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Entre le fils Bolsonaro et le sortant Lula, un bien triste début de campagne présidentielle au Brésil

Entre le fils Bolsonaro et le sortant Lula, un bien triste début de campagne présidentielle au Brésil

Le fils de l’ex-chef d’État emprisonné, 44 ans, et le président de 80 ans s’affrontent pour régner sur un pays polarisé comme jamais, qui semble bien incapable de renouveler sa classe politique.

En ce mois de mars 2026, la présidentielle brésilienne s’ouvre sur un étrange sentiment de déjà-vu. À 80 ans, et après s’être remis d’un cancer, Luiz Inácio Lula da Silva repart en campagne. En face de lui, un homme de 44 ans qui n’a jamais exercé la moindre fonction exécutive et dont le principal atout tient en un nom : Bolsonaro.

D’un côté, donc, Lula, candidat pour la septième fois, en quête d’un quatrième mandat. De l’autre, Flávio Bolsonaro, héritier politique d’un père condamné à vingt-sept ans de prison pour tentative de coup d’État. À croire que le pays de 215 millions d’habitants, première économie d’Amérique latine, serait prisonnier d’un duel sans renouvellement de la classe politique.

Pour Frédéric Louault, professeur à l’Université libre de Bruxelles et auteur de Le Brésil L’interminable émergence en 100 questions (Tallandier), « cette élection traduit la continuité d’un alignement électoral structuré il y a vingt ans ». Les programmes sociaux lancés par Lula dès son premier mandat (2003-2006), notamment Bolsa Família (bourse pour les familles à faibles ressources dont les enfants sont scolarisés, NDLR), ont redessiné la carte électorale. Il existe ainsi un vote Lula/Parti des Travailleurs (PT) dans les régions pauvres du Nordeste et des périphéries et vote anti-PT dans les zones plus développées et dynamiques, d’abord en faveur du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), puis autour du bolsonarisme depuis 2018.

Depuis la destitution de Dilma Rousseff en 2016, la polarisation s’est encore accentuée. « Dans ce contexte, poursuit Louault, la compétition électorale se structure autour de figures qui incarnent ces projets antagonistes. Pour le PT, Lula est une valeur refuge. Il fait le vide autour de lui. Le parti est prisonnier d’une véritable “Lula-dépendance”. » Certes, l’ex-ministre de l’Économie Fernando Haddad apparaît comme un successeur potentiel. Mais pour l’heure, « Lula reste incontournable pour faire gagner son camp », reconnaît un diplomate brésilien.

Les succès et fragilités de Lula

Lors de son retour au pouvoir début 2023, Lula avait promis de restaurer la démocratie, relancer l’économie et redorer l’image internationale du Brésil. Sur ces trois points, estime Louault, « on peut considérer qu’il a globalement réussi son pari », malgré un contexte géopolitique tendu, notamment depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025.

Sur le plan économique, les chiffres sont plutôt solides mais moins flamboyants qu’auparavant. L’année dernière, la croissance a atteint 2,3 %, contre 3,4 % un plus tôt. Le chômage, à 5,1 % à la fin décembre 2025, est au plus bas depuis 2012 et l’inflation contenue a été l’année dernière à 4,2 %. L’agriculture porte l’économie avec des récoltes record de soja et de maïs. Mais le taux directeur de la Banque centrale brésilienne, à 15 %, renchérit le crédit, creusant l’endettement des ménages.

En revanche, « son troisième mandat ne convainc pas réellement sur des sujets plus centraux pour la population : sécurité publique, santé, lutte contre la corruption », analyse Louault. Quatre Brésiliens sur dix se disent insatisfaits de son bilan. Et si Lula est crédité d’environ 46 % des intentions de vote, la même proportion affirme ne pas vouloir voter pour lui.

À cela s’ajoute l’ouverture d’une enquête parlementaire sur des mouvements bancaires suspects visant son fils Fabio Luis, dit « Lulinha », dans un scandale de retraites potentiellement détournées. Même si aucune mise en cause directe n’est établie, le spectre des affaires de corruption plane à nouveau sur le Parti des travailleurs, dix ans après le scandale Petrobras.

Le bolsonarisme au crash-test

Reconnu coupable d’avoir orchestré une tentative de coup d’État, Jair Bolsonaro est donc en prison. Malgré les pressions de son ami Donald Trump, notamment les surtaxes punitives de 50 % sur certains produits agricoles brésiliens à l’été 2025, la justice brésilienne n’a pas cédé. Lula a opté pour une stratégie de résistance douce, privilégiant le dialogue diplomatique aux surenchères.

« Lula a pu se présenter comme le grand défenseur de la souveraineté nationale », note Louault. D’autant que le fils cadet de Bolsonaro, Eduardo, faisait du lobbying à Washington pour tenter d’infléchir la justice brésilienne. La condamnation de l’ancien président alimente la polarisation au Brésil. « Elle permet aux bases bolsonaristes d’entretenir la flamme en invoquant une prétendue chasse aux sorcières », explique Frédéric Louault.

Flávio Bolsonaro, héritier par défaut

Flávio Bolsonaro, 44 ans, sénateur depuis 2019, a été désigné unilatéralement par son père depuis sa cellule. « Un dedazo » (« une nomination arbitraire », en quelque sorte), selon l’expression latino-américaine. Initialement, le gouverneur de São Paulo, Tarcísio de Freitas, semblait le candidat naturel de la droite. Il a préféré briguer sa réélection régionale face à Fernando Haddad.

Flávio Bolsonaro apparaît donc comme un candidat par défaut. Il n’a jamais exercé de fonctions exécutives. Il traîne plusieurs casseroles judiciaires, comme celle de soupçons d’emplois fictifs à l’Assemblée de Rio et des liens présumés avec des milices locales.

« Il dispose de quelques atouts et peut mobiliser le capital politique de son père tout en présentant un profil moins radical dans son discours. Son style est plus classique, ce qui peut faciliter des alliances avec le Centrão. », nuance Frédéric Louault. Cependant, son taux de rejet reste élevé. Une défaite en octobre prochain porterait un coup sévère à l’entreprise politique familiale.

Un scrutin sous haute tension

Le carnaval de Rio en février dernier, où une école de samba a rendu hommage à Lula en présence du président, a déjà déclenché des accusations de propagande électorale anticipée. L’opposition a saisi la justice. Sur les réseaux sociaux, la machine bolsonariste reste puissante.

Alors que la démocratie brésilienne semble consolidée sur le plan institutionnel depuis la tentative de putsch de 2023, la classe politique paraît donc enfermée dans ses figures tutélaires. Outre Lula et Flávio Bolsonaro, plusieurs candidats potentiels attendraient, selon la presse brésilienne, tels que Romeu Zema, gouverneur du Minas Gerais, Ronaldo Caiado, gouverneur de Goiás, ou Ratinho Júnior, gouverneur du Paraná. Reste une question : Flávio Bolsonaro parviendra-t-il à fédérer le camp conservateur comme Lula l’a fait à gauche, ou sera-t-il son maillon faible ?