Bloquée à l’aéroport de Niamey, une cargaison d’uranium est devenue le symbole d’un Niger enclavé, pris dans un bras de fer diplomatique où se croisent intérêts français, ambitions russes et ruptures régionales.
À l’aéroport de Niamey, une cargaison d’au moins 1 000 tonnes de concentré d’uranium dort sous haute surveillance. Extraite à Arlit, déplacée fin novembre, immobilisée depuis, elle est aujourd’hui au cœur d’un bras de fer juridique et diplomatique. Pour la junte nigérienne, elle incarne la souveraineté retrouvée. Pour Orano, une expropriation illégale. Pour la Russie, une opportunité à manier avec prudence.
Dans la presse internationale, l’affaire est lue comme un révélateur brutal de la recomposition géopolitique du Sahel.
Mercredi 21 janvier, le groupe français a décidé de sortir de la réserve. Devant les parlementaires à Paris, son président du conseil d’administration, Claude Imauven, a annoncé des poursuites judiciaires non seulement contre l’État nigérien, qui a nationalisé la Somaïr en juin, mais aussi contre « quiconque voudrait mettre la main » sur cet uranium. Une mise en garde claire adressée à d’éventuels acheteurs ou États tiers tentés de profiter du bouleversement géopolitique sahélien.
Un minerai érigé en symbole politique
À Niamey, l’uranium est devenu un marqueur de souveraineté. Depuis le coup d’État de juillet 2023, la junte a fait de cette ressource stratégique l’emblème d’une rupture assumée avec la France, accusée d’avoir tiré profit pendant des décennies d’une exploitation jugée inéquitable. La nationalisation de la Somaïr, détenue à 63,4 % par Orano, s’inscrit dans cette logique de reconquête et de défi à l’ancienne puissance coloniale.
Mais sur le terrain, la situation demeure opaque. Fin novembre, Orano affirmait qu’un chargement avait quitté Arlit. Début décembre, des images satellites analysées par l’AFP montraient l’arrivée de 34 camions dans une zone militaire de l’aéroport de Niamey. Leur contenu n’a jamais été officiellement confirmé, mais plusieurs sources régionales, dont le réseau de journalistes ouest-africains Wamaps, assurent qu’il s’agit bien de l’uranium extrait par la Somaïr.
Depuis, les véhicules ont progressivement disparu des images satellites. Le 14 janvier, seuls quatre étaient encore visibles. La cargaison aurait été déplacée vers des zones plus sécurisées à l’intérieur de l’aéroport. Officiellement, elle n’est « pas destinée à sortir de manière imminente du territoire ». Officieusement, le flou alimente toutes les spéculations.
Un casse-tête logistique et stratégique
Exporter de l’uranium depuis un pays enclavé, en rupture diplomatique avec plusieurs voisins côtiers, relève de l’équation impossible.
La BBC souligne que la junte nigérienne « transforme l’uranium en symbole de souveraineté nationale », mais rappelle que le pays reste enclavé, dépendant de corridors régionaux aujourd’hui bloqués. Le média britannique insiste sur la fragilité du pari nigérien : sans accès aux ports, sans assurances, sans acheteurs déclarés, « l’uranium devient un atout politique plus qu’un levier économique ».
Le Niger, enclavé entre le Nigeria et le Bénin, se retrouve aujourd’hui en délicatesse avec ses deux principaux voisins méridionaux. Les frontières avec le Bénin restent fermées, alors même que le corridor vers le port de Sèmè-Kpodji, à moins de 1 000 kilomètres de Niamey, constitue l’itinéraire logistique le plus direct vers l’océan. À Niamey, les autorités accusent ouvertement le pouvoir béninois de nourrir des velléités de déstabilisation.
Les relations avec le Nigeria voisin ne sont guère meilleures. Abuja, farouchement opposée aux coups d’État militaires dans la région, s’est imposée comme l’un des adversaires les plus résolus de la junte nigérienne, contribuant à un isolement diplomatique et économique de plus en plus pesant.
La piste togolaise n’est pas meilleure, via un trajet à haut risque à travers le Burkina Faso, confronté à une insurrection djihadiste persistante, apparaît tout aussi fragile.
Reste l’option aérienne. Entre le 9 et le 13 janvier, deux avions russes de type Iliouchine Il-76 ont été repérés sur la base aérienne de Niamey. Aucune information de vol n’a permis d’identifier leur mission. Moscou n’a pas réagi. Mais la Russie avance ses pions : à l’été 2025, son ministre de l’Énergie avait déjà évoqué l’exploitation de l’uranium nigérien, tandis qu’un mémorandum était signé avec Rosatom.
Judiciarisation maximale
Pour Orano, ces signaux constituent des lignes rouges. Le groupe a engagé quatre procédures d’arbitrage international, dont l’une a déjà abouti à une décision interdisant à l’État nigérien de disposer des stocks. En France, une enquête judiciaire a été ouverte pour « vol en bande organisée dans le but de servir les intérêts d’une puissance étrangère ». Un message dissuasif adressé à tout pays de transit potentiel.
Cette judiciarisation complique la donne régionale. Le Togo, un temps évoqué comme voie de sortie, hésiterait désormais à laisser passer la cargaison, au risque de devoir la saisir. À Niamey comme à Lomé, le silence officiel reste total.
Un otage géopolitique
L’affaire met en lumière l’impasse stratégique du Niger. Faire de l’uranium un totem de souveraineté est une chose ; le commercialiser sans accès sécurisé aux marchés internationaux en est une autre. En défiant Orano – et, au-delà, la France et ses alliés – la junte teste les limites d’un nouvel ordre sahélien encore instable, largement dépendant de partenaires alternatifs, notamment russes.
Pour El País, l’affaire Orano est l’illustration d’un ressentiment ancien. Le quotidien espagnol évoque « un règlement de comptes postcolonial », dans lequel la junte instrumentalise l’uranium pour rompre symboliquement avec la France. Mais le journal note aussi que Niamey « joue une partie risquée », car toute vente pourrait déclencher des contentieux internationaux lourds et dissuader des partenaires prudents.
Jeune Afrique met l’accent sur la séquence politique interne. La nationalisation de la Somaïr est présentée comme un acte fondateur du régime, destiné à consolider sa légitimité nationale. Mais le magazine souligne les contradictions : « revendiquer la souveraineté tout en cherchant des partenaires extérieurs, notamment russes », expose la junte à de nouvelles dépendances.
Le quotidien économique russe Kommersant adopte un ton plus prudent. Il évoque un « intérêt stratégique croissant » de la Russie pour les ressources nigériennes, sans confirmer un achat du stock bloqué. Le journal rappelle que Rosatom a signé un mémorandum avec Niamey, mais souligne que toute implication directe exposerait Moscou à des procédures judiciaires occidentales.

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