À Antananarivo, le nouveau gouvernement ne sera dévoilé que « lundi ou mardi »… car tous les candidats doivent d’abord passer au détecteur de mensonge. Le colonel Michaël Randrianirina, investi à la tête de la Grande île, promet ainsi de trier les ministres corrompus des loyaux.
Cinq mois après son arrivée au pouvoir dans le sillage d’une contestation portée par la jeunesse, le colonel Michaël Randrianirina, nouvel homme fort de la Grande Île, promet un gouvernement passé au crible du détecteur de mensonge. Littéralement. « On ne cherche pas quelqu’un de propre à 100 %, mais à plus de 60 % », a-t-il déclaré, assumant une approche pour le moins inédite de la sélection ministérielle.
Dans un pays rongé par la corruption, l’annonce pourrait prêter à sourire. Elle inquiète surtout.
Pourquoi le polygraphe ?
Si l’on en est arrivé là, c’est aussi parce que les dérives du régime précédent ont laissé des traces profondes. La Cour des comptes a révélé récemment l’existence d’une « gestion parallèle » des finances publiques sous Andry Rajoelina : comptes occultes alimentés à partir des crédits inutilisés des ministères, près de 900 milliards d’ariary (188 millions d’euros) détournés, paiements massifs à des entreprises privées avant réalisation des prestations, véhicules disparus et projets publics avortés, comme le téléphérique d’Antananarivo ou la ville-nouvelle de Tanamasoandro. Ces audits pointent une capture des ressources de l’État par des intérêts proches de l’ancien président et de son entourage. Dans ce contexte, le recours au polygraphe apparaît pour le pouvoir actuel comme un instrument pour restaurer la confiance et limiter les risques de corruption.
Une morale calibrée à 60 %
Le principe est simple : tout candidat à un poste ministériel devra se soumettre à un test polygraphique. Objectif affiché : distinguer les loyaux des traîtres, les réformateurs des opportunistes. « On saura qui est corrompu », promet le chef de la transition.
Mais derrière cette promesse de transparence, la méthode interroge. Le polygraphe, outil contesté et juridiquement fragile, devient ici instrument politique. À défaut d’institutions solides, le pouvoir mise sur une technologie aux allures de vérité absolue.
Et fixe au passage un seuil inédit : 60 % d’honnêteté suffiraient pour gouverner.
Un Premier ministre pour incarner la rupture ?
Ce choix s’inscrit dans une séquence politique plus large. Le président malgache, qui a pris le pouvoir en octobre, a nommé il y atout juste une semaine au poste de Premier ministre Mamitiana Rajaonarison, ancien chef de la lutte contre le blanchiment d’argent.
Ancien officier de gendarmerie, ce dernier dirigeait depuis 2021 le Service de renseignement financier de Madagascar (SAMIFIN), chargé de combattre les flux financiers illicites, le blanchiment et le financement du terrorisme. Un profil technique, réputé rigoureux, choisi pour incarner une exigence d’intégrité que le pouvoir entend désormais ériger en principe.
Quelques jours plus tôt, le colonel Randrianirina avait limogé son prédécesseur, Herintsalama Rajaonarivelo, sans fournir d’explication. Issu du secteur privé, celui-ci avait été nommé dans la foulée de la crise politique d’octobre.
« Ce pays a besoin d’une personne intègre, incorruptible », a insisté le chef de l’État lors de la cérémonie de nomination, évoquant un « tournant » pour la nation.
Une décision qui a surpris jusque dans les rangs du mouvement de la Génération Z, à l’origine de la contestation. Pour certains analystes, ce remaniement traduit moins une improvisation qu’une volonté de reprendre la main face à des attentes croissantes en matière de réformes.
Un pouvoir en quête de légitimité
Depuis octobre, le colonel Randrianirina s’efforce de donner un cadre à une prise de pouvoir qu’il continue de nier comme un coup d’État. Officiellement, la Cour constitutionnelle lui a « transféré » les rênes du pays.
Dans les faits, l’armée a arbitré une crise politique majeure, poussant l’ancien président Andry Rajoelina à l’exil.
Le limogeage brutal du gouvernement le 9 mars, sans explication, a ravivé les incertitudes. La nomination d’un nouveau Premier ministre s’inscrit dans cette volonté de reprise en main.
Mais l’attente d’une équipe gouvernementale crédible se prolonge. Et le recours au détecteur de mensonge ressemble à une tentative de reprendre le contrôle du récit.
Entre Moscou et Antananarivo
En toile de fond, les équilibres géopolitiques évoluent. Le rapprochement avec la Russie s’accélère. Après la visite d’un haut responsable du renseignement militaire russe en décembre, le colonel Randrianirina a été reçu au Kremlin par Vladimir Poutine en février.
Livraisons d’armes, coopération sécuritaire : Madagascar s’inscrit dans une dynamique déjà observée ailleurs sur le continent.
Dans ce contexte, la promesse d’un gouvernement « purifié » apparaît aussi comme un signal politique : celui d’un pouvoir qui entend rompre avec les pratiques passées, tout en consolidant de nouvelles alliances.
Une transition sous tension
Le calendrier officiel prévoit une transition de deux ans, une nouvelle Constitution et une présidentielle fin 2027.
Mais sur le terrain, les signaux restent contradictoires : arrestations d’anciens dignitaires, centralisation du pouvoir, contrôle du processus politique.
Et désormais, sélection des ministres au détecteur de mensonge.
À Antananarivo, une question circule, mi-amusée, mi-inquiète :le prochain gouvernement sera-t-il crédible… ou simplement « compatible » avec la machine ?

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