Ce matin, je me suis réveillée dans un drôle d’état. Mi-angoissée, mi-exaltée. Les tripes dans un drôle d’état. Et naturellement, comme ça, sans réfléchir, j’ai eu envie, besoin d’entendre l’hymne national iranien. Le vrai. « Ey Iran ». L’hymne d’avant les mollahs, d’avant la révolution islamique, d’avant 1979, d’avant la mollahrchie – d’ailleurs, j’ignore quel est l’hymne actuel. Je l’ai mis à fond et si je ne maîtrisais plus les paroles, tout est revenu d’un coup. Comme un vent printanier.
Et j’ai revu les cerisiers en fleur de Téhéran qui annoncent la nouvelle année, le Nowruz (« nouveau jour », jour de l’équinoxe de printemps), et j’ai senti le goût de la cerise, et je n’ai jamais autant maudit les mollahs, et je n’ai jamais autant cru à leur fin. Tic-tac, tic-tac, la mollahrchie est au bout de son temps. Tic-tac, tic-tac, la Perse compte les secondes qui la séparent de la rupture avec l’Iran. Tic-tac, tic-tac, abracadabra, plus de turbans !
Peut-être que ce n’est que de la pensée magique, peut-être que tous les exilés iraniens se sont réveillés comme moi et ont mis à fond « Ey Iran », qu’aussi fiévreux que moi ils ont chanté : « Ô Iran, ô terre des gemmes précieuses, / Ô ton sol est la fontaine des arts. / Que le mal soit loin de toi,/Que ton règne dure pour toujours. / Ô ennemi, si tu es de pierre, je suis de fer ; / Je sacrifierai ma vie pour ma noble patrie ! / À la poursuite de ton amour, / Je suis lié à toi pour toujours. / Pour ta cause, quand nos vies auront-elles une valeur ? / Que nos terres d’Iran soient éternelles. »
Qu’ils ont crié dans leur salon : « Mort au dictateur ! », « Ni Gaza, ni Hezbollah, je donne ma vie pour l’Iran ! », « Nous sommes tous les petits-enfants de Cyrus le Grand ! » Qu’ils ont ri, un peu fous, un peu gamins, puis qu’ils se sont précipités sur leur téléphone, sur les fils d’actualité, qu’ils ont passé des coups de fil pour demander : « On en est où ? Il se passe quoi ? On est bon ? Ça y est ? » Qu’ils ne savaient plus où ils habitaient et qu’ils ont entonné de nouveau, encore plus fort, « Ey Iran ».
Et pourquoi aujourd’hui davantage qu’hier ? Aujourd’hui plus qu’en 2022 et 2023 après l’assassinat de Mahsa Amini pour ce foutu voile mal porté et les manifestations monstres, qui ont suivi ? Aujourd’hui plus qu’en 2017 lorsque, pour la première fois, des manifestations éclatent à Mechhed, deuxième ville d’Iran, ville religieuse qui plus est, contre la hausse des prix et le chômage – déjà.
Les protestations se sont propagées à des dizaines de villes, dont Téhéran, Ispahan, Ahwaz, Qom – la ville sainte et universitaire, celle d’où sortent diplômés les mollahs de tout poil –, Recht et Zahedan, le tout accompagné de slogans révolutionnaires : « Mort au dictateur ! » – déjà –, « Nous ne voulons pas de République islamique ! » – déjà –, « Les gens sont pauvres, tandis que les mollahs vivent comme des dieux » – toujours.
C’est la première grande contestation de l’ère post-2009 ciblant explicitement la mollahrchie, et non plus seulement les élections contestées, la première manifestation depuis 1979 où cela ne se jouait pas entre réformateurs et conservateurs.
Ce premier mouvement de grève et de manifestation d’ampleur a touché toutes les catégories sociales : des agriculteurs, des retraités, des enseignants, des cheminots et des étudiants. Ce n’est pas rien : les grèves révélaient alors une capacité d’organisation autonome des travailleurs iraniens et ce, malgré l’interdiction des syndicats indépendants.
Elles préfigurent la puissance de la mobilisation sectorielle qui éclatera en 2025. En quelques heures, les manifestations touchent une centaine de villes dans tout le pays. Le régime impose un black-out d’Internet – le plus long jamais enregistré dans un grand pays. Outre les slogans déjà cités, c’est la première fois qu’on entend dans les rues d’Iran : « Ni Gaza, ni Hezbollah, je donne ma vie pour l’Iran ! »
Les raisons d’y croire
Est-ce parce qu’aujourd’hui cela part du Bazar de Téhéran ? Tout se fomente et tout se délie dans le ventre du Bazar. Le Bazar pro-mollah qui avait précipité la chute du chah, en 1979, le Bazar qui, en se retournant contre la mollahrchie, donne son plus beau sens à l’ironie historique.
Est-ce parce qu’aujourd’hui l’économie iranienne traverse la crise la plus profonde de son histoire moderne ? Les indicateurs économiques révèlent l’ampleur du désastre : inflation des prix alimentaires qui dépasse les 72 %, effondrement du rial, des millions d’Iraniens qui souffrent de la faim, une grande partie du territoire qui n’a accès que ponctuellement à l’eau et à l’électricité.
Est-ce parce qu’aujourd’hui le coup de grâce – l’arrestation spectaculaire de Nicolas Maduro – constitue un événement géopolitique majeur aux répercussions directes pour la mollahrchie ?
