22 views 13 mins 0 comments

Au Bénin, Patrice Talon sauvé d’une tentative de coup d’État

Au Bénin, Patrice Talon sauvé d’une tentative de coup d’État

Dimanche matin, des soldats ont pris d’assaut la télévision nationale et proclamé la destitution du président béninois. Si les autorités ont repris le contrôle, le pays, épargné depuis 1972, a été profondément secoué.

Une tentative de putsch qui tourne court, mais qui a ébranlé le pouvoir de Patrice Talon. À l’aube de ce dimanche 7 décembre, un groupe de soldats mutinés a brièvement pris le contrôle de la télévision publique, la SRTB à Cotonou, affirmant sur les ondes avoir écarté le président. Le chef de l’État, 67 ans, censé passer la main en avril 2026 après dix ans à la tête du pays, a rapidement été mis à l’abri, tandis que les unités loyales reprenaient un à un les sites stratégiques. Selon plusieurs sources sécuritaires, les mutins avaient d’abord tenté de s’emparer de sa résidence privée, dans le quartier Guézo, avant d’être repoussés. En fin de matinée, la capitale économique apparaissait sous haute surveillance, survolée par des hélicoptères et sillonnée par des patrouilles, alors que la situation semblait se stabiliser au cours de la journée. Un coup d’État inattendu dans un pays qui n’avait pas connu de putsch depuis 1972, lorsque Mathieu Kérékou avait réussi à s’emparer du pouvoir.

Dans une courte allocution diffusée dimanche soir au journal de 20h sur la télévision nationale, Patrice Talon a reconnu : «  Notre pays a vécu aujourd’hui des événements d’une gravité extrême. Cette trahison ne restera pas impunie.  » Le président a également indiqué que certaines «  personnes  » étaient encore retenues par des mutins en fuite, soulignant l’urgence de sécuriser complètement la situation et de protéger les citoyens.

À ce bilan s’ajoute la perte de l’épouse du général Bertin Bada – directeur du cabinet militaire du président – tuée lors de l’assaut contre son domicile à Abomey-Calavi. La fille de cet homme de confiance promu au rang de général de corps aérien en juin dernier a également été touchée par des tirs des assaillants.

Tout aurait commencé, comme le résumait à la mi-journée le ministre de l’Intérieur : «  Au petit matin de ce dimanche 7 décembre 2025, un groupuscule de soldats a engagé une mutinerie dans le but de déstabiliser l’État et ses institutions. Face à cette situation, les Forces armées béninoises et leur hiérarchie, fidèles à leur serment, sont restées républicaines. Leur riposte a permis de garder le contrôle de la situation et de faire échec à la manœuvre. Aussi, le Gouvernement invite-t-il les populations à vaquer normalement à leurs occupations  », a déclaré Alassane Seidou.

Le ministre des Affaires étrangères, Olushegun Adjadi Bakari, a précisé que la majorité des soldats restaient loyaux au président et que seuls «  un petit groupe  » avait tenté de prendre le pouvoir.

Depuis, plusieurs sources sécuritaires concordantes ont confirmé l’arrestation d’au moins une douzaine de militaires, parmi lesquels les auteurs présumés de la tentative de putsch, ainsi qu’un radié des effectifs de l’armée béninoise.

Des mutins au domicile du président et le palais présidentiel

Les premières détonations ont retenti à l’aube. Selon plusieurs sources sécuritaires, un groupe de soldats, appuyés par des «  éléments extérieurs  » — assimilés à des mercenaires —, a d’abord tenté de pénétrer les résidences de hauts gradés avant de se diriger vers la demeure du président et le palais présidentiel, puis de prendre le contrôle de la télévision publique. Sur le plateau, le personnel mis en joue a assisté à l’enregistrement d’un message des mutins. Dans cette déclaration, les insurgés affirmaient agir au nom du lieutenant-colonel Pascal Tigri, annonçaient la création d’un «  Comité militaire pour la refondation  » dirigé par lui, et proclamaient Patrice Talon «  démis de ses fonctions  », à quelques mois de la fin de son mandat officiel.

Le lieutenant-colonel Tigri a ajouté que la Constitution et l’ensemble des institutions du pays étaient suspendues et que «  l’armée nationale exercer[ait] jusqu’à nouvel ordre la plénitude des pouvoirs dévolus à l’État du Bénin  ». Il a justifié cette action par la volonté de mettre fin, selon lui, «  à la gouvernance de Patrice Talon et à la privation de certains citoyens de leurs droits de choisir leur candidat  », dénonçant également «  le vote de lois crisogènes  », «  le renvoi en exil de certains citoyens  » et «  les arrestations tous azimuts  ».

Très tôt, les ambassades des États-Unis et de France ont réagi. L’ambassade américaine a envoyé une alerte à ses ressortissants, évoquant des «  échanges de coups de feu  » dans le quartier Guézo, où se situe la résidence privée du président. L’ambassade de France a, elle aussi, appelé ses citoyens à la plus grande prudence.

