Entre nuits hachées par les alertes et traumatismes qui resurgissent, les Israéliens tentent de vivre sous le feu de l’Iran et du Hezbollah. Une épreuve de force que l’opinion continue de soutenir.
Si l’on voulait en rire – car il le faut bien pour traverser la guerre –, on noterait l’émergence d’une nouvelle hiérarchie sociale en Israël. Au sommet de l’échelle : les « privilégiés ». Ceux qui disposent d’une pièce sécurisée au cœur de leur appartement, idéalement la chambre des enfants. Ceux-là s’épargnent les réveils nocturnes au son des sirènes annonçant les missiles balistiques iraniens. Ils dorment, presque.
Un cran en dessous, il y a ceux qui se ruent vers l’abri de l’immeuble à chaque alerte. Un exercice épuisant : enfiler des baskets sur son pyjama – pour éviter les débris de verre en cas d’impact – et saisir le sac d’urgence contenant papiers d’identité et rechanges. Enfin, au bas de l’échelle, ceux dont la seule option est l’abri public, parfois situé à plusieurs centaines de mètres.
Pour éviter la course folle avec des enfants arrachés au sommeil, certains ont choisi d’y camper. Dans les parkings souterrains du Dizengoff Center ou les stations du tramway de Tel-Aviv, des familles de la classe moyenne et des travailleurs étrangers ont monté des tentes. Chaque soir, ils s’y retrouvent pour tenter de passer la nuit.
Depuis le 28 février, date du déclenchement par Israël et les États-Unis de cette nouvelle guerre contre l’Iran, le quotidien est un hachoir : des heures de tension interrompues par les alertes, le fracas des interceptions et la chute des débris, parfois assourdissants.
L’économie à l’arrêt
Dès la deuxième semaine, le gouvernement prônait la reprise de l’activité. Mais la réalité est plus sombre. Selon le journal économique Calcalist, le ministère du Travail estime que 490 000 travailleurs (environ 11 % de la population active) sont absents : mobilisés comme réservistes, mis au chômage technique ou en congés sans solde. Un chiffre qui occulte la détresse des indépendants et des petites entreprises, exsangues après des années d’instabilité.
Pour certains, travailler devient un défi. Si les vacances de la Pâque juive ont débuté, les écoles, elles, sont closes depuis un mois. De nombreux parents refusent de laisser leurs enfants seuls ; d’autres sont tout simplement incapables de prendre la route. Comme Nitzan, 36 ans. Cette prothésiste craint de parcourir les 30 km qui la séparent de son laboratoire. « J’ai trop peur d’être surprise par une alerte et de devoir m’allonger au sol, les mains sur la tête, sur le bas-côté », confie-t-elle.
Pour elle, la guerre est une épreuve psychique : « Je tremble à chaque alerte. Je dors sur le fauteuil du salon pour ne pas rater la sirène. Ce n’est pas rationnel, mais je suis épuisée. » Originaire du Nord, près de Saint-Jean-d’Acre, elle voit resurgir des fantômes qu’elle croyait disparus : « Tout cela me renvoie à 2006, la deuxième guerre du Liban. J’étais adolescente, les tirs du Hezbollah étaient incessants. Je n’avais pas réalisé que ce traumatisme était ancré en moi. »
L’idée que la guerre se termine avec ce régime iranien en place et son uranium enrichi me terrorise.
Nitzan, habitante de Tel-Aviv
Si les missiles iraniens laissent six à dix minutes de répit, les tirs du Hezbollah, qui ont repris le 2 mars en soutien au régime des mollahs, ne permettent aucune pré-alerte. L’impact est quasi immédiat. À Maalot-Tarshiha, à moins de 15 km de la frontière libanaise, les habitants n’ont que 15 à 30 secondes pour s’abriter.
Un jeune homme de 16 ans raconte porter sa grand-mère impotente sur quatre étages, plusieurs fois par nuit, pour atteindre la cave. « Elle m’emmenait à l’école main dans la main. C’est à mon tour de m’occuper d’elle », glisse-t-il aux caméras de la chaîne publique Kan 11. Sa mère, elle, implore l’aide d’un État aux abonnés absents pour les plus démunis.
Contrairement à l’après-7 octobre 2023, le gouvernement de Benyamin Netanyahou refuse cette fois d’évacuer la région. Un départ massif serait perçu comme un échec stratégique. Lors d’une visioconférence avec les élus locaux, le Premier ministre a prôné la « patience », promettant de changer la situation au Nord « de fond en comble ».
Nitzan, pourtant opposante à Netanyahou, veut croire à cette promesse. Pour elle, il faut « finir le travail » : « Vivre avec le Hezbollah à nos frontières n’est plus possible. L’idée que la guerre se termine avec ce régime iranien en place et son uranium enrichi me terrorise. »
Selon un sondage de l’IDI publié ce lundi 30 mars, 68 % des Israéliens soutiennent l’opération « Rugissement du Lion ». Mais l’unanimisme s’effrite : l’opposition à la guerre est passée de 4 % à 11,5 % au sein de la population juive. Concernant le Liban, le pays est divisé : si 39 % des sondés soutiennent l’établissement d’une zone tampon au Sud Liban (un chiffre qui grimpe à 61 % chez les partisans du gouvernement), seuls 41 % croient qu’un calme durable sortira de ce conflit. Depuis le début des hostilités, 20 civils et 6 soldats israéliens ont perdu la vie.

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