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Au Liban, la guerre de trop

Au Liban, la guerre de trop

Un immeuble brûle à Dahieh. Dans cette banlieue de Beyrouth, fief des partis chiites, une frappe aérienne a réduit en poussière le bâtiment et réveillé tout le quartier en sursaut. Des gravats et des éclats de verre jonchent le sol à des centaines de mètres à la ronde. La cible, selon l’armée israélienne, était le siège d’une institution financière liée au Hezbollah. Le périmètre de sécurité est tenu par des hommes en civil, vêtus de noir, qui se déplacent en scooter et tiennent les curieux à distance. Ils appartiennent au mouvement fondamentaliste pro-iranien. Les drapeaux jaunes du Hezbollah et verts de son allié, Amal, flottent ostensiblement le long des artères, pour marquer le territoire.

Juvenia Diab a fui son village de l’extrême sud du pays, pris sous le feu ­israélien, et trouvé refuge dans une école chrétienne. Cette communauté craint maintenant d’être définitivement déracinée. © (LORENZO MELONI POUR « LE POINT »)

Après deux semaines de frappes israéliennes, tout l’arrondissement s’est transformé en zone de guerre, avec ses bâtiments éventrés, ses rues désertées que l’on traverse à vive allure. Sept quartiers du sud de Beyrouth, une bonne partie de la ville, forment une zone rouge dont les habitants sont poussés à fuir par des ordres d’évacuation publiés par Tsahal. Les responsables israéliens sont décidés à rendre ce fief du Hezbollah invivable. La menace de faire de Beyrouth un nouveau Gaza figurait noir sur blanc sur des tracts de propagande largués par avion, le 13 mars, appelant la population libanaise à collaborer avec les services israéliens pour mettre fin au piège tendu par le Hezbollah.

Depuis que l’organisation chiite a repris les hostilités, le 2 mars, en soutien à son parrain iranien, l’angoisse d’un engrenage destructeur s’est emparée de Beyrouth. Comme à l’été 2006, pendant « la guerre des 33 jours », la vie dans la capitale libanaise est rythmée par les frappes. Le bourdonnement des drones dans le ciel est incessant, jusqu’au-dessus du palais présidentiel. Une odeur de brûlé flotte, poussée par le vent. Le mouvement chiite a « suicidé le Liban », s’est ému le grand quotidien francophone libanais, L’Orient-Le Jour, le lendemain de la rupture de la trêve.

La pression des bombardements israéliens est maximale dans tous les fiefs de la communauté chiite, qui pèse environ un tiers de la population du Liban. C’est le cas à Dahieh mais aussi dans la plaine de la Bekaa, à l’est, et plus encore dans le sud du pays. Dans ces régions, le Hezbollah – qui est à la fois le principal parti politique chiite, un mouvement social qui gère écoles et hôpitaux, et une puissante milice, armée et financée par le régime de Téhéran – s’est profondément enraciné.

Pour tenter de détruire ses installations militaires, pour éliminer ses cadres, Israël pilonne. En deux semaines, la campagne aérienne israélienne a fait au moins 850 morts et près d’un million de déplacés selon les autorités libanaises. Une nouvelle crise humanitaire se profile dans un pays épuisé par les désastres qui s’y succèdent. Le Liban compte déjà 3 millions de réfugiés syriens et se relève à peine de la précédente vague de bombardements, après le 7 octobre 2023, qui avait abouti à l’élimination du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah. « Quand la France nous envoie des matelas, c’est que la situation est vraiment devenue critique », persifle un diplomate libanais.

Processus délicat

Un cessez-le-feu avait pourtant été signé en novembre 2024 et laissait espérer une autre issue. « Pendant plus d’un an, pas une roquette n’a été tirée du Liban. La décision de désarmer le Hezbollah a été prise par le gouvernement, note, agacée, une source proche de la présidence libanaise. La première phase, au sud du Litani, s’achevait quand les attaques ont commencé. Le président veut sauver le Liban. Mais c’est un processus délicat. On ne peut pas provoquer une guerre civile entre le Hezbollah et l’armée. » L’argument revient souvent pour justifier les hésitations des dirigeants libanais. Cette même source fait remarquer que la partie israélienne « n’a pas respecté le cessez-le-feu et mené des attaques depuis novembre 2024 qui ont fait plus de 500 morts ». « Israël veut-il vraiment négocier ? » s’interroge-t-elle.

