Dans l’ex-capitale de Daech, le prêtre dominicain irakien, qui a sauvé de milliers de manuscrits chrétiens et musulmans de la destruction, retisse des liens entre les communautés.
La scène est troublante. Elle se déroule en mars 2021. Le pape François chemine au milieu des gravats qui jonchent les rues de Mossoul, où des centaines d’immeubles éventrés par les bombes n’ont pas encore eu le temps de panser leurs plaies.
Son guide, l’archevêque Michaeel Najeeb, lui fait découvrir chaque recoin de la seconde ville d’Irak − autrefois plus de 2 millions d’habitants −, qui fut, trois ans durant, la « capitale » du « califat » de Daech − et s’est vidée d’un quart de sa population après l’occupation par l’organisation islamique.
Un peu plus tôt, le pape a chargé Najeeb, un enfant de Mossoul, d’une étrange mission. Non pas de repeupler la ville de chrétiens. À l’arrivée de Daech en 2014, ceux-ci ont été massacrés ou contraints à l’exil − la communauté chrétienne en Irak est passée d’environ 1 million de personnes il y a trente ans à 400 000 aujourd’hui. Mais de réparer les âmes et les hommes, de leur réapprendre à vivre ensemble. Quelle que soit leur religion. Et il a fait une promesse à ce dominicain parfaitement francophone : qu’un jour, il viendrait célébrer une messe à Mossoul.
Najeeb n’est pas un prélat comme un autre. C’est un combattant, un homme d’action. Depuis vingt ans, il numérise les manuscrits de ce qui fut autrefois le berceau intellectuel de la Mésopotamie. Il est le sauveur de plusieurs dizaines de milliers de manuscrits, chrétiens ou musulmans.
Parmi ses « enfants », comme il le dit : de sublimes manuscrits médiévaux en syriaque, un Coran copié en 1874 au Yémen, un commentaire du Canon de médecine d’Avicenne (980-1037) par Averroès (1126-1198)… et des photographies en noir et blanc de Mossoul – son fonds en comprend près de 10 000 –, immortalisé par les missionnaires dominicains depuis les années 1840. Certains des textes qu’il a sauvés datent du IXe siècle.
La « nuit noire » du 6 au 7 août 2014
Lorsqu’en 2014 Daech s’est emparé de la ville, il a monté une opération digne des « Monuments men », ces soldats de l’armée américaine chargés de protéger les monuments et de rapatrier les œuvres d’art volées par les nazis.
Lors de la « nuit noire », celle du 6 au 7 août 2014, quelques jours avant la chute de Mossoul et de Qaraqoch, il décide de faire passer son trésor de l’autre côté de la frontière, au Kurdistan. Avec deux autres frères, il charge près de 800 manuscrits répartis dans deux véhicules. Arrivés au point de passage entre l’Irak et le Kurdistan, les balles sifflent. Najeeb sort les cartons de livres un par un et les confie aux chrétiens et aux Yézidis qui fuient, comme lui, leur pays.
Depuis 2017, Daech ne contrôle plus la ville − des cellules dormantes provoquent fréquemment des attentats. Mais Najeeb est plus qu’un passeur. À Mossoul, il dénoue les conflits entre sunnites et chiites, démontre que les chrétiens ont toute leur place sur ces terres. Il partage l’argent reçu de fondations internationales avec les musulmans qui souhaitent reconstruire une mosquée.
Il a même encouragé les membres de sa communauté à entretenir une synagogue délaissée depuis le milieu du XXe siècle. Parce que Mossoul, la vallée de Ninive et la Mésopotamie constituent le berceau de Jonas, ce prophète célébré dans les trois grandes religions et, bien sûr, dans la Bible. Avec une mission : qu’on ne verse plus de sang sur le tombeau de Jonas.
Et même si le colossal taureau ailé, gardien du site antique de Nimroud, détruit par Daech au marteau-piqueur, n’est plus qu’une lointaine image dans les rêves des habitants de Mossoul.
Romain Gubert est le coauteur, avec le père Najeeb, de « Sauver les livres et les hommes » (Grasset, 2017).

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