views 11 mins 0 comments

Après Moscou, le président Michaël Randrianirina à Paris pour rassurer

Après Moscou, le président Michaël Randrianirina à Paris pour rassurer

Arrivé au pouvoir par un coup d’État, le 14 octobre dernier, après une semaine de contestation populaire, le nouveau président malgache, est attendu à l’Élysée, ce 24 février, pour un déjeuner avec Emmanuel Macron.

Nouvel acteur de l’épidémie de putschs qui s’est installée en Afrique francophone (Mali, Niger, Burkina Faso, Guinée, Gabon…), cet officier supérieur, commandant du CAPSAT (Corps d’armée des personnels et des services administratifs et techniques), 52 ans, est un nouveau cas d’école pour Paris dont influence ne cesse de s’éroder sur le continent.

Pour sa première destination à l’étranger, le 19 février, le tombeur d’Andry Rajoelina n’a pas opté pour la France, mais pour la Russie. Visite qui a permis de poser les bases d’un nouveau partenariat avec Moscou. Un symbole. Après l’Afrique centrale, le Sahel ou des pays du littoral ouest-africain comme le Togo, Vladimir Poutine passe à l’offensive dans l’Océan Indien. Le Kremlin a d’ailleurs mis les petits plats dans les grands en affrétant un avion spécial pour aller chercher le colonel Randrianirina affublé du titre de président de la Refondation de la République de Madagascar (PRRM).

Retour en force

La Russie est à l’aise depuis ce renversement, et ce d’autant qu’elle a laissé une longue histoire dans la Grande Île, où elle compte bien réactiver des réseaux tombés en déshérence après l’implosion de l’URSS. Sur fond de « révolution marxiste » revendiquée, la coopération avec Madagascar était autrefois des plus denses.

Au pouvoir de 1975 à 1993, puis de 1997 à 2002, le capitaine de frégate Didier Ratsiraka avait incarné cette lune de miel. Durant son premier mandat, celui qu’on surnommait l’Amiral Rouge ambitionnait de faire de son pays un « paradis socialiste ». Transformée en vaste laboratoire « progressiste » pour les élites africaines, Madagascar était devenue le passage obligé de nombreux leaders. Futur président du Conseil National de la Révolution (CNR) dans son pays, le Burkinabè Thomas Sankara y fera ses classes.

La réactivation soudaine de ce passé inquiète. Celle-ci a, d’ailleurs, très vite provoqué l’inclinaison de la doctrine élyséenne. Alors qu’Emmanuel Macron s’efforce de dénoncer les coups de force militaires en Afrique depuis le début de son mandat, les modalités de prise de pouvoir de Michaël Randrianirina n’ont, curieusement, soulevé aucun commentaire de sa part. Mieux, il a fait une offre de services afin d’accompagner la transition. « Notre empreinte dans l’Océan Indien est forte », commente-t-on au Quai d’Orsay. « Cela appelle à notre vigilance ».

Point stratégique

Avec Mayotte et la Réunion, la présence tricolore est effectivement marquée dans cette zone où non loin de là, à Cabo Delgado, au nord du Mozambique, Total-Energies monte un mégaprojet d’exploitation d’un gisement de gaz naturel parmi les plus prometteurs au monde.

Militairement, cette poussée russe est vue d’un très mauvais œil. Madagascar est le principal partenaire de l’Hexagone en matière de défense en Afrique australe et dans l’Océan Indien. Une coopération assurée par les Forces Armées de la Zone Sud de l’Océan Indien (FAZSOI) pour renforcer la capacité opérationnelle de l’armée malgache. Un partenariat solide qui n’a pas dissuadé le nouvel homme fort d’Antananarivo. « Nous sommes ravis de vous annoncer notre détermination à travailler avec la Russie », a expliqué le colonel Randrianirina pendant son séjour moscovite. « Nous sommes prêts à entamer une nouvelle ère de coopération et nous pensons que la Russie va beaucoup nous aider dans cette période difficile tant sur le plan économique que politique ».

En lui volant la vedette, Moscou a poussé la France à réagir. Comment ? En misant sur l’économie et le poids de ses groupes, mais surtout en se faisant l’avocate de Madagascar auprès des instances internationales et panafricaines. Un point qui devrait être évoqué lors du déjeuner de l’Élysée.

