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Anti-immigration et prorusse : le programme radical de l’AfD, aux portes du pouvoir en Saxe-Anhalt

Anti-immigration et prorusse : le programme radical de l’AfD, aux portes du pouvoir en Saxe-Anhalt

Les élections du 6 septembre risquent, pour la première fois depuis 1949, de voir l’avènement d’un parti d’extrême droite, nostalgique de l’époque nazie, à la tête d’un Land allemand.

C’est une tâche qui s’annonce sisyphéenne. Depuis des mois et avec une constance infaillible l’AfD arrive en tête de tous les sondages en Saxe-Anhalt, ce Land de l’ancienne RDA sur lequel sont désormais braqués tous les regards en Allemagne. Les derniers sondages donnent ainsi 39 % à l’AfD, contre 26 % seulement aux chrétiens-démocrates de la CDU, 8 % aux sociaux-démocrates du SPD et 2 % aux libéraux du FDP – qui tous trois forment la coalition au pouvoir actuellement.

En 2021, lors des dernières régionales, l’AfD avait recueilli 19,6 % des suffrages. Le parti pourrait donc doubler son score dans cette région devenue le bastion de l’extrême droite en Allemagne.

Les experts estiment peu probable que les partis démocratiques parviennent à combler cet écart d’ici le 6 septembre, date du scrutin. Si l’AfD s’approprie la majorité des sièges au Parlement local cet automne, ce serait donc la première fois depuis la fondation de la République fédérale en 1949 qu’une formation d’extrême droite dirigerait un Land allemand. Un scénario de plus en plus plausible, qui donne la chair de poule à Berlin.

Candidat de terrain contre candidat TikTok

La campagne électorale s’annonce féroce. Elle a d’ailleurs déjà commencé. Le très populaire président-ministre du Land Reiner Haseloff (CDU) a passé la main à Sven Schulze, 46 ans, son ministre de l’Économie, qui aura la lourde tâche de mener cette bataille.

Très peu connu du grand public, Sven Schulze a six mois pour se forger une notoriété et convaincre ses concitoyens. Il a déjà annoncé qu’il ne ménagerait pas ses forces et sillonnerait la Saxe-Anhalt sans relâche pour mettre en garde contre les idées dangereuses de l’AfD. Le dialogue humain en tête-à-tête avec ses administrés, ne cesse-t-il de répéter, est le meilleur moyen de les convaincre. Une pique dirigée vers son rival de l’AfD Ulrich Siegmund, 35 ans, qui mène la bataille principalement sur les réseaux sociaux. Avec plus de 600 000 abonnés, il est l’homme politique allemand le plus suivi sur TikTok.

Sven Schulze a d’emblée tracé sa ligne rouge : pas de coopération ni d’alliance de quelque nature que ce soit avec l’AfD. Le débat sur le « Brandmauer », ce mur pare-feu entre les partis démocratiques et l’extrême droite déchire l’Allemagne depuis des mois, plusieurs élus – des maires et des élus locaux en particulier – prônant une collaboration pragmatique au niveau local.

Le concept de remigration n’est plus un tabou

La perspective d’une victoire de l’AfD est d’autant plus inquiétante que la fédération de Saxe-Anhalt du parti est connue pour son radicalisme, classée d’extrême droite par l’Office fédéral de protection de la Constitution allemand (ou BfV, pour « Bundesamt für Verfassungsschutz »), qui la surveille de près.

Ulrich Siegmund a participé en 2023 à la rencontre secrète de la mouvance d’extrême droit dans une villa de Postdam qui fit naître le concept de « remigration », l’expulsion de millions de demandeurs d’asile, voire d’étrangers en situation régulière. La révélation de cette rencontre avait fait descendre des centaines de milliers d’Allemands outrés dans la rue.

Aujourd’hui le mot « remigration » figure dans l’ébauche de programme officiel de l’AfD de Saxe-Anhalt, qui vient d’être présenté et devra être approuvé lors d’un congrès à la mi-avril. La politique migratoire occupe une place clé dans ce document détaillé de 150 pages. Le parti exige la fin de la politique d’accueil pour les immigrés non-membres de l’Union européenne, la suppression du droit d’asile et la mise en place d’une « Task Force Abschiebung », une force spéciale dédiée aux expulsions, forgée sur le modèle de l’ICE américaine. En supprimant l’impôt « d’église » versé par le contribuable, l’AfD cherche en outre à limiter le rôle des églises très actives dans l’accueil des migrants.

Vision ultraconservatrice de la famille

Pour compenser l’apport de cette main-d’œuvre étrangère dont l’Allemagne avec sa natalité poussive a tant besoin, l’AfD Saxe-Anhalt fait de la natalité un « devoir social » et propose de restreindre drastiquement le droit à l’IVG aux seules femmes victimes de viol et dont la vie est mise en danger par la grossesse. Un dispositif de subventions très coûteux est évoqué pour encourager les Allemands à faire des enfants : priorité nationale pour l’aide sociale et l’aide au logement, prime de naissance de 2 000 € pour le premier et le second enfant, de 4 000 € pour le troisième.

La vision de la famille est ultraconservatrice : un père, une mère et le plus d’enfants possibles pour repeupler l’Allemagne de têtes blondes et éviter « l’extinction du peuple allemand ». Seul le sexe biologique est reconnu. L’AfD rejette les familles LGBT et tout modèle alternatif, « les déviances sexuelles et tout mode de vie non reproductif ». Les femmes sont assignées à un rôle traditionnel : faire des enfants, assurer la bonne tenue du foyer et si elles travaillent, se limiter à un emploi à mi-temps pour être présente à la maison. Le programme prévoit la suppression des quotas pour les femmes dans les entreprises et en politique.

La promotion du patriotisme doit remplacer la culture « multiculti », cette bête noire de l’extrême droite promue depuis des décennies par les partis politiques traditionnels. L’Allemagne doit aussi, toujours selon le programme, se libérer du sentiment de culpabilité qui la hante depuis l’effondrement du Troisième Reich. L’AfD Saxe-Anhalt parle d’un « masochisme national » et exige la révision des programmes scolaires pour mettre désormais l’accent sur l’histoire positive de l’Allemagne. Un écho aux propos d’Alexander Gauland, un des fondateurs de l’AfD, qui qualifiait les douze années du nazisme à la tête du pays de « fiente d’oiseau » comparée à l’histoire de son pays.

Réengager le dialogue avec Moscou

Ouvertement prorusse, l’AfD de Saxe-Anhalt réclame la reprise du dialogue avec Moscou, la levée de toutes les sanctions prises depuis le début de la guerre en Ukraine et la remise en fonction du gazoduc Nord Stream. Elle souhaite que dans les écoles le russe soit enseigné comme il l’était obligatoirement dans l’ancienne RDA.

Un programme d’autant plus édifiant que les idées que promeut la fédération de Saxe-Anhalt sont un singulier mariage entre l’idéologie du socialisme réellement existant de la RDA et une nostalgie à peine voilée pour celle du Troisième Reich. La victoire de ce parti en Saxe-Anhalt serait un tsunami dans ce pays dont la culture politique n’a cessé de s’inscrire en faux par rapport à l’héritage du national-socialisme depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Elle confirmerait aussi le profond enracinement du jeune parti (fondé en 2013 et entré au Bundestag en 2017) dans le paysage politique allemand. Aux dernières élections fédérales, l’AfD avait déjà réalisé un score historique avec plus de 20 % des suffrages sur l’ensemble de l’Allemagne. Les derniers sondages la créditent de 25 % des voix au niveau national.