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Andriy Chevtchenko : « L’équipe d’Ukraine rejouera à Kiev, à Lviv et à Odessa »

Andriy Chevtchenko : « L’équipe d’Ukraine rejouera à Kiev, à Lviv et à Odessa »


Au tournant des années 2000, un jeune Ukrainien au regard d’acier et au pied droit de velours mettait l’Europe du football à genoux. Vainqueur de la Ligue des champions avec le Milan AC en 2003, Ballon d’or en 2004, capitaine de l’équipe d’Ukraine ayant atteint les quarts de finale de la Coupe du monde en 2006, Andriy Chevtchenko reste l’un des plus grands talents de l’histoire du football européen. Un avant-centre d’un autre temps : sobre, élégant, impitoyable devant le but.

Après un dernier passage par son club formateur – et de cœur – le Dynamo Kiev, il fait un détour en politique avant de revenir au foot : il dirige la Fédération ukrainienne de football depuis janvier 2024. Un rôle qui dépasse largement le sport : il est l’un des visages les plus connus de cette Ukraine qui résiste à la Russie. À quelques heures d’un match contre la France au Parc des princes, il s’est confié au Point pour parler football – bien sûr – mais pas seulement. Entretien avec une légende.

Le Point : Vous êtes une star internationale. Vous auriez pu vous installer à l’étranger, loin de la guerre…

Andriy Chevtchenko : Je vis à Kiev, mais ma famille est à Londres – ma femme et mes enfants. Je passe environ 75 % de mon temps en Ukraine ou en déplacement, et 25 % à Londres pour rester proche d’eux. C’est un long trajet : il faut prendre l’avion, puis le train ou la route, car il n’y a pas de vol possible vers l’Ukraine. En général, je mets entre quatorze et seize heures pour faire le trajet.

Comment vos joueurs vivent-ils cette situation de guerre ? Ceux restés en Ukraine ressentent-ils les choses différemment de ceux partis à l’étranger ?

Environ 60 à 65 % des joueurs sont basés en Ukraine, et le reste joue à l’étranger, principalement en Pologne. La plupart de ceux qui sont à l’étranger sont partis au moment de la guerre pour continuer leur carrière. Mais il n’y a pas de différence entre eux. Ils partagent tous les mêmes émotions, le même lien avec le pays.

Quel est l’état d’esprit aujourd’hui en Ukraine ?

C’est dur, mais on tient bon. C’est une période très difficile. La Russie cible les infrastructures critiques : les conduites d’eau, les centrales électriques, les stations d’essence… Kiev et beaucoup de grandes villes se retrouvent souvent plongées dans le noir. Comme chaque hiver depuis le début de la guerre, on manque d’électricité. Mais le moral reste fort. On continue à se battre. C’est dur, bien sûr, de voir une capitale entière dans le noir complet. Et même quand je suis à l’étranger, je continue à tout suivre de très près. Depuis le début de la guerre, je me réveille chaque nuit pour consulter mon téléphone. Je regarde les nouvelles : combien de missiles, combien de drones ont été tirés, quelles villes ont été touchées… C’est devenu comme la météo pour les Ukrainiens. Je veux savoir, en permanence, ce qui se passe dans mon pays.

Lorsque vous voyagez avec la sélection, quelle attitude percevez-vous à l’étranger : soutien, indifférence, hostilité…

La plupart des pays nous soutiennent. Même là où les gouvernements sont plus réservés, les gens nous témoignent leur solidarité. Le problème ne vient pas des peuples, mais parfois de certaines forces politiques. Les citoyens, partout, comprennent notre souffrance.

Avez-vous le sentiment que l’Europe se désintéresse peu à peu de l’Ukraine ?

Oui, malheureusement. Après presque quatre ans de guerre, ce n’est plus en première page des journaux. Mais c’est justement maintenant qu’il faut rappeler à tous que la guerre continue. L’hiver approche, et la Russie va de nouveau essayer de détruire nos infrastructures pour nous saper le moral. C’est une responsabilité collective : chacun doit contribuer à la paix.

