ANALYSE. En vingt-quatre heures, le Bénin a contenu une tentative de coup d’État. Une séquence qui rassure marchés et investisseurs, dans une région minée par l’instabilité.
Dimanche 7 décembre, le Bénin a vécu en accéléré ce que redoutent les investisseurs et ce qu’ont vécu trop de pays africains ces dernières années : des militaires à la télévision nationale annonçant la destitution du président, des coups de feu près du palais présidentiel, l’évocation de frontières fermées. Vingt-quatre heures plus tard, la physionomie du pays racontait une tout autre histoire. Le lundi 8 décembre au matin, Cotonou tournait à plein régime : administrations ouvertes, écoles remplies, marchés animés, port et aéroport fonctionnels. La « vie normale » a repris suffisamment vite pour envoyer, en même temps, un message clair aux Béninois, aux investisseurs étrangers et aux marchés financiers : l’ordre constitutionnel tient, la trajectoire économique reste intacte.
Réactivité et clarté des autorités, la clé pour rassurer
Ce qui frappe, dans cet épisode, c’est d’abord la réactivité des autorités. Plutôt que de laisser prospérer le flou, le pouvoir a occupé l’espace politique et médiatique en temps réel. Le ministre de l’Intérieur est apparu très vite à la télévision pour affirmer que la tentative de coup d’État était en passe d’être déjouée et appeler au calme. Le soir même, au journal de 20 heures, le président Patrice Talon a pris la parole pour confirmer l’échec des mutins, saluer la loyauté de l’armée et surtout inviter les Béninois à reprendre, dès le lendemain, le chemin du travail et de l’école.
Politiquement, cette séquence peut avoir une portée régionale : les États africains savent qu’ils ne sont pas condamnés à tomber dans les mains d’une junte militaire sans pour autant recourir à de la violence et de l’instabilité.
Sur le plan économique, ce discours simple, « tout est sous contrôle, retour à la normale », a été cohérent avec ce que le pays a donné à voir dès le lundi matin : pas de fermeture généralisée, pas de couvre-feu, pas de paralysie des services publics. Dans les faits, la continuité de l’activité a été le meilleur argument de communication économique.
Car c’était l’enjeu essentiel de ce qui s’est passé : le Bénin essaye depuis des années de travailler son image de stabilité, de modération et de tolérance, visant à attirer des investisseurs et de développer une industrie afin de ne pas, comme trop de pays africains, être considéré que comme un exportateur de ressources naturelles.
Au lendemain du coup d’État avorté, l’image que le Bénin s’est donnée est celle d’un pays où les fonctionnaires étaient à leur poste, où les entreprises étaient ouvertes, où les élèves ont pu passer leurs examens, où les avions ont décollé, les camions ont continué d’entrer et sortir du port autonome de Cotonou. Les annonces spectaculaires des putschistes sur la fermeture des frontières sont restées théoriques. Pour un investisseur, c’est un signal clé : le choc politique n’a pas débouché sur un blocage logistique, ni sur une rupture de la chaîne de paiements ou de projets.
Sensibilité des marchés financiers et trajectoire de long terme
Les marchés obligataires, eux, ont réagi comme toujours face à une montée brutale du risque politique : par un repli immédiat. Les eurobonds béninois ont perdu autour de 1,5 à 1,8 point sur les maturités longues, avant de se stabiliser. La baisse a été réelle, mais contenue : les titres sont restés liquides, les spreads se sont tendus sans s’emballer, et la courbe ne raconte pas une crise de confiance durable. Autrement dit, les marchés ont “sanctionné” à chaud, puis rapidement intégré trois éléments rassurants : la tentative était limitée, l’État a repris la main très vite, et les fondamentaux économiques n’ont pas changé en 48 heures.
Ce point est décisif. Depuis plusieurs années, le Bénin travaille à sa crédibilité macroéconomique : maîtrise relative du déficit, gestion prudente de l’endettement, recours aux marchés internationaux pour financer des infrastructures structurantes, montée en gamme de Cotonou comme hub logistique du golfe de Guinée. La tentative de coup d’État n’a pas remis en cause cette trajectoire ; elle l’a mise à l’épreuve. La réaction des marchés montre qu’un pays qui a investi dans sa signature financière peut absorber un choc politique ponctuel sans voir sa prime de risque exploser.
Derrière cette résilience, il y a aussi quelque chose de plus politique que les chiffres : la solidité d’une culture démocratique, et plus généralement d’une culture de la modération, au sein de la population, qui se traduit par une stabilité institutionnelle reconnue des agences de notation et des investisseurs, qui l’intègrent dans leur lecture du risque. Pour un investisseur, cela vaut autant qu’un ratio budgétaire bien tenu : c’est la démonstration concrète que l’État de droit résiste aux chocs comme lors d’une tentative de coup d’État.
Fort signal de solidarité régionale
La dimension régionale vient compléter ce tableau. La réaction rapide du Nigeria et de la Cedeao a envoyé un signal politique que les investisseurs ne peuvent ignorer. À la demande des autorités béninoises, Abuja a apporté un soutien concret à la neutralisation des mutins, tandis que la Cedeao annonçait la mobilisation de sa force en attente pour défendre l’ordre constitutionnel.
Dans un contexte où les juntes sahéliennes ont donné l’impression de s’installer sans véritable résistance, voir la principale puissance de la région et l’organisation sous-régionale fermer immédiatement la porte au scénario d’une junte à Cotonou change la perception du risque. Cela signifie que le Bénin n’est pas isolé et que le “modèle des coups d’État” n’est pas destiné à se diffuser sans opposition vers les côtes. L’échec de ce coup d’État est aussi une excellente nouvelle régionale puisqu’il s’agit d’un coup d’arrêt.
Du point de vue des milieux économiques, la conclusion à court terme semble claire : le Bénin a passé un test redoutable sans dérailler. Dès le lundi 8 décembre, la réalité visible, une économie qui tourne, était en phase avec le discours officiel, soit un pays sous contrôle. Les marchés obligataires ont traduit ce combo par une correction limitée, puis par un retour progressif au calme. Dans une Afrique de l’Ouest où l’incertitude politique est devenue un facteur central de notation, ce n’est pas un détail : c’est un avantage comparatif.
*Arnaud Lacheret est professeur de science politique à Skema Business School.

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