Nous avons lu le discours prononcé hier sous la Coupole par le fondateur de PayPal, proche de J. D. Vance. Une allocution à la tonalité pour le moins improbable.
Lundi 26 janvier. Une berline sombre s’immobilise devant la Coupole du quai de Conti. Il est près de 17 heures. Ce n’est pas un académicien en habit vert qui en descend, mais un milliardaire de la tech californienne, en costume et cravate, attendu pour une conférence sur la « démocratie ».
Peter Thiel arrive accompagné de collaborateurs. À l’intérieur, une centaine de membres et d’invités -académiciens, économistes, chercheurs…- ont été conviés. À l’extérieur, des manifestants se sont rassemblés sur le parvis : ils dénoncent un « techno-fascisme » et la police anti-immigration de Donald Trump, l’ICE. Le cofondateur de PayPal et de Palantir finit par entrer à l’Institut de France par une petite porte.
L’invitation, en interne, ne fait pas l’unanimité à l’Académie des sciences morales et politiques, comme nous le révèle l’un de ses membres. En cause : la réputation de l’entrepreneur, soutien financier et politique de J.D. Vance, considéré comme un idéologue « dark Maga » -le Maga de la tech. Âgé de 58 ans, Thiel a été convié par la philosophe conservatrice Chantal Delsol, dans le cadre d’un cycle d’études consacré à la démocratie. L’homme, élève de René Girard à Stanford à la fin des années 1990, se dit attaché à la France et à certains de ses intellectuels. Ces dernières années, il a multiplié les rendez-vous parisiens : un entretien avec Pierre Manent, héritier de Raymond Aron et lecteur de Leo Strauss, comme lui ; et une rencontre avec le démographe Emmanuel Todd, qu’il présente volontiers comme l’un des penseurs majeurs du déclin de l’Occident.
« Je m’inquiète de l’Antéchrist. »
Reste que, ce soir-là, Thiel ne vient pas vraiment parler de démocratie, du moins pas au sens attendu par le programme de la vénérable institution. Son propos, très vite, prend une autre orientation : le monde serait confronté à deux menaces « existentielles », l’Antéchrist et l’Armageddon. « Je ne veux pas trop vous flatter, mais je crois que c’est l’un des rares endroits au monde où une conférence comme celle-ci peut avoir lieu », lance-t-il, en hommage à la diversité des profils présents.
Pourtant, dans une salle habituée aux catégories rationnelles et aux raisonnements savants, l’irruption d’un lexique apocalyptique surprend. Le ton, d’ailleurs, relève moins de l’exposé académique que de la présentation managériale avec, par moments, des accents de prédication. Bouteille de Coca-Cola à portée de main, le front luisant, Thiel se présente ainsi : « Dans ma vie privée, je suis un chrétien orthodoxe modéré et un humble libéral classique, avec une seule déviation apparemment mineure : je m’inquiète de l’Antéchrist. »
La démonstration est à l’avenant. Thiel multiplie les références bibliques pour éclairer, dit-il, un « présent inquiétant et apocalyptique » et esquisser l’avenir. À partir d’un verset du Livre de Daniel (« Beaucoup courront ça et là, et la connaissance augmentera »), il développe l’idée qu’un certain niveau de savoir annoncerait la « fin des temps ». Il se garde d’annoncer une date, contrairement aux millérites, ce mouvement religieux inspiré par William Miller qui prophétisait le retour du Christ en 1844.
Mais il avance tout de même un horizon : l’Apocalypse, selon lui, pourrait survenir au cours de ce siècle. « La seule chose importante dont je vais essayer de vous convaincre est ma réponse à cette question : l’Antéchrist et l’Apocalypse ont un lien évident, même (ou surtout) à la fin de la modernité. Et ce faisant, essayez de vous convaincre que l’Antéchrist n’est pas seulement un fantasme médiéval. » Dans l’assistance, le mélange de théologie, de diagnostic historique et de ton quasi prophétique laisse plusieurs invités dubitatifs, notamment lorsqu’apparaît à l’écran une gravure de William Blake figurant une incarnation du diable (Le Grand dragon rouge).
Au-delà de cette dimension religieuse, l’orateur déroule un autre fil : celui d’un progrès en stagnation. Après avoir rappelé les accélérations technologiques passées – du train à la voiture, en passant par l’allongement de l’espérance de vie –, Thiel affirme observer un « enlisement », malgré le récit optimiste entretenu, dit-il, par « les universités de la Silicon Valley ».
Il mentionne le Concorde français, prouesse technologique, mis hors de service en 2003, comme symptôme d’un Occident capable d’inventer et de défaire. Et, plus inattendu, il cite Jean-Jacques Servan-Schreiber pour décrire l’entrée dans une ère « post-industrielle » qu’il résume d’une formule : « L’homme a atteint la Lune en juillet 1969 et Woodstock a commencé trois semaines plus tard : les hippies ont pris le pouvoir. »
« Hollywood ne raconte plus que des histoires anti-technologie »
La charge contre l’imaginaire du progrès est cinglante. « On nous avait promis des voitures volantes, mais nous avons eu droit à 140 caractères », glisse-t-il, en référence à Twitter. L’avenir, la croissance et la productivité devraient redevenir centraux, car les politiques publiques reposent sur des ressources futures. « La France affiche un déficit public de 5 % du PIB depuis quelques années. Cela va si l’avenir promet beaucoup de croissance. S’il y en a très peu, vous condamnez les jeunes Français à la pauvreté », prévient-il. Mais l’avenir, dit-il, fait peur, jusque dans nos fictions : « Hollywood ne raconte plus que des histoires anti-technologie (bien mieux que les conservateurs !) ».
Le discours se referme sur la guerre et la dissuasion. L’Armageddon, explique-t-il, pourrait naître de l’emploi de l’arme atomique, « une troisième guerre mondiale ». Les « rumeurs de guerre » seraient, à ses yeux, un signe de « fin des temps ». D’où son appel final à une « paix injuste », soit l’équivalent d’une seconde guerre froide. Reste à voir désormais comment les Immortels intégreront cette intervention dans le rapport sur la démocratie annoncé pour 2027.

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