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« Le football africain est décrédibilisé » : pourquoi la victoire du Maroc sur tapis vert à la CAN fait scandale

« Le football africain est décrédibilisé » : pourquoi la victoire du Maroc sur tapis vert à la CAN fait scandale

L’annonce de la perte du titre du Sénégal à la CAN 2025 en faveur du Maroc, deux mois après la fin de la compétition, interroge sur le timing et les conséquences de cette décision.

C’est un véritable séisme à l’échelle de la planète football : le Sénégal a été déchu de son titre lors de la dernière Coupe d’Afrique des nations avec une défaite 3-0 sur tapis vert, en faveur du finaliste marocain, qui récupère le trophée. La décision du jury d’appel de la Confédération africaine de football (CAF) a fait grand bruit depuis mardi soir. L’instance principale du football africain s’appuie notamment sur la décision de l’équipe sénégalaise, qui a quitté le terrain dans le temps additionnel, pour protester contre l’arbitrage.

L’article 82 du règlement de la Coupe d’Afrique des nations précise bien les raisons de ce changement de vainqueur et ce qui est reproché au Sénégal. « Si, pour n’importe quelle raison, une équipe se retire de la compétition ou ne se présente pas à un match, ou refuse de jouer ou quitte le terrain avant la fin réglementaire du match sans l’autorisation de l’arbitre, elle sera considérée perdante et sera définitivement éliminée de la compétition en cours », y est-il écrit. La Fédération sénégalaise a fait appel de cette décision devant le Tribunal arbitral du sport (TAS) à Lausanne, et le gouvernement de Dakar a ouvert de son côté une enquête internationale pour « soupçons de corruption ».

Pourquoi maintenant ? Deux mois plus tard pour statuer ainsi, personne n’en sort gagnant.

Kévin Veyssière, fondateur du FC Geopolitics

Mais aujourd’hui, beaucoup se demandent pourquoi la CAF a attendu deux mois pour prendre cette décision. Le Sénégal a paradé et célébré son trophée dans les rues de Dakar, pendant que le Maroc a tourné la page pour se concentrer sur la Coupe du monde, en changeant notamment de sélectionneur.

Fondateur de FC Geopolitics sur X, un compte qui évoque les questions internationales liées au sport, Kévin Veyssière a accueilli, comme de nombreux observateurs, ce choix avec stupéfaction : « Je ne trouve pas d’explication sur le timing… Et pourquoi maintenant ? La CAF serait ressortie grandie si cette décision avait été actée peu de temps après le match. Deux mois plus tard pour statuer ainsi, personne n’en sort gagnant. »

La Confédération africaine de football, dirigée par le Sud-Africain Patrice Motsepe, est au cœur de nombreuses critiques, pas seulement liées à ce choix de trancher en faveur du Maroc. La principale institution du ballon rond sur le continent est notamment pointée du doigt pour ne pas défendre les intérêts du football africain.

« On n’arrive plus à suivre la CAF dans ses décisions, poursuit le créateur de FC Geopolitics. L’an passé, elle a dû céder et décaler la CAN pour la Coupe du monde des clubs. Plus récemment, la CAN féminine a été annulée et reportée en août alors que les sélections étaient prêtes. Tout ceci porte préjudice sur le discours qu’avait la CAF sur son organisation et la mise en avant de la Coupe d’Afrique des nations, qui voulait être la troisième compétition derrière la Coupe du monde et l’Euro. Le tournoi mais aussi le football africain sont décrédibilisés. »

Quid des relations diplomatiques entre les deux pays ?

Avant le long marathon judiciaire qui s’ouvre avec la saisie du TAS par la Fédération sénégalaise, Kévin Veyssière s’interroge également sur la suite des événements : « Il faut désormais savoir quel droit de regard aura la Fifa (la Fédération internationale). Même si elle est préoccupée par la Coupe du monde à venir et la question iranienne, le Maroc est l’un des pays hôtes pour le prochain Mondial de 2030 (aux côtés de l’Espagne et du Portugal, NDLR). Elle ne peut pas rester immobile. » Gianni Infantino, président de la FIFA, a de nombreux partisans en Afrique et voudra sans doute avoir le fin mot de l’histoire.

Au-delà des terrains, ce conflit sportif peut-il abîmer la relation entre le Maroc et le Sénégal ? « Ça peut être très particulier, on parle de deux pays avec des relations diplomatiques sereines, mais comme le gouvernement sénégalais s’immisce désormais dans cette affaire, quelle sera la réaction du Maroc ? La décision a été bien acceptée par les dirigeants marocains, sans effusion ou exclamation de joie. Ça peut ternir les relations, mais on n’est qu’au début de la bataille juridique. Plus le TAS et les autres instances mettront du temps à se prononcer, plus cette histoire sera une épine dans le pied de tout le monde », conclut Kévin Veyssière.

Pour le moment, les joueurs sénégalais prennent à la légère cette décision d’annuler leur victoire et leur sacre de janvier dernier. Moussa Niakhaté, défenseur central de l’Olympique lyonnais, a notamment posté un message explicite sur Instagram : « Venez les chercher (la coupe et la médaille, NDLR) ! Ils sont fous ! »

En conférence de presse ce mercredi, le joueur a précisé sa pensée. « Vous avez vu ma réaction sur les réseaux sociaux, elle est la même aujourd’hui, a déclaré le défenseur de 30 ans. Ce que je peux dire, c’est que rien ne change pour moi par rapport à ce qu’on a vécu au mois de janvier. » Reste à savoir si ce scénario rocambolesque peut perturber le champion d’Afrique, pour l’instant déchu de son titre, en vue de la Coupe du monde (11 juin-19 juillet). Pour rappel, les Lions de la Teranga ont atterri dans le même groupe que la Norvège… et l’équipe de France, qu’elle retrouvera le 16 juin prochain.