REPORTAGE. À Nuuk, une question hante les esprits : combien de temps durera le fragile répit accordé par Donald Trump ?
Deux policiers veillent nonchalamment sur l’entrée du centre culturel de Nuuk, à cent mètres du Parlement et du gouvernement groenlandais. Le principal poste de police se trouve à un jet de pierre, comme la mairie et le centre commercial ; le tout dans un mouchoir de poche désormais recouvert de glace, qui a remplacé la neige tombée quatre jours auparavant.
Elisa pousse son landau sans crainte de glisser, car elle sait depuis qu’elle est haute comme trois pommes comment marcher sans déraper : le poids du corps vers l’avant, les pieds à plat. « Mais la glace adhère aujourd’hui, pas comme il y a quelques jours lorsqu’elle était recouverte d’une fine pellicule de neige. »
Elle hausse les sourcils avec un léger sourire en regardant une connaissance, la manière groenlandaise de se saluer amicalement sans prononcer un mot. Tout le monde se connaît et, ce jeudi, l’ambiance s’est enfin détendue après une escalade de tensions qui a culminé la veille avec la distribution des consignes à suivre en cas de crise, c’est-à-dire en cas d’invasion ou d’agression militaire américaine.
Revirement de situation
Mercredi, avant les discours de Donald Trump à Davos, toutes les options étaient sur la table. Le gouvernement groenlandais préparait alors sa population au pire scénario sans avoir besoin de nommer l’ennemi redouté. Parmi les recommandations aux habitants de l’île : avoir cinq jours d’autonomie de nourriture, de l’eau, du papier toilette, des fusils et des cartouches ainsi que du matériel de pêche ; bref, ce que chaque famille groenlandaise garde précieusement chez elle en temps normal, car la chasse et la pêche font partie des loisirs obligés.
Mais mercredi en fin de journée, dans un revirement dont il est coutumier, le président américain a annoncé qu’après une discussion avec le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, un accord-cadre très avantageux pour les États-Unis était sur le point d’aboutir. « Trump a exclu une attaque militaire, se réjouit Elisa, c’est un soulagement. J’avais tellement peur pour mon bébé, je me suis même préparée à quitter le Groenland. »
Pas de fouille ni de portique de sécurité pour assister à la conférence de presse du Premier ministre groenlandais Jens-Frederik Nielsen, jeudi. Il s’agit de la première présentation du gouvernement groenlandais depuis les déclarations de Donald Trump en Suisse. L’ambiance est bon enfant et le Premier ministre semble décontracté. Mais le ton est ferme : le Groenland exige le respect de ses lignes rouges en matière de souveraineté. « Le droit international et notre souveraineté doivent être respectés », a répété Jens-Frederik Nielsen, ajoutant que si les Groenlandais devaient choisir, « nous choisissons le Royaume du Danemark, nous choisissons l’UE, nous choisissons l’OTAN ».
Renégocier le traité de 1951
Quant à l’accord en lui-même, il a déclaré ne pas en connaître le contenu, mais a précisé que lors de ses entretiens avec Mark Rutte, il avait été très clair sur la position du gouvernement : dialogue pacifique, ouverture à des négociations et à des partenariats renforcés, mais souveraineté non négociable.
Le ministre de 34 ans a surtout asséné que le respect mutuel serait essentiel et que l’attitude et les mots de Donald Trump à l’égard du Groenland étaient « inacceptables ».
La création d’un groupe de travail pour mener des discussions avec les émissaires américains éloigne le spectre d’une intervention militaire. Selon plusieurs fuites, les États-Unis voudraient renégocier à leur avantage le traité de 1951, revu en 2004, qui leur permet de jouir de leur base de Pituffic et d’en créer de nouvelles à leur convenance, à condition qu’ils en tiennent informés le gouvernement groenlandais. Mais Trump voudrait plus : la souveraineté des États-Unis sur les bases militaires, ce qui constituerait une violation du droit international et le franchissement de la ligne rouge tracée par les autorités danoises et groenlandaises.
Le soutien apporté par la France et d’autres alliés du Danemark a certainement joué un rôle dans la nouvelle attitude affichée par Donald Trump. À la suite du président Emmanuel Macron, les dirigeants européens ont vivement critiqué le « néocolonialisme » de Donald Trump. L’Union européenne a également évoqué des mesures de rétorsion économique, notamment des droits de douane sur 93 milliards d’euros d’importations américaines et le recours à son « instrument de coercition », qui limiterait l’accès des États-Unis aux marchés européens, y compris aux investissements et aux services numériques.
« Deuxième colonisation »
La fermeté et l’unité de l’UE, les pressions internes aux États-Unis et la réaction des marchés ont contribué à faire changer d’avis Donald Trump. Questionné par Le Point sur la future présence de troupes françaises sur l’île, Jens-Frederik Nielsen a répondu que les pays membres de l’OTAN allaient augmenter leur présence militaire au Groenland pour en assurer la sécurité.
Avaaraq Olsen, la maire de Nuuk, s’est rendue devant le consulat américain, désert, pour apporter son soutien à un manifestant singulier : durant une semaine, chaque matin avant le lever du soleil, Jens Erik Kjeldsen défile avec les drapeaux groenlandais et danois devant la représentation américaine, dont les occupants font profil bas depuis le début de l’année.
« Je me sens un peu plus calme désormais. Je ne crois pas qu’ils vont oser attaquer », se réjouit Jens Erik Kjeldsen. Mais Avaaraq Olsen se montre plus circonspecte : « Le danger n’est pas écarté. Que dira-t-il ensuite ? Changera-t-il d’avis ? Il n’a pas abandonné l’idée de nous annexer. Nous ne voulons pas vivre une deuxième colonisation. »

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