Avec ses surtaxes douanières, Donald Trump promettait une renaissance industrielle américaine. Mais son pari politique pèse lourd dans le porte-monnaie de ses concitoyens.
«Le 2 avril 2025 restera à jamais gravé comme le jour où l’industrie américaine est née à nouveau, le jour où le destin de l’Amérique a été reconquis. C’est notre déclaration d’indépendance économique », assurait Donald Trump, il y a un an jour pour jour, alors qu’il annonçait son « Liberation Day » et lançait sa guerre commerciale. Le président des États-Unis promettait alors : « Pendant des décennies, notre pays a été pillé, saccagé, violé et dévalisé par des nations proches ou lointaines, qu’elles soient amies ou ennemies […] Le temps où le citoyen américain payait pour la prospérité des autres est révolu. Plus un seul centime de cette taxe ne sortira de la poche d’un travailleur américain. » Un an après cette rhétorique, les Américains font pourtant face à une réalité économique tout autre.
Certes, la hausse des tarifs douaniers a rapporté quelque 200 milliards de dollars à l’État fédéral. Mais malgré les dires du dirigeant états-unien, ce sont bel et bien ses concitoyens américains qui ont mis la main au porte-monnaie. Selon une étude publiée mi-février par la Réserve fédérale de New York, près de 90 % des droits de douane instaurés par Donald Trump sont en réalité supportés par les consommateurs et les entreprises locales. Des conclusions qui rejoignent celles d’autres institutions, de celles du Bureau du budget du Congrès (Congressional Budget Office) à celle de l’institut Kiel, un think tank allemand qui va même plus loin, et affirme que 96 % de la charge tarifaire est répercutée sur les acheteurs américains.
Un résultat prévisible
Des chiffres peu surprenants. Jointe par Le Point, l’économiste Isabelle Méjean confirme ainsi : « Il y avait déjà le même genre d’études et le même genre de conclusions sur la première guerre commerciale en 2018-2019. » Concrètement, les exportateurs étrangers taxés par les États-Unis – et donc, ayant vu leurs coûts augmenter – n’ont pas réduit leurs prix, et les hausses se sont répercutées sur les prix à l’importation… Donc sur les consommateurs américains, mais aussi sur les entreprises américaines qui produisent grâce à « de la valeur ajoutée qui est elle-même pour partie importée, comme l’acier par exemple, qui est taxé à 50 % » illustre Isabelle Méjean.
La chercheuse associée au Centre for Economic Policy and Research (CEPR) explique encore : « L’effet théorique d’absorption par les exportateurs n’avait déjà pas été enclenché en 2018-2019. Le même scénario s’est reproduit en 2025 : les exportateurs étrangers ont refusé de réduire leur taux de marge pour diminuer l’impact sur les consommateurs américains. Au moment de la campagne présidentielle puis des annonces de Trump en avril 2025, les économistes avaient pourtant averti sur ce point, et sur le fait que les Américains paieraient. » Antoine Bouët, directeur du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), confirme au Point : « Ce n’est clairement pas une surprise pour les économistes, même si c’est une surprise pour Trump. »
Si aucune étude n’a spécifiquement été conduite sur les catégories socioprofessionnelles touchées par cette inflation, Isabelle Méjean souligne que « les classes populaires et moyennes consomment plus de bien, et moins de services. S’il y a une hausse des prix des biens, a priori, les premiers à souffrir de ces chocs inflationnistes seront ces classes populaires et moyennes. »
Bulle de l’IA
Pour l’heure, l’impact est pourtant moindre sur la croissance américaine. Ce qui n’étonne pas Antoine Bouët : « Sans l’IA, la croissance américaine serait très faible. C’est la bulle autour de l’intelligence artificielle qui la maintient, et tous les investissements dans le secteur, puisqu’on sait qu’en 2025, ils ont essentiellement été réalisés aux États-Unis. » Et Isabelle Méjean d’ajouter : « Malgré cela, on voit tout de même que les autres secteurs ont sous-performé : les effets d’annonce et de contre-annonce autour des surtaxes ont très probablement impacté les investissements dans ceux-ci. »
D’ailleurs, quand il a mis en place ses premières surtaxes, Donald Trump promettait un retour d’entreprises aux États-Unis, assurant que « les emplois et les usines vont revenir en force dans notre pays ». Un pari fou, pour Isabelle This-Saint-Jean, économiste et membre du laboratoire du Centre d’Economie de l’Université Paris-Nord (CEPN), qui explique au Point : « Un investissement est une décision extrêmement lourde, déjà en temps normal, mais d’autant plus quand elle concerne un pays dont le président est aussi imprévisible que celui-ci. »
« Des surtaxes très coûteuses pour l’économie mondiale »
Outre l’impact sur les porte-monnaie des Américains, la politique de l’administration Trump risque de bouleverser les règles du jeu du commerce mondial, censées fixer un cadre clair et prévisible. Isabelle Méjean le souligne : « Ne pas savoir quels seront les niveaux de droits de douane dans un an aux États-Unis est très coûteux, car cela signifie que les entreprises qui font aujourd’hui des investissements ne savent pas comment elles peuvent organiser leur chaîne de valeurs, ne pouvant pas prédire quels sont les arbitrages économiques futurs les plus intéressants. »
Qui plus est, la perte de ce cadre sera « indubitablement très coûteuse pour l’économie mondiale ». Pour Antoine Bouët, nul doute que la politique commerciale de Donald Trump « redessine les chaînes de valeur mondiales », avec un bien moindre flux de biens de la Chine vers les États-Unis et, dans le même temps, une réorientation des exportations de la Chine vers d’autres destinations – notamment l’Asie du Sud-Est et, en moindre mesure, l’Europe. L’économiste le rappelle : « En 2025, l’excédent commercial chinois est à son maximum, autour des 1 200 milliards de dollars. À l’inverse, le déficit commercial des États-Unis, a atteint le triste record des 1 241 milliards de dollars en 2025. »
Le système commercial multilatéral était, jusqu’alors, « quelque chose de très important, un bien public international, où les querelles entre pays étaient intermédiées par l’OMC, qui réglait les litiges, et où tous les pays partenaires étaient traités selon une règle de non-discrimination », rappelle Antoine Bouët. Maintenant que ces règles n’existent plus – du moins, du côté des États-Unis –, les autres pays peuvent être tentés de suivre la voie ouverte par Trump. L’économiste du CEPII le souligne : « La Chine n’est pas très claire sur le sujet, même l’Union européenne semble tentée. On est, véritablement, à un croisement. Va-t-on collectivement s’orienter vers un monde basé sur des rapports de force, ou va-t-on revenir à un système basé sur les règles ? »
Les surtaxes trumpiennes font donc, plus que jamais, des droits de douane un instrument géopolitique. Pour Isabelle This-Saint-Jean, « ils l’étaient déjà, par nature, avant le “Liberation Day”. Mais avec Trump, ils sont devenus un véritable instrument de chantage. Il suffit de voir avec quelle aisance il en a instauré à chaque fois qu’il était mécontent de l’attitude d’un pays sur un dossier absolument pas économique ! Ils sont devenus un instrument de rapport de force géopolitique ». Reste à voir s’ils le resteront, maintenant que la Cour suprême les a invalidés – et que le Trésor américain va devoir rembourser 160 milliards aux près de 2 000 entreprises, pour l’instant en traînant des pieds.
Donald Trump, lui, a dégaîné de nouvelles surtaxes de 10% en février via une loi de 1974, mais elles sont temporaires : au-delà de 150 jours, il aura besoin d’obtenir l’aval du Congrès pour les prolonger ou les rendre permanentes.

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