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Au Sénégal, « les étudiants en ont marre » après la mort d’Abdoulaye Ba

Au Sénégal, « les étudiants en ont marre » après la mort d’Abdoulaye Ba

La mort de ce jeune étudiant de 20 ans lors de heurts avec la police au sein de l’université de Dakar, a provoqué une onde de choc nationale. Au-delà du drame, il cristallise les frustrations d’une jeunesse confrontée à la précarité et à la répression des mouvements étudiants.

Abdoulaye Ba, 20 ans, inscrit en deuxième année de médecine dentaire à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), ne verra plus jamais ses camarades, ni le campus qu’il foulait quotidiennement. Son décès, lundi 9 février, lors d’affrontements avec la police, a bouleversé non seulement la communauté universitaire mais aussi toute une jeunesse sénégalaise, confrontée depuis des années à des retards de bourses, à la précarité et à une vie quotidienne marquée par des difficultés économiques persistantes.

Le gouvernement sénégalais a immédiatement ordonné la fermeture du « campus social » de l’UCAD « jusqu’à nouvel ordre », une mesure censée calmer les tensions mais qui peine à apaiser la colère des étudiants et des citoyens.

Mardi, devant les portes de l’université, des dizaines de jeunes ont manifesté, déposant leurs affaires à même le sol, scandant leur ras-le-bol et demandant justice.

« Le gouvernement doit se ressaisir et prendre des décisions pour que cette situation ne se répète plus », confie Oumar Ba, 26 ans, étudiant en mathématiques, à l’AFP. Omzi Diaw, 24 ans, ajoute : « Notre camarade est décédé hier. Ce n’est pas normal. Et ça doit être réglé une bonne fois pour toutes. »

Selon l’Amicale des étudiants de la Faculté de médecine, Abdoulaye Ba aurait été « torturé par des forces de l’ordre » dans sa chambre avant d’être relâché grièvement blessé, rapporte le quotidien Le Soleil. Cette version, rapportée par des étudiants présents sur place, n’a pas pu être confirmée de manière indépendante. Des vidéos largement diffusées sur les réseaux sociaux montrent l’intensité des affrontements, avec gaz lacrymogène et jets de pierres, et plusieurs blessés ont été signalés. La présence policière reste forte aux abords du campus.

Les organisations de défense des droits humains, dont Amnesty International et la RADDHO, dénoncent « l’usage disproportionné de la force » et appellent les autorités à « protéger la vie des étudiants et à respecter leurs droits fondamentaux ».

Une tragédie qui dépasse les campus

Le décès d’Abdoulaye Ba illustre une colère plus large qui traverse le pays. Les retards chroniques de versement des bourses, les perturbations du calendrier universitaire et la précarité touchant une majorité de jeunes Sénégalais alimentent un sentiment d’injustice et de frustration. Selon l’APS, environ 75 % de la population sénégalaise a moins de 35 ans, et ces jeunes, mobilisés et engagés politiquement, se sentent de plus en plus marginalisés malgré la promesse de rupture portée par le parti Pastef lors de l’élection présidentielle de 2024.

« Cette mort ne touche pas seulement les étudiants, elle résonne dans tout le pays », souligne un professeur de l’UCAD. La jeunesse sénégalaise, qui a été au cœur des mobilisations contre l’ancien régime entre 2021 et 2024, voit dans ce drame la répétition d’un cycle de violences et d’inactions qui menace sa confiance dans l’État et les institutions.

Entre indignation nationale et débats sur la gestion de l’ordre public, le gouvernement appelle à la retenue et promet des enquêtes.

Lors d’un point de presse, le ministre de l’Intérieur, Mouhamadou Bamba Cissé, a qualifié les faits de « tragédie ». Reconnaissant des « actes de violence constatés de part et d’autre », y compris au sein des forces de défense et de sécurité, il a affirmé ne pas pouvoir « cautionner » de telles pratiques. « Il ne devrait plus y avoir de bavures policières au Sénégal », a-t-il déclaré, annonçant l’ouverture d’une enquête susceptible de conduire à des sanctions.

Le ministre a également fait état de 48 blessés parmi les forces de l’ordre, sans communiquer de bilan du côté des étudiants. Il a enfin justifié l’intervention policière à l’intérieur de l’université par l’existence de « renseignements précis » faisant état de menaces visant les infrastructures du campus social.

Politiques et réseaux sociaux réagissent

L’émoi dépasse le cadre estudiantin. Sur X (ex-Twitter), le nom d’Abdoulaye Ba a été largement partagé, accompagné de témoignages dénonçant « la brutalité policière » et réclamant des comptes.

Le ministre de l’Enseignement supérieur, Daouda Ngom, a exprimé « sa profonde tristesse » et s’est engagé à établir les responsabilités. Des partis politiques et associations de la société civile appellent également à l’apaisement et à la protection des jeunes, tout en exigeant que la justice se saisisse du dossier.

Le collectif des amicales de l’UCAD a affirmé que 105 étudiants seraient actuellement détenus au commissariat central de Dakar, et a décrété « Université morte » jusqu’à ce que leurs revendications soient prises en charge et que les responsables soient poursuivis, y compris devant les instances internationales. « Le gouvernement doit se ressaisir… Parce qu’on en a marre », ont scandé les étudiants.

Un contexte qui se répète

Ce nouveau drame ravive le souvenir de précédents décès liés aux mouvements de contestation étudiante au Sénégal. En août 2014, l’étudiant Bassirou Faye avait été mortellement atteint lors d’affrontements avec les forces de l’ordre à l’UCAD pendant des manifestations sur le paiement des bourses. En mai 2018, la mort de Fallou Sène à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis avait profondément marqué l’opinion publique et relancé le débat national sur la gestion sécuritaire des crises universitaires.

Les affrontements de lundi se sont déroulés à l’intérieur du campus mais aussi sur l’avenue Cheikh Anta Diop et la corniche ouest de Dakar, entraînant d’importantes perturbations de la circulation. Les étudiants dénoncent la fermeture de restaurants universitaires et une réforme annoncée du système de bourses. Des mouvements de protestation ont également été signalés dans d’autres universités publiques du pays, notamment à Saint-Louis, Thiès et Ziguinchor, d’après l’Agence de Presse Sénégalaise.

Au-delà d’un campus fermé et d’un étudiant disparu, c’est toute une jeunesse sénégalaise qui exprime son sentiment d’exclusion et son désarroi. Le décès d’Abdoulaye Ba pourrait marquer un tournant dans la manière dont les autorités et la société civile prennent en compte les revendications et la sécurité des étudiants dans un pays où les jeunes représentent plus de la moitié de la population.