(1/2). De Bamako à Niamey, les dirigeants de la Confédération des États du Sahel revendiquent une souveraineté sécuritaire totale. Mais la menace djihadiste continue de progresser.
« Au Sahel, la sécurité précède tout », énonçait fin décembre l’homme fort du Niger, Abdourahamane Tiani, paraphrasant à demi-mot l’auteur Cheikh Anta Diop (« la sécurité précède le développement »). Depuis Bamako, au Mali, la Confédération des États du Sahel tenait son deuxième collège des chefs d’État, l’occasion de réaffirmer le fond de sa doctrine. En effet, dès sa création en septembre 2023, c’est bien la sécurité qui a justifié cette nouvelle alliance en Afrique de l’Ouest. Celle de trois régimes militaires parvenus au pouvoir par des coups d’État, claquant la porte à l’ordre institutionnel établi et plaidant pour une pleine souveraineté sécuritaire.
Car avant de devenir une confédération, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont d’abord été unis par la Charte du Liptako-Gourma (2023). Un texte fondateur dont l’article deux résume à lui seul l’essence d’une telle entente : « établir une architecture de défense collective et d’assistance mutuelle ». Dans un contexte d’expansion des groupes armés djihadistes dans la région, la rhétorique du tout sécuritaire n’a fait que se renforcer au fil des années. Mais pour quels résultats ? Entre coups d’éclat communicationnels et actions concrètes, le modèle sahélien du général malien Assimi Goïta, du jeune capitaine burkinabè Ibrahim Traoré et du nigérien, le général Tiani, interroge.
« Colère géopolitique »
« Quand on s’intéresse aux discours de ces trois putschistes, ils portent en eux une critique fondamentale de l’incapacité des pouvoirs civils et des acteurs internationaux à gérer la menace », rappelle un analyste sécuritaire ouest-africain soucieux de rester anonyme. « Initialement, leur accession au pouvoir se fonde sur une colère géopolitique et la promesse d’une sécurité recouvrée », approfondie Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute, enseignant-chercheur et spécialiste de l’extrémisme violent.
Si cet expert parle de colère, c’est que les mécanismes sécuritaires qui prévalaient jusqu’alors ont tour à tour été dénoncés. Après la fin de l’opération française Barkhane (2014-2022) – considérée comme un échec en vue d’enrayer le djihadisme – le G5 Sahel disparaissait en 2023, après que le Burkina Faso, le Mali et le Niger s’en soient retirés. Cette force régionale à laquelle s’additionnaient la Mauritanie et le Tchad avait été adoubée, lors de sa création, par les Nations unies, l’Union Africaine ou encore l’Union européenne.
Même sort pour la mission de maintien de la paix de l’ONU au Mali (Minusma), qui en 2023 fût sommée de quitter le pays sans délai après la mise en lumière d’exactions perpétrées par les forces militaires maliennes. Après neuf années d’existence, la force conjointe d’environ 3700 casques bleus n’aura pas résisté à la reconfiguration du Sahel. Au Niger, ce sont les soldats américains et leurs bases stratégiques d’Agadez et de Niamey qui ont été contraints au départ manu militari par le pouvoir en place.
De fil en aiguille, ce climat de dénonciation s’est traduit par une décision plus symbolique encore : le retrait de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) – effectif depuis janvier 2025, malgré les nombreuses mains tendues. « Les pays de l’alliance sahélienne ont considéré que cette entité, trop forte, pouvait les fragiliser », décrit ce même analyste. Il faut dire qu’après le coup d’État du général Tiani en 2023, une intervention militaire au Niger, sous l’égide de la Cedeao, avait été envisagée.
Malgré le souverainisme, des partenaires étrangers
Malgré ces annonces en cascade, la problématique des groupes djihadistes demeure, avec en première ligne le Jnim (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans). La situation s’est même dégradée sur certains fronts ; en témoigne le blocus que subissent toujours de nombreuses localités maliennes. Avec la récente asphyxie par le carburant, « beaucoup ont vu en Bamako un nouveau Kaboul, note une source sécuritaire. Certes, la capitale n’est pas tombée, mais cette résistance est loin d’être une victoire pour le Mali. Le signal est fort, les groupes avancent, poursuit-elle. » À cela s’ajoute d’autres menaces internes telles que le Front de libération de l’Azawad, une lutte armée à majorité touareg qui prône l’indépendance du Nord Mali, ou le MPLJ, un mouvement de libération nigérien opposé au général Tiani qui sabote des pipelines pétroliers pour affaiblir le régime.
