Le système chaviste tient encore debout grâce à Delcy Rodriguez, une Cour suprême aux ordres et une poignée de généraux corrompus qui misent sur un régime autocratique sans Maduro.
Le siège de la Cour suprême vénézuélienne est un immense immeuble de béton d’une trentaine de mètres de hauteur situé non loin du palais présidentiel de Miraflores, dans le centre-ville de Caracas. Depuis la capture de Nicolas Maduro et de sa femme Cilia Flores par les Américains, c’est là que se joue la survie du régime chaviste. Le 3 janvier, l’institution, aux mains des proches de Maduro, a réalisé un tour de passe-passe juridique : elle a désigné la vice-présidente, Delcy Rodriguez, comme présidente par intérim tout en évitant de déclarer l’empêchement permanent du leader vénézuélien arrêté et transféré aux États-Unis pour être jugé.
Selon la Cour, cette circonstance exceptionnelle n’est pas prévue par la Constitution bolivarienne, ce qui ne l’oblige donc pas à convoquer rapidement une élection présidentielle, comme elle aurait dû le faire. De quoi donner au moins six mois de sursis au pouvoir. Les nouvelles fonctions de Delcy Rodriguez, d’une durée maximale de quatre-vingt-dix jours, sont en effet prolongeables une fois par l’Assemblée nationale, dont le président n’est autre que… le frère de la nouvelle présidente, Jorge Rodriguez, devant qui elle a prêté serment ! Les immenses portraits d’Hugo Chavez qui jalonnent Caracas peuvent continuer de sourire.
Un double jeu de Delcy Rodriguez ?
Même sans Maduro, le régime chaviste reste arrimé au béton de la Cour suprême. « C’est une hydre très résiliente. Il suffit de couper une de ses têtes pour que d’autres repoussent », ironise un politologue vénézuélien qui requiert l’anonymat. Aujourd’hui, Delcy Rodriguez, en juriste disciplinée, mine grave, ton martial, dénonce « une attaque qui a des relents sionistes » (sic) et assure qu’elle ne cédera pas un centimètre de souveraineté. Mais, derrière les grandes phrases, une question taraude les Vénézuéliens : celle qui dit ne vouloir que « la paix » négocie-t-elle déjà, en coulisses, avec ceux-là mêmes qui ont arrêté son ex-patron ?
Pour les Américains, le pari est clair. Ils ne croient pas que l’opposition au régime, incarnée par le Nobel de la Paix Maria Corina Machado et Edmundo Gonzalez Urrutia, qu’une grande partie de la communauté internationale considère comme le président légitimement élu le 28 juillet 2024, dispose de la force opérationnelle suffisante pour prendre le pouvoir. Pas d’appareil militaire, pas de contrôle territorial, pas de chaînes de commandement. Imaginer qu’un changement de régime puisse se produire mécaniquement, par la seule capture du chef de l’État, relève d’une forme d’utopie. L’administration de Donald Trump, poussée par le secrétaire d’État, Marco Rubio, et une partie du Congrès, regarde donc vers Delcy Rodriguez.
La realpolitik de Trump
À Caracas, on redoute pourtant que l’arrestation de Maduro ne soit pas le grand soir démocratique tant espéré, mais un arrangement de realpolitik. Delcy Rodriguez resterait en place sous le parapluie des Américains et leur garantirait l’accès aux richesses pétrolières du Venezuela. En échange, elle obtiendrait la promesse de ne pas être capturée, Trump l’ayant menacée de connaître un sort « probablement pire que celui de Maduro » si elle ne se pliait pas aux exigences américaines. Ainsi survivrait le « madurisme » sans Maduro.
« Sous Chavez, il y avait une tête qui dépassait toutes les autres. Aujourd’hui, il n’y a plus de leader charismatique qui impose sa décision à tout le monde. On a une conjonction d’intérêts qui fait que personne n’a intérêt à céder le pouvoir », remarque Thomas Posado, auteur de Venezuela : de la révolution à l’effondrement (Presses universitaires du Midi). L’hydre se compose désormais de quatre visages : Delcy Rodriguez, son frère Jorge, le ministre de l’Intérieur, Diosdado Cabello, et le ministre de la Défense, Vladimir Padrino Lopez. Des civils et des militaires, des idéologues et des affairistes, tous liés par les rentes et les crimes du système.
