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Accord Mercosur : la France face au miroir de son déclin agricole

Accord Mercosur : la France face au miroir de son déclin agricole

ANALYSE. L’accord UE-Mercosur révèle les gagnants et les perdants de l’agriculture européenne. La France, coincée entre deux modèles, décroche. Ce n’est pas inéluctable.

Le projet d’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur agit comme un révélateur impitoyable des divergences qui fracturent l’agriculture européenne. Alors que l’UE affiche globalement une santé exportatrice solide – avec environ 235 milliards d’euros d’exportations agroalimentaires hors UE en 2024 pour un excédent de 40 à 60 milliards selon le périmètre – les quatre grandes puissances agricoles que sont la France, l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas (un cas un peu particulier) et la Pologne n’abordent pas cet accord dans la même posture. Leurs profils commerciaux, leurs spécialisations et leurs vulnérabilités dessinent une géographie contrastée des gagnants et des perdants potentiels.

Premier paradoxe : la France, longtemps excédentaire et référence européenne en matière agricole, se trouve aujourd’hui en position défensive. Ses exportations agroalimentaires au sein de l’UE atteignent environ 35 à 40 milliards d’euros, mais ses importations en provenance de ses partenaires européens culminent à 40-45 milliards, créant un déficit structurel de 5 à 10 milliards. C’est donc en Europe que la France recule. Si elle maintient encore un excédent de 5 à 10 milliards avec le reste du monde (25-30 milliards d’exportations pour 15-20 milliards d’importations), cette position s’effrite néanmoins rapidement.

Les volumes d’exportations de produits agricoles français ont chuté de 20 % sur la décennie 2015-2024, tandis que les produits transformés reculaient de 7 %. Dans ce contexte déjà fragile, l’accord Mercosur apparaît pour une partie du monde agricole comme le coup de trop. L’élevage français est déjà sous la pression face à la concurrence espagnole et polonaise sur le marché européen. En fait, le quota ouvert aux Sud-Américains est faible (moins de 2 % de la consommation européenne) mais il arrive dans un contexte politique éruptif où presque toutes les familles politiques françaises jouent la carte du catastrophisme, y compris les partis centristes.

Un modèle du passé

Or, les contreparties positives existent dans l’accord avec le Mercosur : meilleur accès aux marchés sud-américains pour les vins (la France exporte pour environ 8-10 milliards d’euros de vins et spiritueux), les fromages AOP et les semences. Question : ce gain marginal saura-t-il compenser la déstabilisation potentielle de l’élevage, notamment dans les régions herbagères du Massif central et de l’Ouest ? L’érosion de la compétitivité française en matière agricole tient à un piège historique : la France a perfectionné un modèle agricole qui était gagnant dans les années 1970-1990 mais qui ne correspond plus aux réalités du marché européen et mondial actuel.

L’Hexagone a construit sa puissance agricole sur la production de volumes massifs, encouragée par la PAC originelle : céréales en grande culture, élevage bovin extensif dans les zones herbagères, standardisation des productions. Ce modèle fonctionnait quand les prix garantis récompensaient la quantité et quand les marchés européens absorbaient tout. Mais aujourd’hui, la compétition se joue sur deux terrains où la France est mal positionnée : soit le très bas coût (Pologne, Espagne, pays tiers), soit le très haut de gamme (Italie).

Deuxième raison : la France supporte des charges de production élevées – coût du travail, normes sociales et environnementales, foncier – qui la placent au-dessus de l’Espagne ou de la Pologne. Mais contrairement à l’Italie ou aux Pays-Bas, elle n’a pas su transformer ce surcoût en avantage qualitatif reconnu et valorisé sur le marché. L’Italie a réussi à faire de ses contraintes un atout marketing (« Made in Italy », terroirs, AOP), captant ainsi des marges qui compensent largement ses coûts. La France, elle, se retrouve coincée au milieu : trop chère pour concurrencer sur le volume, pas assez premium pour échapper à la guerre des prix.

Des filières mal organisées et une spécialisation devenue vulnérabilité

L’Espagne a construit de véritables chaînes de valeur verticalement intégrées dans le porc, les fruits et légumes, avec une logistique redoutable vers l’Europe du Nord. La Pologne a industrialisé sa volaille et son porc avec une efficacité remarquable. La France, fragmentée entre multiples opérateurs – coopératives parfois en concurrence, et industries de transformation sous-capitalisées – peine à rivaliser en efficacité opérationnelle.

