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À l’Île Longue, Macron durcit la doctrine de dissuasion nucléaire française

À l’Île Longue, Macron durcit la doctrine de dissuasion nucléaire française

Le discours du président sur le rôle de la dissuasion nucléaire française était attendu. Outre l’augmentation d’armes nucléaires, une dissuasion avancée en lien avec des pays européens a été annoncée.

C’est dans un immense hangar de la base sous-marine de l’Île Longue (Finistère), aux airs de cathédrale d’acier et de béton baignée de lumière, qu’Emmanuel Macron a tenu son discours sur la dissuasion nucléaire française, lundi 2 mars.

Le Téméraire, l’un des quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), en carénage, assurait derrière lui un décor sans équivoque : la dissuasion nucléaire, silencieuse, veille en permanence sur la France. « Dans quelques jours, le sous-marin nucléaire lanceur d’engins Le Téméraire, qui vous fait face, prendra la mer. Il disparaîtra dans une discrétion absolue et jouera pleinement, depuis les profondeurs, son rôle de gardien ultime de notre liberté d’action et de notre indépendance. »

Son dernier discours sur la doctrine nucléaire, domaine ultra-réservé du chef de l’État, remontait au 7 février 2020 à l’école de guerre à Paris. Une éternité. La guerre en Ukraine, l’attaque du 7 octobre, la réélection de Donald Trump, les frappes et tirs de missiles au Moyen-Orient sont depuis passés par là.

Déjà pourtant Emmanuel Macron dessinait notre présent : « Une nouvelle hiérarchie des puissances se dessine, au prix d’une compétition stratégique globale, désinhibée, porteuse pour l’avenir de risques d’incidents et d’escalade militaire non maîtrisée. » Ce discours cette année sur la doctrine nucléaire est clairement durci.

Dissuasion forgée sur trois générations

Dans un silence religieux, le visage grave et fermé, Emmanuel Macron a d’abord rappelé le long chemin et les efforts « financiers, scientifiques et technologiques » consentis par la nation pour se doter de cette « pierre angulaire de notre stratégie de défense » , élevée et maintenue par trois générations de femmes et d’hommes.

Avec près de 300 armes atomiques mises en action depuis les sous-marins de la force océanique stratégiques (FOS), qui portent chacun 16 missiles balistiques M51, l’équivalent de la puissance de toutes les bombes tombées en Europe durant la Seconde Guerre mondiale, et les Rafale des forces aériennes stratégiques (FAS) et de la force aéronavale nucléaire (FANU) qui embarquent le missile de croisière ASMPA-R, donnent à la France une capacité de frappe en second destructrice. « Ceux qui auraient l’audace de vouloir s’en prendre à la France savent le prix insoutenable qu’il y aurait pour eux à payer. »

Bien que la doctrine nucléaire française soit considérée comme « intangible », elle n’est pas pour autant « immobile » dans un contexte mondial de plus en plus « durci ». Le président a dressé la longue liste des périls. La Russie d’abord, qui multiplie le développement des missiles hypersoniques, de torpilles et d’armes à envoyer dans l’espace, tous de nature nucléaire.

Quels avantages la Corée du Nord a-t-elle tirés de son alliance militaire avec la Russie ? La Chine produit plus d’armes nucléaires que tous les autres pays réunis et compte bien rattraper son retard. Plusieurs pays développent des systèmes de protection antimissiles, à l’instar des États-Unis qui, avec leur projet Golden Dome, renforcent leur bouclier stratégique. Présents depuis 1945 au cœur de la défense du continent européen, ils ont incité les Européens à reprendre en main leur sécurité.

La possession de l’arme n’empêche plus des confrontations directes sous le seuil nucléaire mais de haute intensité, à l’image des affrontements réguliers entre l’Inde et le Pakistan. Enfin, les différents traités de non-proliférations sont peu à peu vidés de leur substance ou carrément arrivés à terme, comme le traité New Start entre les États-Unis et la Russie. « Le champ des règles est un champ de ruine », a constaté Emmanuel Macron.

« Pour être libre, il faut être craint »

« Dans ces temps d’incertitude je le redis avec force, en ma qualité de président de la république, je n’hésiterai jamais à prendre les décisions indispensables à la protection de nos intérêts vitaux », a tonné Emmanuel Macron, répétant désormais son fameux adage : « pour être libre, il faut être craint. »

Le président a rappelé son bilan à la tête de la France en matière de renouvellement des capacités nucléaires : renouvellement des missiles M51, des missiles ASMPA-R, dont le programme de nouvelle génération (ASMPA-NG) hypersonique et véloce doit débuter cette année, production indépendante de gaz tritium, indispensable pour la production d’arme nucléaire… Dernier projet en date, la découpe il y a quelques mois à Cherbourg des premiers éléments de la coque du futur SNLE de troisième génération qui aura pour nom L’Invincible. Le bateau noir devrait prendre la mer en 2036.

Dissuasion avancée

Emmanuel Macron a développé en trois thèmes majeurs dans cette nouvelle doctrine. D’abord une « dissuasion avancée ». Progressivement, des pays pourraient suivre les exercices des forces aériennes stratégiques (FAS), comme les fameux Poker, qui ont lieu quatre fois par an.

Ensuite, « le déploiement de circonstances d’éléments » des FAS pourrait se faire dans les pays partenaires. L’Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark sont intéressés pour participer à cette dissuasion avancée, permettant aux avions français de se « diluer » en Europe, de gagner en profondeur stratégique, compliquant le calcul d’adversaires potentiels.

D’autres pays seraient aussi en discussion avec Paris. Emmanuel Macron l’a rappelé : la dissuasion nucléaire française reste souveraine et ne sera jamais partagée avec les pays associés, ni la définition des intérêts vitaux.

Ce projet de « dissuasion avancée » s’est fait « en pleine transparence » avec les États-Unis et en collaboration avec le Royaume-Uni, dont la France partage depuis 1995 une déclaration commune dans laquelle les deux pays « n’imaginent pas de situation dans laquelle les intérêts vitaux de l’un des deux pays pourraient être menacés sans que les intérêts vitaux de l’autre ne le soient aussi. »

Second volet, le « rehaussement » de l’arsenal nucléaire, vu comme « indispensable ». Pas question de rentrer dans une course au réarmement coûteuse. Les armes nucléaires resteront exclusivement stratégiques. Mais aucun chiffre ne sera donné sur le nombre d’armes supplémentaires, ajoutant à l’ambiguïté stratégique de la posture française.

Épaulement stratégique

Enfin, il a longuement développé le concept « d’épaulement stratégique », où la force nucléaire doit être épaulée par des forces conventionnelles, afin de graduer les réponses en cas de crise. Cela passe par une alerte avancée pour repérer le tir des missiles, portée par l’initiative franco-allemande Jewel (Joint Early Warning for a European Lookout), la maîtrise du ciel grâce à des systèmes antiaérien comme le SAMP/T NG et des capacités de frappes dans la profondeur avec le projet ELSA.

« Ce que je souhaite plus que tout, c’est que les Européens reprennent le contrôle de leur propre destin », a conclu Emmanuel Macron, après un discours de 45 minutes, devant les deux ministres des Armées, Catherine Vautrin et Alice Rufo, le ministre des affaires étrangères et de l’Europe, Jean-Noël Barrot et tous les grands officiers des Armées réunis. Souhaitant un futur sans arme nucléaire, la conclusion est néanmoins glaçante : « Le demi-siècle qui vient sera un âge d’armes nucléaires.