views 11 mins 0 comments

CAN 2025 : « Le Maroc a gagné en droit, mais pas encore dans les esprits »

CAN 2025 : « Le Maroc a gagné en droit, mais pas encore dans les esprits »

Sacré sur décision de la CAF après le forfait du Sénégal, le Maroc revendique une victoire conforme au règlement. Mais dans la presse comme dans l’opinion, le titre attribué hors du terrain laisse un goût d’inachevé et ouvre une bataille plus politique : celle du récit.

Entre les derniers préparatifs de l’Aïd-el-Fitr, les marchés animés et les retrouvailles familiales, l’annonce est tombée, inattendue, bousculant l’atmosphère de fête. Les Marocains ne sont pas prêts d’oublier la soirée du 17 mars : le jury d’appel de la Confédération africaine de football (CAF) a déclaré le Maroc vainqueur de la CAN 2025 sur tapis vert, après le forfait du Sénégal. En quelques heures, le verdict s’est propagé.

Dans les rues de Rabat comme dans les colonnes des journaux, la décision s’impose comme une évidence juridique : le Maroc n’a pas remporté la CAN 2025 par défaut, mais par strict respect des règles. « Avec ce verdict, la CAF fixe une limite claire. Le football ne peut fonctionner que si ses règles sont respectées, indépendamment du contexte, de la pression ou des enjeux », résume Adil Azeroual, journaliste du site Le360.

Le droit comme ligne de défense

Du côté des autorités sportives, le cadrage est immédiat. La Fédération royale marocaine de football (FRMF) salue « l’application stricte du règlement encadrant la compétition », assurant que sa démarche n’avait « jamais eu pour objet de contester la performance sportive des équipes, mais uniquement de demander le respect des règles ». Une ligne claire : déplacer le débat du terrain vers le droit.

Dans les colonnes de Médias24, cette lecture est largement relayée. « La sanction prononcée par la CAF crée une forme de jurisprudence. Elle envoie un message clair : aucun contexte, aucune pression, aucune émotion ne saurait justifier de s’affranchir des lois du jeu », écrit le média. Et d’insister : « sur le plan strictement juridique, la décision de la CAF s’inscrit dans le cadre de ses règlements. Le jury disciplinaire a appliqué les textes, rien que les textes ».

L’argumentaire est consolidé par Me Mourad El Ajouti, président du Club des avocats au Maroc : « la décision du Jury d’appel de la CAF constitue une application stricte du principe de légalité réglementaire. Cela a entraîné l’effet juridique immédiat du forfait (3-0) en faveur du Maroc, une sanction objective qui ne souffre d’aucune interprétation ».

Une victoire juridique, mais un récit disputé

Au-delà du cas d’espèce, certains observateurs voient déjà plus loin. « Cette affaire est appelée à faire jurisprudence. Elle marque un tournant important. Sans cette décision, il n’y aurait pas eu de sanction, et donc pas de justice », analyse la journaliste Sara Ibriz dans Médias24. Elle note même que « depuis cette finale, trois à quatre cas similaires ont déjà été observés dans le monde, notamment en Turquie », tandis que sur les réseaux sociaux, la pratique est désormais surnommée « la sénégalaise ».

Mais cette victoire juridique n’épuise pas la question de sa réception. « En définitive, le Maroc a remporté ce titre par la voie de la légalité. Reste désormais à en construire la légitimité dans les esprits, dans les différentes opinions publiques », résume Médias24. Une phrase qui dit tout : avoir raison ne suffit pas toujours à convaincre.

Du football à la crispation régionale

Très vite, le débat déborde du terrain sportif. Dans une partie de la presse marocaine, la controverse est perçue comme révélatrice d’un malaise plus large.

Karim Boukhari, dans sa chronique « Ce grand méchant Maroc » publiée par Le360, rappelle d’abord la logique réglementaire : « Quand une équipe sort du terrain, elle est déclarée forfait et perd le match. À partir du moment où cette règle n’a pas été appliquée, le Maroc a été lésé. C’est aussi simple que cela. » Mais il ajoute aussitôt : « Il ne peut en aucun cas justifier le “bashing” anti-Maroc que l’on nous donne à voir et à entendre en ce moment ».

Même lecture chez Tarik Qattab, qui évoque un « emballement médiatique, surenchère politique, discours outranciers et insultes pures et simples », estimant que « le voisin de l’Est semble avoir transformé un verdict réglementaire en affaire d’État, révélant une hostilité exacerbée où le sport sert de catalyseur à des tensions bien plus profondes ». Il va plus loin encore : « il n’existe pas un média, une tribune, un influenceur qui n’a pas été mobilisé pour descendre en flamme non seulement la décision, mais le Maroc tout entier ». Et conclut : « Ce que le régime algérien souhaite, c’est que le différend sur la CAN se transforme en guerre fratricide entre Marocains et Sénégalais. »

Face à cette montée en tension, certains appellent néanmoins à la retenue. Dans Médias24, un journaliste rappelle que « tout le monde, vainqueur et vaincu, doit faire preuve de respect et de mesure. Car au-delà d’un trophée, c’est aussi l’image du football africain qui se joue ».

Regragui, ou le procès d’un homme

La séquence a également ravivé un débat interne, plus sensible : celui du traitement réservé à Walid Regragui. Avant même la décision de la CAF, le sélectionneur avait été la cible de critiques virulentes.

Fouad Laroui, dans Le360, dénonce ce procès expéditif : « Il s’en est allé sans gloire. Il s’en est allé sous la pression de râleurs impénitents dont aucun n’a jamais entraîné une équipe de football, dont la plupart n’ont même jamais joué un match officiel ». Et de rappeler le paradoxe : « Tout observateur impartial ne peut qu’être stupéfait par le fait qu’un entraîneur qui a fait de son équipe l’une des douze meilleures du monde selon la FIFA, devant l’Italie et l’Uruguay […], un entraîneur qui est recordman mondial des victoires consécutives (19) […], soit à ce point contesté dans son propre pays. »

Dans Maroc Diplomatique, Souad Mekkaoui élargit la réflexion : cette affaire « met à nu un réflexe collectif ; celui de juger dans la précipitation, de trancher sans recul, puis de détourner le regard lorsque les faits viennent contredire la conviction ».

Laroui convoque même René Girard et La Fontaine pour décrire la mécanique à l’œuvre : « Pour échapper à ce désordre, le groupe doit se tourner contre un seul individu, “ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal” ».

Avoir raison ne suffit pas

Reste, pour le Maroc, une forme d’inconfort que le verdict n’a pas totalement dissipée. Yassine Majdi, dans TelQuel, le formule sans détour dans son éditorial « Coupable d’avoir raison ». Ce deuxième titre, après celui de 1976, « nous l’avons “décroché” par la voie d’un jury d’appel deux mois après les faits. Il a été attribué dans une salle d’audience par des juges froids plutôt que dans un stade effervescent ».

Sur le fond, pourtant, aucune ambiguïté : « Le Sénégal a quitté la pelouse. Le Sénégal a perdu. » Mais c’est le timing qui interroge : « Cette décision aurait dû tomber le 18 janvier et non pas le 17 mars ».

Car entre-temps, explique-t-il, « un narratif alternatif émerge » et « le Maroc est toujours sur le banc des accusés ». D’où cette conclusion, qui dépasse largement le cadre du football : « il faut cesser de croire que la justesse d’une cause suffit à la faire entendre ».

Le Maroc a gagné sur le terrain du droit. Mais dans le football comme en politique, une victoire ne s’impose vraiment que lorsqu’elle est aussi reconnue dans les esprits. Sur ce terrain-là, le match est encore en cours.