Si bien que les exportations italiennes ont progressé de 80-90 % en dix ans contre 40 % pour la France. Cette différence s’explique largement par le mix de produits : l’Italie exporte massivement des produits transformés à haute valeur (vins haut de gamme, fromages AOP, charcuteries premium, pâtes). La France exporte encore beaucoup de produits bruts ou faiblement transformés, qui sont justement les segments où la concurrence est la plus féroce.

L’élevage bovin extensif français – les régions herbagères du Massif central et de l’Ouest déjà mentionnées – symbolise ce décalage. C’était une force quand l’Europe manquait de viande et payait des prix élevés. C’est devenu une faiblesse structurelle face à des compétiteurs sud-américains aux coûts imbattables, mais surtout face à l’élevage intensif polonais. Et contrairement au parmigiano ou au jambon de Parme, le bœuf français n’a pas réussi à créer une image premium suffisamment forte pour justifier un différentiel de prix massif.

Derrière ces chiffres se cache peut-être le facteur le plus déterminant : une incapacité collective à pivoter stratégiquement. L’Italie a fait le choix des AOP et du premium dès les années 1990-2000. L’Espagne a investi massivement dans la modernisation logistique et les serres. La France, elle, a continué à défendre le modèle existant via les subventions PAC plutôt que de forcer une transformation structurelle des filières.

Le choix cornélien de Macron

Le résultat, c’est cette bascule historique : pour la première fois depuis cinquante ans, la France pourrait passer en déficit agroalimentaire global dès 2025. Ce n’est pas un accident conjoncturel, c’est l’aboutissement d’un décrochage structurel face à des voisins qui ont mieux anticipé les nouvelles règles du jeu. Dans ce paysage, Emmanuel Macron a donc, dans un premier temps, tenté de réunir une minorité de blocage en fédérant toutes les grandes nations agricoles : la Pologne a suivi, comme l’Irlande, l’Autriche, la Hongrie. L’Italie a rejoint le mouvement, profité du travail technique des diplomates français mais Giorgia Meloni poursuivait d’autres buts, notamment la garantie des aides directes aux agriculteurs dans le prochain budget européen de long terme.

Dès lors que la Commission s’est engagée à rectifier son budget, l’Italie a basculé dans le camp des pays qui vont valider l’autorisation de signature du Mercosur à la fin de la semaine. Sans l’Italie, pas de minorité de blocage. La France a obtenu des garanties : clause de sauvegarde renforcée pour éviter une baisse des prix sur les produits sensibles, élimination des résidus de pesticides, renforcement des contrôles y compris dans les pays d’origine, mesures sur le prix des engrais, allègement des contrôles environnementaux en Europe… Pour obtenir le feu vert de la France, Ursula von der Leyen a dû, à plusieurs reprises, arbitrer contre sa propre DG Commerce ou la DG Environnement.

Pour obtenir toujours plus, le chef de l’État a inlassablement répété depuis des mois que le « compte n’y est pas ». Nous sommes désormais à trois jours de l’approbation ou non de la signature, ce vendredi 9 janvier, le président de la République va devoir trancher : se rangera-t-il dans le camp des pro-Mercosur puisque, de toute façon, il n’y a plus de minorité de blocage ? Il pourrait alors se prévaloir des garanties obtenues. Ou bien cédera-t-il à la tentation du « non » – même s’il est stérile – uniquement pour se ranger du côté des milieux agricoles français, qui seront, de toute façon, furieux ? On dira alors que la France ne pèse rien et il se sera battu, pendant un an, pour des garanties sans en récolter le bénéfice politique. Un peu étrange, quand même.

Beaucoup à apprendre de l’Italie

Dernière option : se réfugier dans l’abstention, un « ni ni » qui n’aurait pas grand sens. Comment la France pourrait-elle ne pas avoir d’avis sur un accord aussi important ? On dira qu’il y a des « abstentions constructives » mais, dans ce cas, autant voter « oui » puisque cela revient au même…

Au-delà de ces considérations du moment, le grand chantier de la rénovation de l’agriculture française est devant nous. C’est en France et nulle part ailleurs que la compétitivité de notre agriculture sera restaurée. Le modèle italien n’est pas hors d’atteinte : France et Italie partagent le même capital de terroirs, de savoir-faire et d’image gastronomique. La différence n’est pas dans les dotations initiales mais dans les choix stratégiques. Ce qui a réussi à Parme ou à la Toscane pourrait fonctionner en Auvergne ou dans le Sud-Ouest – à condition d’en faire une priorité industrielle et non un discours de salon.