Delcy Rodriguez, d’abord. Fille d’un « martyr de la révolution » – Jorge Antonio Rodriguez, accusé de braquages de banque et du kidnapping d’un entrepreneur américain et torturé à mort par la police lors d’un interrogatoire –, l’ex-cheffe de la diplomatie représente le versant civil du régime. Celui des cadres politiques, des négociateurs, des avocats du pouvoir. Elle n’a ni le charisme rugueux de Chavez ni la raideur syndicale de Maduro. C’est elle, chuchote-t-on à Caracas, qui aurait « livré » Maduro à Trump. Sœur de Jorge Rodriguez, elle forme avec lui un binôme clé. Lui à l’Assemblée nationale et au Parti socialiste unifié du Venezuela, elle à l’exécutif et au pétrole.
La puissance de la fratrie Rodriguez
Delcy Rodriguez vit de contrats, de négociations pétrolières, des ponts tendus vers les compagnies étrangères, des arrangements avec les partenaires chinois, russes, iraniens. Dans le schéma imaginé à Washington, elle se soumettrait et ouvrirait les vannes de l’or noir vénézuélien. Un visage acceptable par la communauté internationale ? « C’est une des pires figures de la dictature vénézuélienne. Elle représente l’autocratie, la corruption et le narcotrafic. Quelle autorité morale a-t-elle pour mener une transition vers la démocratie ? » peste le président panaméen, Jose Raul Mulino. Pourtant, cette femme sait ce qu’elle risque si le système s’effondre. Dossier à La Haye, accusations de répression, de complicité de crimes contre l’humanité… Elle doit survivre.
À ses côtés, Jorge Rodriguez, chirurgical et souriant, occupe la présidence de l’Assemblée nationale et la vice‑présidence du Parti socialiste (PSUV). Cerveau politique, il a été le grand architecte de toutes les pseudo-négociations avec l’opposition. Il a appris à signer des accords qu’on n’applique jamais et à donner juste assez de gages pour desserrer l’étau sans jamais rompre le cercle du pouvoir. Jorge Rodriguez contrôle l’agenda parlementaire et la prolongation éventuelle de l’intérim de sa sœur.
Plus bestial, Diosdado Cabello reste le bad cop du chavisme. Ancien militaire, compagnon de route historique de Chavez, il incarne la ligne dure et répressive. « Il appartient à cette aile affairiste et répressive qui combine enrichissement et intimidation permanente », note Thomas Posado. Il serait selon Washington l’une des figures centrales du cartel de Los Soles, ce réseau de militaires et de fonctionnaires soupçonnés de faciliter le transit de la cocaïne et de permettre l’exportation de plusieurs centaines de tonnes de cette drogue vers les États-Unis et l’Europe. Pour les services américains, le cœur du pouvoir chaviste fonctionne comme un « cartel adossé à l’État », où les institutions – armée, justice, entreprises publiques – servent autant à la survie politique du régime qu’à la protection des flux de cocaïne.
L’affaire des « narcosobrinos [littéralement “neveux trafiquants de drogue”] » en a fourni une illustration spectaculaire et a servi de fondement au raid américain. En 2015, deux neveux de Cilia Flores sont arrêtés par la Drug Enforcement Administration (DEA) à Port‑au‑Prince alors qu’ils tentent d’acheminer 800 kilos de cocaïne vers les États‑Unis, en utilisant des avions privés, des militaires et des passeports diplomatiques.
Devant un tribunal de New York, ils expliquent que l’argent de l’opération devait « aider la famille à se maintenir au pouvoir », avant d’être condamnés à dix-huit ans de prison, peine effacée en 2022 lors d’un échange de prisonniers entre Washington et Caracas.
L’Orénoque, territoire de non-droit
Enfin, le général Vladimir Padrino Lopez, ministre de la Défense depuis onze ans, assure la loyauté de l’armée. Une institution qui a beaucoup à perdre, car des centaines de hauts gradés ont bâti des fortunes à l’ombre de l’État. Ils gèrent des entreprises publiques et semi-publiques, en particulier dans le secteur pétrolier et minier.
Dans l’« arc minier de l’Orénoque », au sud-est du pays, militaires et groupes armés tirent profit de l’extraction sauvage de l’or et du cobalt. L’Orénoque est ainsi un territoire de non-droit où se combinent exploitation illégale, travail forcé, violences contre les communautés indigènes et présence de groupes armés comme l’ELN colombien, le tout sous le regard bienveillant ou la participation active des commandants vénézuéliens. Le même schéma se retrouve à la frontière colombienne, où la protection accordée à l’ELN et à des dissidents des Farc permet au régime de taxer le passage de la cocaïne et d’entretenir une économie parallèle aux sanctions internationales.
