Quatorze milliards d’euros en trente jours. Face au choc énergétique né du conflit dans le Golfe, l’Europe convoque des réunions d’urgence. Ses commissaires ont peu de remèdes. L’Europe est désemparée.
« Même si la paix survenait demain, nous ne reviendrions pas à la normale dans un avenir prévisible. » Dan Jorgensen, le commissaire à l’Énergie, ne souhaite pas entretenir une illusion : la crise énergétique née du blocage du détroit d’Ormuz et des frappes dans le golfe persique a vocation à durer. Les ministres de l’Énergie ont tenu, sous son égide, une réunion d’urgence en visioconférence pour en prendre la mesure. L’Europe doit se préparer à un sérieux coup de pompe dans tous les domaines affectés.
Depuis le début du conflit, le gaz a bondi de 70 %, le pétrole de 60 %, a rappelé le Commissaire lors de son point de presse à la sortie de la réunion. Et en trente jours à peine, la facture d’importation fossile de l’Union européenne a enflé de 14 milliards d’euros, soit plus de 466 millions d’euros par jour…
La sobriété énergétique
Selon lui, l’Europe est tout de même mieux placée qu’en 2022 grâce au déploiement entre-temps des renouvelables et à la diversification des sources d’approvisionnement suite au désengagement du gaz russe. Si le commissaire européen refuse le catastrophisme, que propose-t-il concrètement ?
En fait, aucune solution miracle. Il se réfère aux 10 propositions de l’Agence internationale de l’Énergie : recours au télétravail quand c’est possible, limitation de vitesse abaissée de dix kilomètres sur autoroute, covoiturage, transports en commun, conduite souple pour les poids lourds. Cinquante-trois ans après le premier choc pétrolier, l’Europe conseille à ses citoyens la sobriété énergétique…
Les États en retard sur la réforme du marché de l’électricité
Le commissaire Jorgensen a pris soin de préciser qu’il ne s’agit pas d’une obligation. À chaque État de voir ce qui lui convient. Le Commissaire danois annonce qu’il proposera sous peu sa propre « boîte à outils ». En fait, la Commission n’a rien d’autre dans sa besace que d’appliquer la réforme du marché de l’électricité adoptée en 2024.
Une réforme complexe composée d’un règlement (d’application directe) et d’une directive, entrés en vigueur le 16 juillet 2024. Les États avaient six mois après l’entrée en vigueur pour transposer la directive et ainsi adapter leur législation nationale, soit jusqu’en janvier 2025. Or, la grande majorité d’entre eux est en retard. Plus d’une vingtaine n’ont pas encore transposé…
Cette réforme devait introduire des contrats de long terme (pour éviter la volatilité des prix) et les « contrats pour différences » (CFD). Il s’agit de contrats qui permettent à un producteur d’énergie de vendre à un prix garanti à l’avance, l’État comblant la différence si le prix de marché est inférieur. L’État récupère l’excédent si le prix de marché est supérieur, ce qui protège le consommateur des pics de volatilité. Mais en vérité, les règles de ces contrats pour différence ne s’appliqueront qu’après une période transitoire de trois ans après l’entrée en vigueur du règlement, donc au plus tôt en juillet 2027. De l’eau aura coulé sous les ponts et le pétrole aura peut-être – du moins espérons-le – de nouveau franchi le détroit d’Ormuz.
Le Commissaire Jorgensen songe aussi à élargir les règles des aides d’État afin que les gouvernements puissent soutenir les ménages les plus vulnérables et les industries les plus durement impactées par la crise. Il n’a pas fermé la porte aux taxes sur les surprofits si la situation devait rejoindre les sommets de 2022.
L’effet boomerang de la baisse des taxes
Bien sûr, la baisse des taxes sur l’électricité peut être recommandée mais il s’agit d’une compétence nationale dont seuls les États membres endossent la responsabilité. En outre, certains redoutent qu’une baisse des taxes encourage plutôt la hausse de la consommation… En somme, la réunion n’a pas accouché de grand-chose qu’on ne sache déjà.