Le coup de force a toutefois été rapidement contesté sur le terrain. Peu après la déclaration des mutins, de lourds échanges de tirs ont retenti autour du port et du palais présidentiel. Les éléments de la garde républicaine, demeurés fidèles au chef de l’État, ont lancé une contre-offensive pour reprendre les positions stratégiques. L’accès à la marina, où se trouve le palais présidentiel, a été immédiatement verrouillé, tandis que des hélicoptères survolaient la zone et que plusieurs axes majeurs de Cotonou étaient coupés. Le gouvernement béninois a demandé une assistance à l’armée nigériane, qui a dépêché avions de chasse et troupes au sol pour sécuriser la télévision publique et un camp militaire pris par les mutins.

Confusion et tension dans la capitale

Pendant plusieurs heures, le flou a dominé. Les rumeurs ont filé plus vite que les faits, relayées par TikTok, Facebook et les boucles WhatsApp, seuls canaux véritablement alimentés alors que les autorités tardaient à prendre la parole. Dans ce brouillard informationnel, chacun tentait de comprendre ce qui se jouait réellement dans la capitale.

Au début d’après-midi, les détonations s’étaient dissipées et des unités de police occupaient les grands carrefours du centre-ville. Joint par Le Point Afrique, plusieurs témoins évoquent une atmosphère mêlant inquiétude et retenue. «  On ne sait toujours pas exactement ce qu’il s’est passé  », souffle une habitante du quartier Cimetière PK-14. D’autres Béninois s’interrogent sur la suite et redoutent d’éventuelles répliques.

Pour un pays longtemps perçu comme un îlot de stabilité en Afrique de l’Ouest, cette tentative de putsch a été un électrochoc. Dix jours après le coup d’État en Guinée-Bissau et moins de deux mois après celui de Madagascar, le Bénin rejoint la longue liste des régimes démocratiques de la région menacés par les militaires : Niger, Burkina Faso, Mali, Guinée et, le mois dernier, pour la neuvième fois depuis 2020, la Guinée-Bissau.

Condamnations régionales et envoi de troupes

La tentative de putsch a immédiatement suscité la condamnation de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et de l’Union africaine. L’UA a dénoncé un acte «  fermement et sans équivoque  » contre l’ordre constitutionnel et appelé les militaires impliqués à regagner leurs casernes. Dans un communiqué diffusé sur X, le président de la Commission panafricaine, Mahamoud Ali Youssouf, a exhorté «  tous les acteurs engagés dans cette tentative  » à cesser «  immédiatement  » toute action illégale et à «  retourner sans délai à leurs obligations professionnelles  ».

De son côté, la Cedeao a annoncé dimanche soir le déploiement de troupes au Bénin, après que la tentative de putsch a été rapidement déjouée par les autorités. L’organisation régionale précise avoir «  ordonné le déploiement immédiat d’éléments de la Force en attente  », avec des contingents venus du Nigeria, de Sierra Leone, de Côte d’Ivoire et du Ghana, pour soutenir «  le gouvernement et l’armée républicaine du Bénin  » et «  préserver l’ordre constitutionnel  ».

Présidentielle et sécurité : le Bénin sur le fil

À quelques mois de la présidentielle d’avril, qui marquera la fin de son mandat, Patrice Talon navigue dans un contexte tendu. Le nord du pays reste frappé par les attaques djihadistes liées à Al-Qaïda ; en avril dernier, 54 soldats y ont été tués.

Sur le plan politique, l’actuel président, ancien homme d’affaires, magnat du coton, au pouvoir depuis 2016, quittera la scène à la fin de son deuxième et dernier mandat, comme le prévoit la Constitution. Mais il n’a rien laissé au hasard, la coalition au pouvoir (Bloc républicain (BR) et l’UP-R), renforcée au fil des années, a déjà désigné son successeur : le ministre des Finances Romuald Wadagni, pilier des politiques économiques menées depuis dix ans.

La révision constitutionnelle adoptée le mois dernier, qui crée un Sénat et prolonge les mandats présidentiel et législatif de cinq à sept ans, alimente vifs débats et critiques. L’élimination du candidat du principal parti d’opposition, Les Démocrates, renforce encore l’avantage du camp sortant, même si la limitation à deux mandats reste en vigueur. À quelques mois de la présidentielle, cette réforme cristallise les tensions.

Selon des sources proches du dossier, les mutins nourrissaient des griefs politiques contre le pouvoir en place, dénonçant une gouvernance qu’ils jugent excluante. Reste également en suspens la question des éventuels commanditaires de cette tentative de coup d’État, qui pourrait révéler des tensions plus profondes au sein de l’armée et du paysage politique béninois.