views 7 mins 0 comments

Les tensions montent entre le Soudan et le Tchad

Les tensions montent entre le Soudan et le Tchad

L’attaque perpétrée le 18 mars sur le sol tchadien fait craindre une expansion régionale de la guerre qui ravage le Soudan depuis trois ans.

Dès les premières heures de la guerre au Soudan, amorcée le 15 avril 2023, les combats entre les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) et l’armée régulière des Forces armées soudanaises (FAS) ont menacé le fragile équilibre qui règne au Tchad voisin. Plus de 900 000 Soudanais se sont réfugiés dans ce pays pauvre, en proie à l’instabilité politique et sécuritaire, devenu la deuxième terre d’accueil des Soudanais après l’Égypte. Cet afflux de populations, majoritairement venues de l’immense région frontalière du Darfour, a engendré une crise humanitaire d’ampleur accompagnée d’une « montée alarmante des tensions intercommunautaires », comme avertissait l’International Crisis Group en septembre dernier.

À plusieurs reprises, les combats ont débordé au Tchad. En janvier, les FSR ont admis une incursion de leurs troupes sur le territoire tchadien dans le cadre d’affrontements avec les FAS et leurs alliés de la Force conjointe. Sept soldats tchadiens avaient perdu la vie. Ce 18 mars, un drone s’est abattu sur la ville tchadienne frontalière de Tiné. Selon l’ONU, cette attaque a tué 24 civils et en a blessé une soixantaine. Aucun des deux belligérants soudanais n’a reconnu cet assaut, que nombre d’observateurs attribuent néanmoins aux paramilitaires. L’enquête publiée le 24 mars par l’ONG Bellingcat arrive à la même conclusion, après avoir analysé des images de débris d’armes tombées sur Tiné.

Le dilemme de N’Djamena

Dans un communiqué daté du 19 mars, le gouvernement tchadien assure avoir « renforcé la posture de ses Forces de défense et sécurité, qui se tiennent prêtes à mettre en œuvre, sur le territoire soudanais, le droit de poursuite dans le strict respect des règles du droit international. » Ces menaces à peine voilées témoignent du dilemme auquel est confronté N’Djamena.« Le pays pourrait choisir de réduire son implication, ou à l’inverse s’engager plus activement malgré le coût que cela représente », résume le chercheur en science politique Salih Mustafa. Pour l’heure, le Tchad autorise tacitement les Émirats arabes unis, le principal fournisseur d’armes des FSR, à faire transiter leurs cargaisons sur son sol. Or le président tchadien Mahamat Idriss Déby ne peut se permettre de remettre en jeu les liens étroits qu’il entretient avec Abou Dabi. « Les fonds émiratis influencent systématiquement la réponse de ses alliés régionaux, que ce soit au Tchad ou en Éthiopie », constate l’analyste Dallia Abdelmoniem.

À l’opposé du territoire soudanais, un autre front fait craindre un embrasement régional. Les autorités pro-armée accusent l’Éthiopie d’avoir aidé les FSR et leurs partenaires du Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord à s’emparer le 24 mars de la ville frontalière de Kurmuk, dans l’État du Nil bleu. En février, l’agence de presse britannique Reuters a documenté la présence d’une base militaire appartenant aux FSR dans la région éthiopienne du Benishangul-Gumuz.

« Un tournant dangereux »

De retour au Tchad, Mahamat Idriss Déby compte bien quelques soutiens des paramilitaires soudanais dans ses rangs. « C’est le cas d’Ali Ahmat Akhabache, le ministre de la sécurité publique, qui appartient aux peuples dits ”arabes” tout comme les FSR, explique Jihad Mashamoun, chercheur soudanais spécialiste de la Corne de l’Afrique. En revanche, l’essentiel des dirigeants des forces militaires et de sécurité tchadiennes est issu des Zaghawa, tout comme les principaux chefs de la Force conjointe soudanaise. » L’International Crisis Group constate ainsi que « plusieurs centaines de soldats tchadiens ont déserté depuis 2023 pour rejoindre les milices zaghawa alliées à l’armée soudanaise et combattre ainsi les FSR. »

La réaction du pouvoir tchadien dépend également de la tournure que prendront les semaines à venir. « Dans l’hypothèse où les FSR s’emparent de Tiné, il est possible qu’elles soient tentées de progresser à l’intérieur du Tchad, d’autant que le commandement a peu de contrôle sur ses troupes. Le Tchad mettrait alors probablement fin aux livraisons d’armes par voie aérienne qui leur sont dédiées », anticipe Jihad Mashamoun, qui doute de la capacité de l’armée tchadienne à répliquer militairement face aux FSR.

Les autres voisins du pays des deux Nils sont tous impliqués d’une manière ou d’une autre dans cette guerre qui paraît inarrêtable. Une dernière ligne doit cependant éviter, à tout prix, d’être franchie, avertit Dallia Abdelmoniem : « Nous assisterions à un tournant dangereux si d’autres états s’impliquaient en déployant leurs propres troupes sur le territoire soudanais. Cela conduirait à une extension régionale du front de guerre dans une région du continent déjà très instable politiquement. »