À Saïda, des panneaux affichent Nabih Berri, président du Parlement libanais, aux côtés d’Hassan Nasrallah, l’ancien chef du Hezbollah tué en septembre 2024.
© (LORENZO MELONI POUR « LE POINT »)

Épaulé par son allié Amal, dirigé par l’inamovible Nabih Berri, 88 ans, président du Parlement libanais depuis 1992, le Hezbollah retrouve, grâce à cette escalade, un levier qui lui échappait ces derniers mois. Israël doute de la bonne volonté de Beyrouth et affirme vouloir « en finir avec le mouvement chiite ». « Mais sa disparition est impossible, observe ce proche de la présidence. C’est une milice mais aussi un parti politique qui compte deux ministres, des députés. Il faut séparer les deux sans menacer de tuer tout le monde. » Les infrastructures nationales libanaises – l’aéroport, les ports, routes et centrales électriques – n’ont pour le moment pas été prises pour cible. Mais jusqu’à quand ?

Walid Joumblatt, chef de la communauté druze, dans sa demeure beyrouthine, le 13 mars. « Les Israéliens refont la même erreur qu’en 1982 avec cette logique d’occupation. » © (LORENZO MELONI POUR « LE POINT »)

« Les Israéliens ne vont pas s’arrêter », soupire Walid Joumblatt, l’expérimenté chef de la communauté druze, longtemps à la tête du Parti socialiste progressiste, dans sa demeure beyrouthine. « Le Hezbollah leur a donné un prétexte. Mais ils refont la même erreur qu’en 1982 avec cette logique d’occupation. Je ne vois aucune lueur d’espoir. Toute la population libanaise est prise en otage. Les chiites sont otages de cette faction irano-libanaise qu’est le Hezbollah. Le gouvernement doit maintenant changer les priorités. Les distributions de tentes rappellent l’exode des Palestiniens en 1948 : cela devait durer deux semaines, cela fait soixante-dix-huit ans », ajoute Joumblatt. Pour sortir de l’impasse, « il faut des négociations et une armée forte que nous n’avons pas pour le moment », affirme ce vétéran de la guerre civile libanaise.

Zone rouge

La ville méridionale de Tyr où une majorité chiite cohabite avec une minorité chrétienne maronite, est en train d’être vidée de sa population, comme tous les villages alentour. Elle se trouve en zone rouge, qu’Israël affirme vouloir transformer en zone tampon pour empêcher le Hezbollah d’attaquer sa frontière. Les Libanais chassés de chez eux ne pourront y retourner « que lorsque la frontière sera sûre », a averti le ministre israélien de la Défense Israël Katz. « Comme en 1982 et comme en 2006… Ils ont toujours fait cela », se rappelle Ali Osseiran, un notable chiite du Sud, ancien ministre libanais et député, âgé de 78 ans.

Les déplacés arrivent par milliers dans l’ancienne cité phénicienne de Sidon. Le long de la corniche, ils installent des camps de fortune. © LORENZO MELONI POUR « LE POINT »
Les réfugiés syriens, les plus mal lotis, s’entassent à Saïda sur le front de mer et jusque sur la place des Martyrs. © LORENZO MELONI POUR « LE POINT »
La corniche de Saïda est située à 8 kilomètres de la zone rouge israélienne. De nombreux déplacés n’ont d’autre choix que d’habiter dans leur voiture. © LORENZO MELONI POUR « LE POINT »
Dans un quartier déshérité de Saïda, acquis à la cause du Hezbollah, une frappe aérienne israélienne vient de tomber sur un immeuble d’habitations. © LORENZO MELONI POUR « LE POINT »
Le maire de Saïda, Mustafa Hijazi (bras levé) est venu constater les dégâts occasionnés par la frappe. Il s’agit, pour lui, d’« une terrible escalade ». © LORENZO MELONI POUR « LE POINT »
La Croix-Rouge libanaise a installé des tentes dans les entrailles du grand stade Camille-Chamoun, à Beyrouth. Des familles de réfugiés s’y installent tous les jours. © LORENZO MELONI POUR « LE POINT »
Parmi les familles qui se sont installées dans le stade, certaines ont quitté la région de Baalbek, dans la vallée de la Bekaa. D’autres celle de Nabatieh, dans le Sud. Deux fiefs du Hezbollah. © LORENZO MELONI POUR « LE POINT »
Pour de nombreux Libanais déjà déplacés en 2024, c’est la guerre de trop. © LORENZO MELONI POUR « LE POINT »

