Écoles, voix, rues et fenêtres interdites : dans ce texte inédit, Atiq Rahimi raconte ce que la tyrannie fait aux rêves de liberté des femmes afghanes.
Le 9 mars, dans le 20ᵉ arrondissement de Paris, un petit square a été inauguré sous un nom inhabituel : « Femmes afghanes luttant pour leur liberté ». Un jardin comme tant d’autres dans la ville – des arbres, un banc, des enfants qui jouent – et pourtant chargé d’une gravité silencieuse. Car, à des milliers de kilomètres de là, dans l’Afghanistan redevenu taliban, voici le genre de lieu banal que les femmes n’ont même plus le droit de fréquenter.
Depuis 2021, elles ont été progressivement effacées de la vie publique et de la vie tout court : privées d’école, de travail, de déplacement libre, et même de la possibilité de parler à voix haute dans certains espaces. À Paris, ce square est aussi le prolongement d’un engagement. Celui du projet SOS Afghanes, porté notamment par Ayyam Sureau, qui tente d’offrir à certaines de ces femmes une voie pour continuer à étudier, travailler, exister.
Parmi les invités de cette inauguration figurait l’écrivain franco-afghan Atiq Rahimi. Tandis que les discours s’achevaient et que des enfants continuaient de courir entre les arbres, il a récité quelques vers persans :
« Je ne vous demande pas de me libérer de ma cage.
Placez seulement ma cage dans un jardin. »
Entre Paris et Kaboul, entre les cris de petites têtes libres et les silhouettes bleues enfermées dans leurs voiles à grillage, son esprit a voyagé. Le texte qui suit est né de cet écart et de cette blessure. Le Point le publie en exclusivité.
« C’est un cri épuisé »
Le 9 mars, dans le 20ᵉ arrondissement de Paris, un square a été inauguré au nom des femmes afghanes qui luttent pour leur liberté.
Un jardin.
Les enfants couraient entre les arbres.
Leurs cris et leurs rires éclataient dans l’air doux de mars.
Des femmes prenaient la parole, évoquant leurs sœurs lointaines, celles qui aujourd’hui ne peuvent plus ni étudier, ni travailler, ni simplement marcher librement dans la rue.
Et soudain, au milieu de ce jardin parisien, mon esprit est parti ailleurs.
Très loin.
En Afghanistan.
Là-bas, je voyais d’autres femmes.
Des silhouettes bleues qui marchent lentement dans les rues poussiéreuses.
Leur voile intégral n’est pas seulement un vêtement.
C’est une cage.
Une cage visible.
Portée sur le visage.
Une petite grille de tissu devant les yeux, comme la fenêtre étroite d’une cellule.
Et ce bleu étrange, presque irréel, bleu comme le ciel lui-même, comme si l’on avait laissé aux prisonnières la couleur de la liberté, mais jamais la liberté.
Alors un vers ancien m’a traversé l’esprit :
Je ne vous demande pas d’ouvrir ma cage.
Portez-la simplement jusqu’au jardin
et laissez mon cœur s’y réjouir.
Ce n’est pas une demande.
C’est un cri épuisé.
Un cri qui a déjà renoncé à la liberté.
Car c’est cela que fait la tyrannie lorsqu’elle dure trop longtemps :
elle rapetisse le désir humain.
Elle le plie.
Elle le fatigue.
On ne réclame plus la porte ouverte.
On mendie seulement un peu de ciel, le droit d’aller à l’école.
De travailler.
De sortir de chez elles.
De rire dans un jardin.
C’est cela qui me révolte.
Qu’un être humain puisse être poussé à réduire son rêve de liberté à une simple bouffée d’air.
Et pourtant, je le sais : derrière ces voiles grillagés, quelque chose résiste encore.
Un regard.
Une pensée.
Un refus silencieux.
Aucune tyrannie n’a jamais réussi à enfermer complètement le ciel. Même lorsqu’elle essaie de le coudre devant les yeux des femmes.

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