REPORTAGE (2/2). Au Ghana, l’orpaillage illégal s’est industrialisé sous impulsion chinoise. Entre ravages écologiques, réseaux informels et réponse étatique fragile, Accra tente de reprendre la main.
Avant de rejoindre l’Ashanti Region – héritière de l’empire ouest-africain du même nom – le visiteur croise la route d’un lieu hautement symbolique. Dotée de sous-sols riches en or, Akropong entretient une réputation de « ville chinoise ». Sur place, de nombreux ressortissants se concentrent dans un même quartier. Le long de la voie principale, des supermarchés chinois côtoient des casinos signalés par des sinogrammes. « Les membres de la communauté vivent en vase clos, sans vraiment se mélanger. La majorité d’entre eux travaille dans les mines quand le reste tient de petits business », confie un représentant de la municipalité.
« Laverie chinoise »
À Akropong comme dans le reste du pays, l’arrivée de ces nouveaux acteurs a bouleversé la pratique traditionnelle du galamsey. « Au début des années 2000, les chinois ont permis une exploration plus profonde des sols », explique un travailleur rencontré sur un site clandestin. Car dans son sillage, la diaspora a importé des excavateurs capables de ratisser la terre en un temps record. Aujourd’hui, la quasi-totalité du parc de pelleteuses au Ghana appartient à des opérateurs chinois. Ce matériel lourd et coûteux constitue un avantage comparatif de taille lorsqu’il s’agit d’orpaillage. Sur ce marché, d’autres acteurs, notamment indiens, se sont depuis spécialisés dans la location de machines.
La technique principale – appelée « laverie chinoise » – consiste à creuser de larges trous avant d’acheminer la terre sur une série de tapis inclinés. Le procédé vise à récolter des dépôts alluvionnaires charriés par d’anciens cours d’eau. Pour ce faire, les rivières alentour sont pompées ou détournées afin de créer un flot terreux de sédiments. Au terme d’une activité intense, les laveries chinoises laissent derrière elles des fosses béantes à moitié inondées. Après leur passage, des équipes ghanéennes exploitent les résidus laissés par les Chinois.
2025.
Au quotidien, la multiplication de ces trous inquiète les éleveurs environnants qui craignent pour leur bétail. Mais le véritable risque se situe au niveau de l’accès à l’eau. Car l’exploitation illégale implique l’utilisation de mercure, souvent à même le site. Les rejets qui s’infiltrent dans les sols ou qui rejoignent les rivières induisent une hausse considérable des traitements. Depuis 2022, la compagnie nationale de distribution d’eau (Ghana Water Company) a vu son budget d’achat d’agents chimiques bondir de plus de 200%. Selon plusieurs experts, le Ghana pourrait être contraint d’importer de l’eau douce depuis l’étranger d’ici 2030 si rien n’est fait pour endiguer la pollution.
Une diaspora au service de Pékin ?
En périphérie d’Akropong, deux tractopelles enchainent les manœuvres sous une fine pluie. Deux gérants chinois supervisent l’action des travailleurs ghanéens. Notre présence, tout juste tolérée, est surveillée par un homme muni d’un fusil à pompe. Malgré la nature informelle de ces mines, leur accès est balisé par des dispositifs de sécurité privée. La scène dénote une organisation complexe qui interroge sur le profil des entrepreneurs chinois. Pour comprendre les moteurs de cette diaspora, il faut se plonger dans les travaux académiques.
Ghana. 2025. © (Hugo Dory-Cros/Hugo Dory-Cros)
Pour Heidi Hausermann – géographe rattachée à l’université du Michigan – plus de 50 000 ressortissants chinois auraient émigré vers le Ghana entre 2008 et 2016. Selon les données de l’universitaire (2020), ces derniers contrôleraient au moins deux-tiers de la production illégale d’or du pays. Quant aux fondements du mouvement diasporique, les chercheurs Nicholas Loubere et Gordon Crawford soulignent une même provenance géographique. En effet, les travailleurs chinois sont pour l’essentiel originaires de la région autonome du Guangxi, au Sud de la Chine. Ces membres de la minorité Zhuang bénéficient d’un savoir-faire lié à la présence d’or sur leurs terres ancestrales. Mais lorsque Pékin a durci les modalités d’exploitation artisanale au début des années 2000, ceux-ci se sont massivement repliés vers le Ghana.
En parallèle, les travaux de recherche pointent du doigt la stratégie poursuivie par la Chine. L’orpaillage au Ghana pourrait être l’une des composantes de sa politique monétaire. Car Pékin souffre d’un paradoxe. S’il reste le premier producteur mondial de ce métal, ses besoins annuels dépassent largement sa production (environ 380 tonnes métriques en 2024). L’or nécessaire à son industrie sert également à alimenter ses réserves nationales, de sorte à réduire la dépendance au dollar américain.
Quand l’État souhaite reprendre le contrôle
Depuis quelques années, Accra entend toutefois lutter contre les dérives. Dès 2019, le président d’alors, Nana-Akufo-Addo, dépeignait le phénomène en ces termes : « Nous avons un gros problème avec l’implication de Chinois dans les mines illégales. » Fin 2023, la condamnation d’Aisha Huang à quatre ans et demi de prison avait défrayé la chronique. La ressortissante chinoise était surnommée Galamsey Queen, soit la « reine de l’orpaillage ». À la suite de cette affaire, des dizaines d’autres arrestations ont visé la communauté.
Le sujet est d’autant plus brûlant que la présence chinoise suscite des tensions avec la population locale. Des traitements humains dégradants envers certains Ghanéens ont plusieurs fois été épinglés. « Lorsqu’il viennent au Ghana, ils considèrent l’homme noir comme un animal », affirme un habitant de la Western Region. De plus, les salaires sont systématiquement différenciés entre travailleurs chinois et main d’œuvre ghanéenne.
Investi en janvier 2025, le nouveau président John Dramani Mahama poursuit lui aussi une politique de fermeté. Le GoldBod est désormais la seule entité légale à pouvoir acheter et commercialiser l’or issu des mines artisanales. Opérationnelle depuis le mois d’avril, l’institution a la charge d’identifier tous les sites d’exploitation en leur délivrant des licences. Mais voilà, la tâche est titanesque. À ce jour, les mines illégales et autres officines de rachat d’or sans licence demeurent nombreuses.
En réponse à ces mesures, la Chine intensifie ses investissements dans le secteur formel. Le groupe chinois Shandong Gold souhaite faire du site ghanéen de Namdini une mine de classe mondiale. Située au Nord du pays, la concession avait été acquise en 2020 après une âpre bataille contre un investisseur russe.
Aujourd’hui, la problématique dépasse largement les frontières du Ghana. En Côte d’Ivoire voisine, le phénomène gagne en importance. Dans un quartier Sud d’Abidjan, plusieurs Chinois se réunissent pour discuter affaires : l’orpaillage est dans toutes les bouches…

Partager :