Machine à cash et à répression
Face à cette machine à cash et à répression, la société vénézuélienne paie le prix fort depuis des années. Plus de 8 millions de personnes ont quitté le pays, soit un tiers de la population. Le PIB a chuté de 74 % entre 2014 et 2020. Le salaire minimal officiel est de moins d’un dollar par mois. Les infirmières gagnent 3 dollars, les professeurs une quinzaine. Les hôpitaux manquent de tout, des compresses aux scanners. Les écoles publiques n’ouvrent que deux ou trois demi-journées par semaine, poussant des institutrices à enseigner bénévolement dans leur salon, à Petare ou Antimano. « Toute l’innovation et l’expertise scientifique du pays ont été démantelées », soupire un ancien recteur de l’université Simon-Bolivar.
Le pouvoir soumet la population par la pauvreté et la répression. Après la présidentielle truquée de juillet 2024, plus de 2 300 personnes ont été arrêtées, 25 tuées en quelques jours, selon les chiffres officiels. L’ONG Foro Penal recensait encore plus de 800 prisonniers politiques à la fin 2025, dont des proches de Maria Corina Machado et un gendarme argentin, après plusieurs vagues de libérations. Cette « machinerie répressive », selon Human Rights Watch, qui aurait fait des centaines de victimes depuis l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chavez en 1999, combine exécutions extrajudiciaires, disparitions forcées, torture et détentions arbitraires, souvent menées par la garde nationale bolivarienne et les services de renseignement. Une mission d’enquête de l’ONU sur le Venezuela parle de « crimes contre l’humanité » commis de manière planifiée contre les opposants réels ou supposés et dénonce « l’impunité quasi totale » des responsables politico-militaires.
Milices au service du pouvoir
Autour de l’appareil d’État, un autre bras armé opère : les colectivos, véritables milices urbaines au service du pouvoir. Ils répriment les manifestations, contrôlent des morceaux de territoire et servent d’auxiliaires à la police politique. « C’est d’eux que nous nous méfions le plus en cas de vide institutionnel », témoigne un habitant du bidonville de Petare.
Des quartiers populaires de Caracas aux mines de l’État de Bolivar, le pouvoir partage le contrôle de la violence avec ces groupes. Impossible d’imaginer un changement de régime en fermant les yeux sur ces forces de terrain qui ont appris à vivre de la guerre de basse intensité. « Le système Maduro provient du castrisme, qui n’est pas seulement une idéologie, mais une technologie du pouvoir. Cela passe par la surveillance, le clientélisme et le chantage à la nourriture et aux médicaments », explique l’historienne franco-vénézuélienne Elizabeth Burgos, qui a bien connu Fidel Castro.
Concrètement, cette « technologie du pouvoir » a été importée de La Havane avec l’implantation de conseillers et de médecins cubains au cœur des services de renseignement et des dispositifs de contrôle social : registres d’électeurs, comités de quartier, distribution de nourriture. À la matrice castriste s’est greffé, au fil des années Maduro, un réseau d’alliances géopolitiques. D’anciens responsables du renseignement décrivent le pays comme une plateforme logistique et financière pour ces réseaux, dans une logique d’« axe narcoterroriste » qui mêle officiers chavistes, guérillas colombiennes et cadres du Hezbollah. En ruine, le Venezuela est ainsi devenu un nœud géopolitique où se croisent ELN colombien, résidus des Farc, réseaux iraniens, Hamas, cartels de la cocaïne et investissements chinois.
Pas d’embrasement à Caracas
Dans les rues de Caracas, l’embrasement redouté n’a pas eu lieu. Du moins, pour l’instant. Il n’y a pour l’heure pas d’appel à l’insubordination de l’armée, pas de base aérienne occupée et peu de dissidences visibles. Donald Trump n’a pas choisi de composer avec Maria Corina Machado, qui promettait au Point, en janvier 2025, de transformer en « hub énergétique » le « hub criminel » vénézuélien. En coulisses, l’entourage du président américain négocierait avec Delcy Rodriguez, son frère Jorge, les généraux, avec le secrétaire d’État, Marco Rubio, en courroie de transmission.
Trump parle d’une transition qu’il entend contrôler, évoque presque un protectorat et se vante déjà de sécuriser le pétrole vénézuélien comme on sécurise un actif stratégique. Dans ce jeu à somme nulle, les Vénézuéliens se retrouvent pris entre la survie politique sur fonds de rentes de l’« hydre de Caracas » et les calculs de Donald Trump. Pour leur plus grand malheur, le régime est encore debout, malgré la décapitation de son chef. « On n’aperçoit pas le bout du tunnel », regrette un habitant de Caracas.

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