La chute de Maduro, c’est l’assèchement des caisses noires de la mollahrchie.
Abnousse Shalmani
La mollahrchie et le Venezuela entretiennent une alliance multidimensionnelle qui s’est intensifiée sous la présidence de Hugo Chavez et approfondie sous Maduro. Un accord d’une durée de vingt ans a été signé en juin 2022 couvrant l’énergie, le commerce et l’industrie pour un volume commercial de 3 milliards de dollars.
Ça, c’est la partie visible de l’iceberg, le gros morceau de la collaboration mollahrchie-Venezuela, c’est la présence profonde du Hezbollah au Venezuela non seulement pour blanchir de l’argent sale, mais aussi pour collaborer au narcotrafic avec le Cartel de los Soles lié aux généraux vénézuéliens pour financer les saloperies du Hezbollah et du Hamas au Moyen-Orient. La chute de Maduro, c’est l’assèchement des caisses noires de la mollahrchie.
Peut-être que c’est tout ça. Mais peut-être que c’est surtout parce que ça part des tripes. Des tripes d’exilés.
Abnousse Shalmani
Peut-être que c’est tout ça. Mais peut-être que c’est surtout parce que ça part des tripes. Des tripes d’exilés. Pensée magique encore. Un instinct d’exilé, si vous préférez. Parce que, après avoir ri, dansé et chanté « Ey Iran », et lancé les slogans contre les barbus et les corbeaux, nous avons tous pleuré. Parce que l’Iran ne nous sera jamais rendu. Parce que c’est fini pour nous, pour moi.
Parce que si je n’ai jamais douté de retourner sur la terre qui m’a vue naître, quand les mollahs n’y seront plus, je sais qu’après quarante ans de séparation je ne suis qu’une Française née à Téhéran.
« Ce que je sais »
Je sais que je reverrai la maison de mon enfance et que les nouveaux propriétaires compatissants me laisseront passer ma main sur la rambarde de l’escalier, m’éterniser devant la cheminée où je pouvais tenir debout, me réfugier au fond du jardin avec un carnet pour écrire, comme avant, comme dans l’enfance paradisiaque, des histoires que je racontais le soir à la famille réunie sur la terrasse qui domine le jardin de Téhéran où on buvait de la vodka au sirop de griotte.
Et je sais aussi que les mollahs ont mis un coup d’arrêt à mon enfance, qu’ils m’ont jetée dehors, qu’ils m’ont coupée de ma langue, de ma culture, des robes qui virevoltaient, des cheveux qui se déployaient, des chansons que chantaient Googoosh, Sima Bina et Fereydoun Farrokhzad et qu’il est devenu impossible après de les écouter sans pleurer.
Couper le cordon ombilical
Je sais que je ne pardonnerai jamais aux mollahs d’avoir brisé la Perse pour en faire une artificielle République islamique. Et peut-être parce que tout exilé sait tout ça, qu’il est relié aux mollahs par un cordon ombilical, qui charrie le départ pour une terre inconnue et adoptée, qui a nourri une autre naissance ailleurs. Peut-être qu’on sent quand ce cordon est rompu, parce qu’il nous libère d’un coup, parce que le retour − même illusoire, même ponctuel – devient un retour possible.
Je sens que je pourrai enfin poser ma main sur la tombe de mon grand-père adoré mort là-bas en 1996. Je sens que je pourrai marcher pieds nus sur le bord de la Caspienne, dont je suis originaire, je sais que je pourrai danser avec mon cousin homosexuel au cœur de Téhéran qui aura vite oublié les quarante-sept ans de tyrannie religieuse, et je sais qu’il n’aura plus jamais peur d’être arrêté et je sais qu’il criera : « Je suis gay, et je vous emmerde ! » Et qu’autour de nous l’Iran applaudira.
Je sais que je pourrai prendre le vol Téhéran – Tel-Aviv, comme avant, et que je croiserai de nouveau des Israéliens à Persépolis et que Persans et Israéliens fêteront les lumières ensemble comme toujours. Je sais qu’avec la chute de la mollahrchie l’islam chiite ne sera plus une religion d’État, je sais que le zoroastrisme jamais disparu, toujours pratiqué, par le Nouvel An, par la nuit du Destin, par la fête du Feu, depuis trois mille ans, je sais que le zoroastrisme et Le Livre des rois, de Ferdowsi, reprendront leur place dans le seul panthéon persan qui vaille et effaceront la poignée d’années de rien du tout d’islamisme.
Je sais que l’Iran va retrouver la Perse. Je le sens.
Abnousse Shalmani
Je sais que l’Iran va retrouver la Perse. Je le sens. Je le sens parce que Hafez, le poète qui lit l’avenir, ne ment jamais, lui, contrairement aux mollahs, et qu’il m’a parlé : « Le jour du départ, la nuit de la séparation de l’Aimé ont pris fin ! / J’en avais pris l’augure, l’étoile fut favorable, tout cela a pris fin ! / Toute cette coquetterie et ce prélassement où l’automne se complaisait, / Finalement dans les pas du vent printanier ont pris fin. / Au matin de l’espoir, qui s’était retiré sous le voile du mystère, / dis de sortir, car l’œuvre de la nuit sombre a pris fin ! »
*Dernier ouvrage paru : « Laïcité, j’écris ton nom » (L’Observatoire, 2024).

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