REPORTAGE. Alors que l’ONU rehausse la gravité historique de l’esclavage, Brazzaville mise sur Loango pour imposer l’Afrique centrale dans une mémoire longtemps dominée par l’Ouest du continent.
Au Congo-Brazzaville, la construction d’un mémorial titanesque dans la baie de Loango marque le début d’une reconquête historique. L’enjeu ? Transformer ce site majeur de la traite négrière en un levier de soft power et obtenir une reconnaissance mondiale à la mesure de son passé tragique.
« L’Atlantique est un immense cimetière qui commence enfin à livrer ses secrets », explique poétiquement l’historien congolais Arsène Francoeur Nganga. Au nord de Pointe-Noire, sur les terres de l’ancien port de traite, le silence des vagues est désormais rompu par le fracas des chantiers. Sur plus de 3 000 m², des murs de béton s’élèvent pour donner corps au futur Mémorial de Loango. Prévu pour début 2027, ce complexe titanesque abritera un musée, une bibliothèque, un théâtre, des centres de recherche…. Le tout censé faire sortir de l’ombre médiatique de Gorée au Sénégal ou de Ouidah au Bénin, la baie de Loango, témoin non exploité de l’histoire de l’esclavage.
40 à 45 % des captifs ayant traversé l’océan vers les Amériques sont partis des côtes congolaises et gabonaises
Arsène Francoeur Nganga
Estimé à 23 milliards de FCFA (35 millions d’euros), ce projet porté par Brazzaville est en réalité une offensive de « soft power » visant à rééquilibrer la cartographie de la mémoire africaine. Des partenariats stratégiques sont déjà à l’étude avec des institutions de prestige, comme le Mémorial de l’esclavage de Nantes ou le musée Smithsonian de Washington, signe que Loango entend jouer dans la cour des grands.
Sortir de l’ombre de l’Afrique de l’Ouest
Pour Arsène Francoeur Nganga, ce réveil est une nécessité scientifique autant qu’identitaire. « L’Afrique centrale a trop longtemps délaissé son propre récit, laissant le monopole de la mémoire à l’Afrique de l’Ouest », rappelle-t-il. Pourtant, les chiffres sont implacables : 40 à 45 % des captifs ayant traversé l’océan vers les Amériques sont partis des côtes congolaises et gabonaises.
« Loango n’était pas un simple port, mais une plateforme massive, le principal pourvoyeur du Brésil et des Caraïbes, précise-t-il. L’historien regrette toutefois que le site soit resté si longtemps dans l’oubli à cause d’un manque criant de valorisation locale et d’une certaine « fainéantise politique ». Aujourd’hui encore, cette histoire reste largement confinée aux enceintes universitaires alors qu’elle devrait, selon lui, « innerver les manuels scolaires pour toucher la jeunesse ».
Se réapproprier l’histoire
Mais les choses pourraient désormais bouger. Au cœur de cette architecture diplomatique, Belinda Ayessa, directrice générale du mémorial Pierre Savorgan de Brazza souligne que le projet est une « volonté présidentielle forte ». « En Afrique centrale, la culture est la dernière de la classe. Il y a un travail de fond à réaliser tout aussi important que l’amélioration du réseau d’eau ou d’électricité. »
D’après la directrice, le choix de Lydie Pongault, ministre congolaise de la culture, « est avant tout de réconcilier les Congolais avec cette histoire et marquer un trait d’union avec la sous-région ». « Cela commence par revendiquer ce que nous étions, nos us et coutumes et tradition déracinées par la colonisation. »
« Les Africains ont contribué à l’indépendance même des États-Unis, à la révolution haïtienne et à l’épopée de Simon Bolivar »
Belinda Ayessa
Selon elle, la réappropriation de Loango passe par la reconnaissance d’une culture « Kongo » dont l’influence est aujourd’hui planétaire. Dans ses travaux, il démontre que les racines du jazz, du reggae, du vaudou américain et même de certaines formes de résistance politique aux États-Unis prennent source directement dans le sol de Loango. « Les Africains ont contribué à l’indépendance même des États-Unis, à la révolution haïtienne et à l’épopée de Simon Bolivar », martèle-t-elle.
Une thérapie mémorielle
Au-delà de l’histoire, Loango se veut un lieu de guérison. Cette démarche vise à bâtir un pont pour réunir les Afrodescendants et les Africains du continent. « Les Afro-américains ont besoin de venir se recueillir ici », déclarait récemment la ministre de la Culture à la presse. Arsène Francoeur Nganga va plus loin en parlant de « thérapie mémorielle ».
Il s’agit de soigner une hostilité latente et des séquelles profondes. « Je remarque que certains Afro-américains reprochent aux Africains de les avoir vendus », explique l’historien. Il estime que placer l’enseignement de la traite négrière au centre du système éducatif est essentiel pour saisir la barbarie des captures et des déportations, afin d’éviter que ces atrocités ne se reproduisent. « Sous une certaine forme, aux États-Unis, il y a un grand fossé entre les Blancs et les Noirs. Comme si l’esclavage fonctionnait toujours sous une autre forme. »
Un centre de recherche mondial
Pour l’Afrique centrale, la réappropriation de cette histoire est aussi un enjeu économique. “La valorisation de l’histoire de la baie de Loango et les investissements massifs dans les infrastructures pourrait faire de ce lieu un pôle scientifique et culturel”, explique Bélinda Ayessa.
il faudra mener « une lutte contre les vieux démons de la corruption qui ont, par le passé, détourné les fonds alloués à ce patrimoine »
Avec ses milliers de mètres carrés, si la priorité reste le public national, l’immense site pourrait effectivement avoir les capacités de devenir un centre de recherche d’excellence, attirant des universitaires et continuant d’accueillir les archéologues du monde entier. L’objectif est aussi de générer une économie locale durable autour de l’histoire. D’après la ministre de la culture, ce projet pourrait créer des centaines d’emplois direct et indirect.
Mais pour que cette ambition porte ses fruits à l’échelle internationale, Arsène Francoeur Nganga prévient : il faudra mener « une lutte contre les vieux démons de la corruption qui ont, par le passé, détourné les fonds alloués à ce patrimoine ». Si ce défi est relevé, Loango ne sera plus seulement un lieu de mémoire, mais le phare d’une Afrique centrale fière et souveraine de son récit.

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