Nous avons créé un championnat pour les personnes amputées

Pensez-vous que l’Europe en fait pas assez pour aider l’Ukraine ?

C’est difficile à dire. Qu’est-ce que « assez » ? Ce sera « assez » quand la guerre sera terminée, quand l’Ukraine aura recouvré sa liberté. Cette victoire ne sera pas seulement la nôtre, mais celle de l’Europe, celle du monde démocratique.

Quelle est votre relation avec le président Zelensky ?

Je reste concentré sur le sport. Tout ce que j’ai accompli, je le dois au football. Je sais comment je peux servir mon pays à travers cela – par le sport, la représentation, la solidarité. Quand la guerre a commencé, le président a décidé que le championnat devait continuer. C’était une décision juste. Depuis, le football ukrainien ne s’est jamais arrêté, malgré les attaques, les sirènes et les trajets dangereux. J’en suis fier.

Quel rôle joue le football dans la société ukrainienne ?

Le foot reste central, c’est le sport numéro un. Il aide les jeunes à se reconstruire après tout ce qu’ils ont vécu. Nous développons aussi le football scolaire : l’an dernier, plus de 16 000 enfants ont participé à la School League. Et nous avons reçu une aide de la Fédération française, grâce à son président, Philippe Diallo. Des enfants des villes proches du front – Kharkiv, Zaporijia, Mykolaïv – ont pu aller s’entraîner à Clairefontaine. C’était incroyable pour eux. Ils étaient tellement heureux. À la fédération, nous travaillons beaucoup pour organiser des tournois pour les enfants, mais aussi pour les blessés de guerre. Nous avons créé un championnat pour les personnes amputées. Au départ, il n’y avait que deux équipes. Aujourd’hui, il y en a plusieurs, dans différentes villes. Et 90 à 95 % des joueurs sont d’anciens soldats.

Comment se porte le football ukrainien ?

Depuis la relance de la Coupe nationale lors de la saison 2023-2024, toutes les compétitions de football en Ukraine se déroulent dans des conditions extrêmement difficiles. Les matchs durent parfois des heures, voire des jours, en raison des alertes aériennes, des tirs de missiles ou d’attaques de drones. Nous ne pouvons pas jouer le soir à cause des coupures d’électricité. Les stades sont presque vides, car seul un nombre limité de supporteurs est admis, en fonction de la capacité des abris à proximité. Pour la plupart des gens, le football ne peut désormais être suivi qu’en ligne. La Russie a détruit des centaines de stades et d’infrastructures sportives, y compris des académies pour enfants. Récemment, un centre d’entraînement pour enfants à Kiev a été touché par un missile, et à Kharkiv, des enfants ont été blessés en jouant au football lorsqu’un missile a frappé à proximité. Depuis le début de l’invasion à grande échelle, environ 8 millions de personnes – dont la moitié sont des enfants – ont été contraintes de quitter l’Ukraine. À cause de cela, nous risquons de perdre toute une génération de footballeurs. L’un des objectifs principaux de la fédération est d’identifier à l’étranger de jeunes joueurs ayant des racines ukrainiennes, de suivre leur progression et de maintenir le lien afin qu’ils puissent, un jour, représenter l’Ukraine.

Quel club supportiez-vous enfant ?

Le Dynamo Kiev, évidemment. Et, à l’époque, l’équipe de l’URSS – mais il faut se rappeler que 80 % des joueurs de l’équipe soviétiques étaient ukrainiens. Nous vivions dans une fausse réalité, dans un monde fabriqué. Aujourd’hui, quand je vois un enfant porter le maillot de l’Ukraine, je me dis qu’il peut enfin être fier d’un vrai pays, d’un vrai monde. Nous nous battons pour cela : pour notre démocratie.

Espérez-vous voir un jour un match de football international sur le sol ukrainien ?

Oui, bien sûr. Quand la guerre sera finie, l’équipe d’Ukraine rejouera à Kiev, à Lviv ou à Odessa. Et peut-être un jour à Donetsk, qui sait ? Tous les joueurs originaires de cette région espèrent pouvoir rejouer un jour dans un Donetsk ukrainien.