Les Russes n’échapperont pas à cette règle qui veut que des forces d’abord perçues comme libératrices finissent par être considérées comme une forme d’ingérence
Bakary Sambe
En dépit d’un souverainisme grandiloquent, les trois pouvoirs sahéliens n’en ont pas moins ménagé leurs relations avec l’extérieur. Si Bamako avait ouvert le bal en sollicitant des éléments de Wagner, le Burkina Faso et le Niger ont plus tard accueilli le nouveau groupe paramilitaire inféodé à Moscou : Africa Corps. Ces cohortes de soldats lourdement armés, alternant entre fonctions prétoriennes et lutte contre les djihadistes sur le terrain, n’ont pas su inverser la tendance. En août 2025, au moins une dizaine d’hommes d’Africa Corps périssait dans une embuscade au côté de l’armée conventionnelle malienne. Des échecs qui ne sauraient pour l’heure effacer ces relations. Toujours au mois d’août, les trois ministres de la défense sahéliens s’étaient rendus en Russie afin de disserter avec leur homologue russe, Andrei Belousov, de la « nouvelle architecture de sécurité régionale ».
« Les Russes n’échapperont pas à cette règle qui veut que des forces d’abord perçues comme libératrices finissent par être considérées comme une forme d’ingérence », pondère cependant Bakary Sambe.
En parallèle, d’autres partenaires se sont révélés presque aussi importants bien que plus discrets, à l’image de la Turquie. Avec ses avions d’entraînement Tai Hurkus, ses drones de surveillance et d’attaque Bayraktar ou Akinci, la Turquie s’est imposée comme un fournisseur stable des régimes du Sahel. « Les Turcs ont appris du manque d’agilité des Russes et connaissent leurs limites, circonscrites à la fourniture d’armements dans une logique militaro-industrielle. L’enseignant-chercheur explique qu’Ankara tire également avantage du discours souverainiste qui critiquait auparavant le refus des alliés occidentaux de fournir du matériel.
Vers une riposte conjointe ?
Outre ces partenariats, les membres de la Confédération des États du Sahel tentent aussi de mutualiser leurs forces. Depuis 2024, des militaires burkinabè, maliens et nigériens ont déjà mené des opérations conjointes – Yeroko I et II – dans la zone dite des trois frontières. Celles-ci avaient abouti, selon eux, à la neutralisation de matériel et de membres affiliés à plusieurs groupes armés terroristes.
Mais le 20 décembre 2025, la confédération a franchi un cap supplémentaire avec la création d’une force unifiée (FU-AES) qui suppose un commandement commun. Le dispositif prévoit un contingent de 5000 soldats issus de chacun des trois États. Lors de la cérémonie tenue en grande pompe à Bamako, des blindés estampillés d’un sabre et d’une lance sont ainsi apparus devant les caméras. « L’avènement d’une force unifiée est logique, l’idée même de la confédération le suppose », estime notre analyste sécuritaire.
« Une telle initiative n’est pas mauvaise en soi, mais 5000 soldats paraissent bien peu face à un Jnim, qui, à lui seul compte au moins 6000 combattants, ajoute Bakary Sambe avant de rappeler que le tout sécuritaire n’a jamais réussi à vaincre la guerre asymétrique des djihadistes. Une approche mixte consistant à inclure les populations à risque est préférable, car le djihad est un phénomène endogène, en ce sens que l’ennemi vient de l’intérieur, poursuit-il. »
Au sujet de l’asymétrie, la source sécuritaire déjà citée pointe du doigt l’effort constant que doivent fournir les pouvoirs en place, prenant l’exemple des drones initialement présentés comme remède miracle avant que les groupes armés eux-mêmes ne se mettent à les utiliser. « Une telle adaptation a un coût et les munitions coûtent cher », ironise-t-elle plus loin. De fait, en 2025, Bamako a consacré plus de 16% de son budget à la défense nationale, quand Ouagadougou table sur 24% pour 2026. Un mantra sécuritaire qui ferait presque oublier les objectifs politiques et économiques que s’est fixés la confédération.

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