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Arctique : les scénarios qui pourraient conduire à une guerre entre la Russie et l’Otan

Arctique : les scénarios qui pourraient conduire à une guerre entre la Russie et l’Otan

DÉCLASSIFIÉ. Un rapport passionnant de la RAND Corporation, un think tank américain, analyse la posture militaire de la Russie dans l’Arctique, ainsi que les scénarios d’escalade possibles avec l’Occident.

C’est un document tout à fait passionnant que viennent de produire les chercheurs de la RAND Corporation, un think tank américain proche du lobby militaro-industriel, financé en partie par l’armée de l’air américaine. En partant de sources ouvertes (médias, déclarations publiques de responsables politiques, interviews de spécialistes militaires, etc.) mais aussi avec une grosse dose d’imagination, les chercheurs de la RAND (qui prennent soin de signaler leur indépendance vis-à-vis du Pentagone) ont imaginé une dizaine de scénarios pouvant potentiellement conduire à une guerre entre la Russie et les pays de l’Otan. Et les hypothèses semblent tout droit sorties d’une série Netflix.

Nous sommes en 2027. Scénario 1 : une cellule écoterroriste norvégienne infiltre une centrale nucléaire flottante russe installée en Arctique. Scénario 2 : un bombardier américain s’égare et entre dans l’espace aérien russe. Scénario 3 : un accident de sous-marin alimente la méfiance et la désinformation… Autres hypothèses : ici c’est un navire de l’US Navy qui traverse la route maritime du Nord sans autorisation de Moscou pour cartographier un câble sous-marin russe. Là une catastrophe écologique impliquant les infrastructures d’exploitation du gaz naturel liquéfié de la péninsule de Yamal. Autre scénario : un conflit entre des pêcheurs russes et norvégiens à proximité du Svalbard.

Le Grand Nord, nouvelle priorité stratégique pour Moscou

L’idée des chercheurs américains consistait à déterminer la façon dont la Russie réagirait dans chaque cas. Notamment depuis les déclarations de Donald Trump sur le Groenland et alors que le Grand Nord occupe une place croissante dans la pensée stratégique russe. Chaque scénario a été situé au printemps 2027 et évalué lors d’ateliers avec 20 experts, qui les ont classés pour déterminer le risque de guerre le plus probable.

Mais les chercheurs ne se sont pas contentés de « jouer ». Ils se sont aussi appuyés sur des données objectives. Comme celles-ci : pour la Russie, malgré la guerre en Ukraine, le Grand Nord reste une priorité stratégique. La région abrite une part essentielle de l’arsenal nucléaire du pays, plus de 80 % de ses réserves de gaz naturel et 17 % de ses réserves pétrolières. Elle constitue aussi la porte d’entrée vers la route maritime du Nord, corridor de transit que Moscou entend transformer en artère commerciale internationale majeure, à mesure que le changement climatique ouvre de nouvelles voies navigables.

Les chercheurs de la RAND ont aussi étudié l’évolution des discours sur l’Arctique en Russie. Et notamment depuis l’adhésion à l’Otan de la Finlande (avril 2023) et de la Suède (mars 2024), avec cette conséquence : l’organisation a plus que doublé sa frontière terrestre avec la Russie. La mer Baltique est désormais qualifiée de « lac de l’Otan » dans les médias russes, isolant la flotte russe de Kaliningrad et de Saint-Pétersbourg. Moscou perçoit cet élargissement comme une escalade majeure, attribuée principalement aux États-Unis.

Les conséquences de la guerre en Ukraine

Dans les médias russes, la proximité de la Finlande avec la péninsule de Kola – où sont concentrés les actifs nucléaires stratégiques russes – suscite des inquiétudes particulières. Les experts militaires russes redoutent l’utilisation de drones ou d’aéronefs finlandais pour surveiller ces installations, ainsi que le déploiement avancé de capacités de l’Otan sur le territoire finlandais et suédois.

L’étude de la RAND note que le conflit en Ukraine a eu des conséquences importantes. Il a contraint la Russie à redéployer vers le front une grande partie de ses forces terrestres arctiques. Les brigades mécanisées stationnées sur la péninsule de Kola ont été largement vidées de leurs équipements. Des systèmes de défense aérienne S-300 ont été retirés de bases arctiques, et de nombreux avions de chasse rapprochés de la frontière ukrainienne.

En revanche, les forces stratégiques nucléaires sont restées « plus ou moins intactes », selon les observateurs. Autre « indice » que la Russie n’a pas du tout abandonné la région : Moscou a poursuivi la modernisation de sa flotte de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, avec six sous-marins de classe Boreï en service fin 2024 et quatre autres prévus d’ici 2027. La doctrine nucléaire russe, révisée en novembre 2024, a abaissé le seuil d’emploi de l’arme nucléaire, autorisant désormais une riposte nucléaire face à une attaque conventionnelle représentant une « menace critique » pour la souveraineté du pays.

Autre évolution récente : en février 2024, Moscou a scindé le district militaire occidental en deux entités – les districts de Moscou et de Leningrad – et réorganisé le commandement de la flotte du Nord. Ces réformes visent à préparer un renforcement futur, mais restent pour l’heure largement théoriques : de nombreuses unités nouvellement créées demeurent vides.

Ripostes graduées

Reste que l’analyse des onze scénarios démontre que la Russie serait globalement peu encline à une escalade militaire pour un incident limité au Grand Nord. Les experts estiment que les guerres sont plus susceptibles de « déborder » vers l’Arctique que d’y naître. Seul le scénario d’un bombardier américain égaré dans l’espace aérien russe a été jugé véritablement dangereux, en raison de la pression extrême qu’il imposerait aux décideurs russes et du risque de méprise sur une attaque imminente contre les actifs stratégiques de la péninsule de Kola.

Pour le reste, la Russie privilégierait des réponses calibrées : exercices militaires de représailles, opérations dans la « zone grise » (brouillage GPS, harcèlement naval), campagnes de communication visant à discréditer les actions occidentales, et exploitation diplomatique des incidents. Les canaux de déconfliction existants entre gardes-côtes – notamment entre la Norvège, les États-Unis et la Russie – constituent des freins importants à une escalade non désirée.

Le rapport souligne que le Grand Nord servira d’observatoire dans les années à venir pour évaluer les intentions russes après la fin du conflit en Ukraine. Si Moscou accélère ses investissements dans la région (reconstitution des unités arctiques, modernisation de la flotte de brise-glace, renforcement des défenses aériennes), cela signalera un détournement durable de l’attention vis-à-vis de l’Ukraine. À l’inverse, un sous-investissement prolongé pourrait indiquer que la Russie se prépare à d’éventuelles nouvelles hostilités ailleurs.