La guerre revient aux portes de Saïda, une ville côtière située à 8 kilomètres de la zone rouge israélienne, où Ali Osseiran s’occupe de ses vergers. « Netanyahou procède comme Trump, avec des slogans, mais la force seule ne peut pas régler cette situation. Le Liban est comme le fruit du cactus : il a beaucoup d’épines. C’est ici que l’Orient et l’Occident se rencontrent et s’entrechoquent. Et au lieu de renforcer l’État, on fait l’inverse », regrette ce fils d’un ancien Premier ministre. « Il faut un État fort, une armée, un accord national. Vous ne pouvez pas demander aux Libanais d’agiter un drapeau blanc face à Israël armé jusqu’aux dents. »

Les déplacés arrivent par milliers dans l’ancienne cité phénicienne de Sidon. Le long de la corniche où des pêcheurs viennent lancer leurs lignes, des déplacés dorment dans leurs voitures et font sécher du linge au soleil, tandis que les enfants jouent sur la promenade. Parmi eux, Mohammed 43 ans, qui travaillait dans une station-service et vivait dans le village de Borj Chamali, près de Tyr. « Si Israël s’était arrêté de bombarder pendant les quinze mois de cessez-le-feu, nous serions tous contre le Hezbollah, s’énerve-t-il. Maintenant, les gens se tiennent à ses côtés. On ne s’en sortira pas. »

Dans un quartier déshérité de Saïda, acquis à la cause du Hezbollah, une frappe aérienne vient de tomber sur un immeuble d’habitations, à 9 h 30. Huit personnes ont été tuées par ce tir qui visait, selon l’armée israélienne, des infrastructures du Hezbollah. Des habitants errent dans les ruines, hébétés, couverts de poussière. D’autres s’affairent pour essayer de débrancher les câbles électriques arrachés par l’explosion. Parmi les rescapés, un homme qui explique avoir perdu cinq membres de sa famille. « Il n’y a que des familles, pas d’armes. On ne bougera pas d’ici, c’est chez nous, nous n’avons nul autre endroit où aller. » « Ce qui les rend fous, c’est que le Hezbollah les combatte », lance un autre sans cacher son soutien à « la résistance ». De jeunes hommes en noir contrôlent les entrées. L’un d’eux porte, sur son T-shirt, un pendentif à l’effigie de Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah assassiné en 2024. « C’est une terrible escalade », se lamente le maire de Saïda, le sunnite Mustafa Hijazi, venu constater les dégâts, impuissant.

Les réfugiés sont poussés vers le nord. Des centaines de milliers de chiites se sont déjà réfugiés à Beyrouth. Écoles, mosquées ont été réquisitionnées pour loger des familles de déplacés. Les réfugiés syriens, les plus mal lotis, s’entassent sur le front de mer et jusque sur la place des Martyrs. Ils s’installent aussi dans le stade Camille-Chamoun. La Croix-Rouge libanaise a installé des tentes bleues dans les entrailles de l’enceinte sportive, la plus grande du Liban, et des familles arrivent tous les jours. Trois femmes, assises sur un escalier de béton, viennent d’arriver avec leurs familles. Nur a quitté la région de Baalbek, dans la vallée de la Bekaa. Lama celle de Nabatieh, dans le Sud. Deux fiefs du Hezbollah. « En 2024, déjà, nous avons dû aller nous réfugier en Syrie. Cette fois, nous sommes partis dès que l’ordre d’évacuation a été donné », témoigne la première, en fumant la chicha. « Nous rentrerons dès que cela se calmera », veut croire Lama, qui tient un enfant endormi sur ses genoux.

Je veux un gouvernement qui me respecte et ne me laisse pas me faire bombarder.

Ali

Plus loin, un homme surgit d’une tente, entre deux trottinettes d’enfants. Déjà déplacé en 2024, c’est pour lui la guerre de trop. « Nous avons perdu nos maisons, nos terres. Aoun ne nous protège pas. Je ne veux plus de la nationalité libanaise, je veux un gouvernement qui me respecte et ne me laisse pas me faire bombarder », s’insurge Ali, un père de famille de 45 ans. L’homme ne cache pas son soutien au Hezbollah. Son frère est mort « en martyr ». « C’est notre voie », dit-il.