La veille, les ministres de l’Agriculture et de la Pêche tiraient les mêmes conclusions à leur niveau. Le détroit d’Ormuz ne fait pas que peser sur les marchés financiers – il contraint les chalutiers à rester à quai et fait flamber les sacs d’urée, cet engrais essentiel.
Les pêcheurs qui restent à quai
Le ministre italien de l’Agriculture, Francesco Lollobrigida, est arrivé avec de très vives préoccupations. « L’actuelle crise énergétique frappe les bilans et déclenche une réaction en chaîne dévastatrice », lançait-il. En Italie comme en France, certains navires ne sortent plus en mer. Le prix du gazole marin a rendu les sorties non rentables, et le FEAMPA – le fonds européen dédié à la pêche – interdit toujours les aides directes au carburant.
L’Italie, avec la Bulgarie et le Portugal, exige une modification immédiate du règlement. Le commissaire Costas Kadis a résisté, puis lâché du lest. Sa « Vision 2040 » vers la neutralité carbone du secteur est certes prometteuse mais l’urgence appelle des mesures de court terme. La Commission « travaille sur des options pour aligner le fonds avec les aspirations du secteur, » concède-t-il finalement. Comprendre : le carnet de chèques va s’ouvrir.
C’est Hilde Crevits, la ministre Flamande, qui a porté le coup le plus fort. « Investir massivement sur une vieille coque qui ne répond plus aux critères modernes n’a aucun sens, » charge-t-elle. Son raisonnement est implacable : si l’Europe veut des navires propres, qu’elle autorise enfin le financement des navires neufs. Une ligne d’attaque qui a heurté de plein fouet la prudence du Secrétaire d’État allemand au ministère de l’Agriculture, Markus Schick, qui a jugé les aides directes « prématurées » et préféré vanter les mérites de ses projets baltiques à propulsion alternative. Entre le laboratoire et le plein à la pompe, les pêcheurs ont depuis longtemps choisi leur camp.
L’urée et le dilemme
Du côté des agriculteurs, la guerre énergétique a une autre traduction : l’urée, cet engrais largement importé et bloqué dans les cales des bateaux qui ne peuvent emprunter le détroit d’Ormuz. À 480 euros la tonne avant la crise, l’urée flirte désormais avec les 700 euros la tonne. Annie Genevard, la ministre française de l’Agriculture, a posé la question explosive du CBAM – le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières – et réclamé sa « suspension immédiate et rétroactive au 1er janvier » sur les engrais. L’Union ne produit que 40 % de ses besoins. Le reste vient d’ailleurs. Ce qui signifie que taxer les importations dans ce contexte revient à taxer les agriculteurs eux-mêmes.
La Pologne défend ses fertilisants
L’Autriche a immédiatement suivi la position française. Mais Christophe Hansen, le commissaire à l’Agriculture, a refusé d’aller jusque-là. Pas question de suspendre le CBAM : le mécanisme carbone est une pièce maîtresse de la politique climatique de l’Union, et y toucher enverrait un signal désastreux aux partenaires commerciaux. Il a préféré promettre un « Plan d’action Engrais » et convoquer une « réunion de haut niveau » le 13 avril.
Du côté de Varsovie, ce refus arrange Stefan Krajewski, le ministre polonais, qui redoutait par-dessus tout une suspension qui ouvrirait encore plus grande la porte aux engrais russes. Le groupe Azoty, premier producteur polonais, a enregistré des pertes de 250 millions d’euros en 2024, après une perte de près de 760 millions d’euros en 2023. Les importations d’engrais en provenance de Russie et de Biélorussie ont atteint environ 1,5 million de tonnes sur le marché polonais en 2024, soit près de 2,5 fois plus qu’en 2023. Pour les Polonais, supprimer le CBAM sans droits antidumping parallèles, c’est achever un blessé.
Francesco Lollobrigida a proposé de remplacer les fertilisants chimiques par le « digestat », issu du biogaz. Boucler le cycle, s’affranchir des importations. C’est peut-être la seule idée du jour qui ne coûte rien à personne. À l’issue de ces deux journées de réunions, les Européens semblent assez désemparés et le « prix à la pompe » n’a peut-être pas fini de grimper.

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