Accompagner la transition

Car le coup du 14 octobre 2025 a encore davantage isolé ce pays parmi les plus déshérités au monde. Suspendue de l’Union Africaine (UA) dès le 15 octobre 2025, la Grande Île se trouve parallèlement sous pression de la SACD (Communauté de Développement de l’Afrique Australe). L’organisation sous-régionale impose une feuille de route de la transition pour le retour à l’ordre constitutionnel. Les autorités malgaches ont jusqu’au 28 février pour remettre ce document. Le président Randrianirina a déjà évoqué un calendrier électoral avec un scrutin présidentiel annoncé pour la fin de 2027.

Il devra toutefois aller beaucoup plus loin et répondre à plusieurs questions en suspens s’il veut rassurer. Sera-t-il autorisé, en tant que tombeur du président Andry Rajoelina, à se présenter à ce scrutin ? Un scénario d’ores et déjà impensable pour les poids lourds de la SADC comme l’Angola. Et quid de l’avenir de l’ex-chef de l’Etat dans le cadre d’un futur dialogue national dit « inclusif » ?

Depuis sa chute, Andry Rajoelina se pose en trublion de la junte en cherchant à peser sur les débats. En quête de soutiens, il multiplie les déplacements dans les capitales sous-régionales pour sensibiliser sur sa situation. Le 6 février dernier, le monarque de l’Eswatini, Mswati III, lui a même déroulé le tapis rouge provoquant l’ire de la junte.

Pour l’heure, Michaël Randrianirina, conscient d’une marge de manœuvre fragile, joue le pragmatisme. Les bonnes volontés, d’où qu’elles viennent, sont les bienvenues alors que Madagascar connaît un niveau de pauvreté toujours aussi alarmant malgré une croissance au rendez-vous ces dernières années. « L’idée n’est pas de privilégier un partenaire sur un autre ou de les mettre en concurrence », souligne un conseiller au palais d’Iavoloha, la présidence malgache. « Le président de la Refondation souhaite rassembler toutes les bonnes volontés dans l’intérêt supérieur du pays. Il y a de la place pour tout le monde ».

Mission au Medef

La France dispose de plusieurs atouts bien que mise sur le grill par une partie de la Gen Z malgache pour avoir exfiltré Andry Rajoelina vers Mayotte lors du putsch. Actualité toujours non confirmée à ce jour par l’Élysée. L’ex-puissance coloniale peut se poser en médiatrice entre les différents acteurs de la transition et responsables politiques. Elle peut également sensibiliser les instances panafricaines alors que la transition a été reconnue par plusieurs autres pays comme l’Allemagne et les États-Unis.

3ème communauté française

Le volet économique peut aussi faire la différence face à une offre russe moins étoffée, circonscrite aux secteurs sécuritaire et minier. La relation bilatérale demeure soutenue. Madagascar accueille la 3ème communauté française au sud du Sahara. En 2025, la France restait le 3ème fournisseur de la Grande Île et son premier client. Les échanges commerciaux voisinent le milliard €. En 2024, ils se sont établis à 983 millions € et à 1 milliard € en 2023. La même année, les Investissements Directs Etrangers (IDE) se montaient à 314 millions €, en hausse de 149% par rapport à 2020. Plus de 130 filiales de groupes officient dans le pays pour un chiffre d’affaires d’1,16 milliard d’euros en 2022 (source : Eurostat/Insee).

Une mission du patronat malgache doit d’ailleurs suivre la visite de Michaël Randrianirina. Attendue à Paris fin février – début mars, elle sera pilotée par le Groupement des Entreprises de Madagascar (GEM) dirigée par Francis Rabarijohn, patron de la filiale du Britannique Imperial Brands PLC (ex-Imperial Tobacco Group). Elle rencontrera Medef International pour évoquer plusieurs projets d’envergure dans des secteurs comme l’énergie, la pêche, l’hôtellerie ou la pharmacie. La France devrait également appuyer la Grande Île afin de mieux lutter contre les chocs climatiques dont elle est la cible. Mi-février, le cyclone Gezani a fait plus d’une soixantaine de victimes dans le nord-est du pays.