Le déplacement brutal de centaines de milliers de personnes fait planer une autre menace. Partout, la suspicion s’installe. Des tensions rejaillissent et avec elles, de vieux souvenirs de guerres intercommunautaires. Un missile a frappé en plein centre-ville, la chambre 406 de l’hôtel Ramada, où Tsahal soupçonnait la présence de quatre responsables de la force Al-Qods, l’unité d’élite des gardiens de la révolution, semant la panique dans les hôtels. Un immeuble d’habitation du quartier arménien de Bourj Hammoud a été visé deux fois : au 4e étage, puis le lendemain, au 3e. Des cadres du Hezbollah se cachent-ils dans des quartiers « sans histoires » ?

Abandonnés et déracinés

À Antélias, près de Beyrouth, c’est la crainte d’une communauté chrétienne qui accueille 25 familles de réfugiés dans une école. « Nous avons hébergé trois familles chiites, mais j’ai peur », reconnaît Joseph, le responsable du camp. Ces déplacés, presque tous chrétiens, arrivent de petits villages de l’extrême sud du pays, pris sous le feu israélien. Dans celui de Qlaya, le prêtre maronite Al-Raï a été tué deux jours plus tôt.

À Ain Ebel, « c’était trop difficile, raconte Samar Saïd, dont la famille cultive le tabac à la frontière avec Israël. Nous devions nous déplacer à l’intérieur du village pour fuAir les bombes. En 2024, la maison de mes parents a été bombardée, ils sont morts avec mon frère. J’étais partie la veille. Cette fois, je suis partie tout de suite », poursuit-elle, avant de s’effondrer en larmes. Les chrétiens du Sud Liban se sentent abandonnés et craignent d’être déracinés de terres ancestrales. Un peu plus de 10 000 d’entre eux vivent toujours sur place malgré les risques, estime Vincent Gelot de l’Œuvre d’Orient, qui vient en aide aux déplacés.

Les chrétiens sont pris entre deux feux. Et « le Hezbollah est infiltré dans les rues de Beyrouth », craint Marc Saad, porte-parole des Forces libanaises, principal parti chrétien du pays, qui réclame l’utilisation de la manière forte contre le parti chiite. « L’armée doit aller saisir ses armes. Le doute sur l’armée libanaise est insufflé par le Hezbollah lui-même. Il doit être soumis aux lois du pays, cesser ses activités militaires et rester une force politique. Sa structure militaire aujourd’hui est celle de l’Iran. Le Liban est trop petit pour cacher un tel secret. Mais il n’y aura pas de guerre civile, plus personne ne veut répéter l’histoire de 1982. » Le chef du parti rival, Gebran Bassil, proche de l’ancien président Michel Aoun qui s’était allié au Hezbollah, estime que « le gouvernement n’a pas fait beaucoup d’efforts pendant quinze mois pour vraiment désarmer le Hezbollah ».

Les Américains avaient prévenu : si l’armée ne désarmait pas le Hezbollah, les Israéliens viendraient le faire.

Général Khalil Helou

Les hésitations formulées par le chef de l’état-major, Rodolphe Haykal, ont un peu plus tendu le débat dans la société libanaise. Il a mis en garde contre les risques de divisions au sein de son armée, en cas de confrontation directe avec le « parti-milice ». Les États-Unis ont aussitôt réclamé sa démission.

Khalil Helou, général à la retraite de l’armée libanaise et maître de conférences à l’université Saint-Joseph de Beyrouth. © (LORENZO MELONI POUR « LE POINT »)

Le désarmement du Hezbollah ne serait pas une question de capacité mais de volonté politique selin l’opposition. C’est ce qu’affirme aussi Khalil Helou, général à la retraite et enseignant à l’université Saint-Joseph de Beyrouth. « Cette armée que l’on présente comme incapable est intervenue face à toutes les armées qui ont occupé le Liban et contre des groupes terroristes sunnites, en 2007 et en 2017 contre l’État islamique. […] Tout cela ce sont des pressions sur le président, pour ne rien faire. Tout indiquait qu’il y avait un problème avec l’Iran et qu’Israël s’impatientait. Tous les émissaires américains sont venus à Beyrouth dire au gouvernement que si l’armée ne désarmait pas le Hezbollah, les Israéliens viendraient le faire eux-mêmes. Il n’y a pas de quoi s’étonner de ce qu’il se passe aujourd’hui, poursuit l’ancien général. Il existe un manque de perception des retombées de l’inaction. On a toujours compté sur des solutions parachutées de l’extérieur. »