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Après l’intervention au Venezuela, le Groenland retient son souffle

Après l’intervention au Venezuela, le Groenland retient son souffle

Dans la foulée de l’intervention des États-Unis au Venezuela, le président américain a relancé ses ambitions territoriales sur l’île arctique, évoquant des menaces russes et chinoises.

Les États-Unis « ont besoin du Groenland, absolument, pour leur sécurité nationale ». Cette phrase revient depuis plus d’un an comme un leitmotiv dans la bouche du président américain Donald Trump. Il l’a encore répétée dimanche lors d’un entretien téléphonique avec The Atlantic, au lendemain de l’intervention armée des États-Unis au Venezuela, estimant nécessaire de prendre le contrôle de cette île de l’Arctique, territoire autonome du royaume de Danemark. Un territoire qui serait « encerclé, dit-il, par des navires russes et chinois » qui cherchent à étendre leur influence dans cette région stratégique aux riches ressources minières.

Interrogé sur un éventuel recours à la force, comme au Venezuela, pour s’emparer du Groenland, le pensionnaire de la Maison-Blanche a répondu évasivement qu’il appartient à d’autres de déterminer les conséquences des actions militaires américaines au Venezuela pour le Groenland. « Ils devront évaluer eux-mêmes ces conséquences », a-t-il répondu.

Quelques heures plus tard, le président réitérait à bord d’Air Force One ses visées sur ce territoire. « Nous avons besoin du Groenland pour des raisons de sécurité nationale », a-t-il assuré devant les journalistes, selon une vidéo diffusée par la Maison-Blanche, notant que « le Danemark ne sera pas en mesure d’assurer cette mission » de protection contre les menaces russes et chinoises en Arctique, dont « les bateaux patrouillent partout autour du Groenland ».

« Parlons-en dans 20 jours »

Et de lancer une pique à Copenhague. « Vous savez ce que le Danemark a fait récemment pour renforcer la sécurité au Groenland ? Ils (les Danois) ont ajouté un traîneau à chiens. C’est vrai. Ils pensaient que c’était une bonne initiative. » Mais « je ne veux pas parler du Groenland maintenant. Je veux parler du Venezuela, de la Russie, de l’Ukraine », a-t-il ajouté. « Nous nous préoccuperons du Groenland dans deux mois environ. Parlons-en dans 20 jours », a-t-il conclu, sans en dire plus sur le choix de ces dates.

Cette nouvelle menace d’annexion a choqué la Première ministre danoise Mette Frederiksen, laquelle, outrée, oubliant tout langage diplomatique, a « exhorté vivement », dans une déclaration officielle, « les États-Unis à cesser leurs menaces contre un allié historique et contre un autre pays et un autre peuple (le Groenland et les Inuits, NDLR) qui ont très clairement affirmé qu’ils ne sont pas à vendre ».

Sans prendre de gants, et sans citer Donald Trump, la cheffe du gouvernement danois affirme que « ça n’a aucun sens de parler de la nécessité pour les États-Unis de s’emparer du Groenland. Les États-Unis n’ont aucun droit d’annexer l’un des trois pays du royaume » scandinave (Groenland, Îles Féroé, Danemark). En rappelant que « le royaume du Danemark – et donc le Groenland – est membre de l’Otan et bénéficie à ce titre de la garantie de sécurité de l’Alliance atlantique » contre toute agression contre son intégrité. Frustrée par l’obsession tenace de Trump d’annexer le Groenland, la dirigeante danoise souligne que « les Américains ont déjà un large accès à ce territoire en vertu d’un accord de défense qui existe (depuis 1951) entre le royaume du Danemark et les États-Unis ».

Multiplication des menaces

Les États-Unis y ont établi 14 bases depuis la Seconde Guerre mondiale avant de les démanteler peu à peu. Seule subsiste la base de Pituffik, anciennement Thulé, au nord-ouest de l’île, qui joue un rôle crucial dans la défense antimissiles et la surveillance spatiale des États-Unis. « De notre côté, le royaume du Danemark a investi massivement dans la sécurité en Arctique », a ajouté Mette Frederiksen pour répondre aux critiques de Donald Trump, qui considère que « le Groenland n’est pas protégé ».

La nouvelle offensive de Donald Trump sur le Groenland est intervenue juste après que Katie Miller, l’épouse d’un de ses influents conseillers, Stephen Miller, a publié samedi sur son compte X une carte du Groenland aux couleurs du drapeau américain accompagnée d’un mot « SOON » (« bientôt »), suscitant une vague de protestations, notamment à Nuuk, la capitale de l’île.

« C’est très irrespectueux […]. Trop c’est trop », a lancé sur Facebook le Premier ministre de l’île, Jens-Frederik Nielsen, martelant encore une fois que « le Groenland n’est pas à vendre », et résumant le sentiment d’indignation de la classe politique et de la population de 57 000 habitants. « Les menaces, les pressions et les discours d’annexion n’ont pas leur place entre amis. Ce n’est pas ainsi qu’on s’adresse à un peuple qui a maintes fois fait preuve de responsabilité, de stabilité et de loyauté », a-t-il ajouté, appelant Washington à « cesser ses pressions, insinuations et fantasmes d’annexion ».

« Nous sommes ouverts au dialogue », a-t-il assuré, en rappelant que « les relations entre les pays et les peuples sont fondées sur le respect et le droit international ». Face aux pressions continues des États-Unis, il a tenté de rassurer l’opinion publique, qui « ne doit pas céder à la panique ». Mais la nervosité gagne l’île et la métropole danoise, qui appréhendent un nouveau coup de sang du président américain après le Venezuela.

Depuis les tentatives répétées de Trump depuis décembre 2024 d’acquérir le Groenland, les États-Unis sont devenus pour la première fois une menace pour la sécurité du Danemark, au même titre que la Chine, la Russie et des organisations terroristes dans un rapport d’évaluation de la sécurité du royaume établi le 10 décembre dernier par le service de renseignement extérieur danois Efterretningstjeneste (FE).

Le cas du Groenland bien différent de celui du Venezuela

« Mais j’ai toujours énormément de mal à imaginer les États-Unis envahir le Groenland et en prendre le contrôle », explique au Point Peter Viggo Jakobsen, chercheur à l’Institut des études stratégiques à l’Académie de défense à Copenhague. « Le Venezuela est un État paria, sans alliés internationaux et confronté à une forte résistance interne au gouvernement en place. Ce n’est pas du tout le cas du Groenland où une prise de contrôle militaire aurait des conséquences internes et externes bien plus importantes », estime-t-il.

« Aux États-Unis, une telle intervention pour prendre le contrôle du Groenland ne bénéficierait quasiment d’aucun soutien », analyse-t-il, et « éloignerait leurs alliés européens et asiatiques, qui perdraient confiance, ce qui coûterait aux Américains une perte d’influence considérable en Europe et en Asie ». C’est pourquoi cet expert « ne croit pas que Trump ira jusqu’au bout de ses menaces d’annexion », mais « je n’exclus rien avec cette administration » dit-il, jugeant néanmoins « la probabilité d’une intervention au Groenland très faible ».

Mais « Trump continuera d’ignorer les appels de la cheffe du gouvernement danois à mettre un terme à ses menaces d’annexer le Groenland, estime encore le chercheur. À chaque fois qu’un journaliste demandera à Trump s’il souhaite contrôler le Groenland, il répondra par l’affirmative pour ne pas perdre la face et pour maintenir la pression sur le Danemark afin qu’il renforce la sécurité de l’île face à de futures pressions russes et chinoises. »