Dans les églises de Caracas, la capitale du pays, les fidèles réclament la libération des prisonniers politiques. Entre marchandage diplomatique et détresse des familles, le Venezuela négocie sa liberté sous l’œil de Washington.
Dans la pénombre des nefs des églises de Caracas, le silence n’est plus seulement celui de la prière mais celui d’une attente qui confine au supplice. Dimanche 11 janvier, sous les voûtes chargées d’encens, les églises vénézuéliennes ont muté en d’improbables agoras de la résistance. Entre les mains de certains fidèles, les missels ont cédé la place à des pancartes de fortune où s’étale une supplique unique, répétée comme un mantra par une foule qui ne veut plus se taire : « Libérez tous les prisonniers politiques ! »
Le courage, ici, se mesure à l’épaisseur de la peur qui s’est emparée des artères de la capitale. Depuis les bombardements américains et la proclamation de l’état d’urgence, sortir de chez soi relève du défi. Pourtant, ils étaient des centaines à se rassembler pour réclamer la fin des incarcérations arbitraires, le respect des droits fondamentaux et la fermeture définitive des centres de torture. Les bougies allumées et les chapelets serrés entre les doigts ne sont plus de simples objets de piété. Ils sont les emblèmes d’une veillée qui s’étire depuis le jeudi 8 janvier aux abords des centres de détention.
Tout a commencé par une annonce de Jorge Rodriguez, le président de l’Assemblée nationale et frère de la présidente par intérim Delcy Rodriguez. Il s’agit d’un geste « pour la paix », disait-il, promettant la libération d’un nombre important de détenus. Depuis cette déclaration, les murs de béton de l’Helicoide (un centre commercial devenu un centre pénitentiaire), du Rodeo I ou de la Zone 7 de Boleita sont assiégés par des familles qui campent à même le sol. Ces lieux, que les rapports des Nations unies décrivent avec une précision glaçante comme des théâtres de traitements cruels, voient désormais défiler des mères et des épouses qui guettent une silhouette familière derrière les grilles. Mais les retrouvailles tant espérées se font attendre et la joie reste une denrée rare.
Une vingtaine de personnes libérées seulement
Les organisations non gouvernementales estiment qu’entre 800 et 1 000 personnes croupissent encore dans les geôles du régime pour des motifs politiques. On y trouve des adolescents, des femmes, des vieillards et même des patients en phase terminale. Certains attendent une audience judiciaire depuis des années tandis que d’autres purgent des peines délirantes pouvant atteindre trois décennies. Pourtant, ce lundi 12 janvier au matin, seule une vingtaine de prisonniers avaient retrouvé la liberté, soit à peine 2 % du total.
Cette promesse de libération avait pourtant été perçue comme une brèche dans le mur d’airain du chavisme, un signal que le statu quo vieux de vingt-six ans était enfin en train de vaciller. Mais la lenteur du processus et les mesures de contrôle imposées aux rares libérés, comme l’interdiction de s’exprimer publiquement, jettent un voile de doute sur la réalité de cette transition. Si quelques figures de proue ont pu franchir les portes de l’Helicoide, à Caracas, à l’image de l’ancien candidat Enrique Marquez ou de Biagio Pilieri (ancien député), leur libération ressemble à une mise en scène soigneusement orchestrée. Rocio San Miguel, directrice de l’ONG Control Ciudadano, a quant à elle été transférée directement vers Madrid, sans s’exprimer depuis. Pour les autres, ceux qui n’ont pas de nom connu ou de passeport étranger, leur sort reste suspendu à l’arbitraire.
Le contraste est saisissant entre les images de retrouvailles médiatisées et le quotidien de ceux qui dorment sur des cartons devant les prisons. Mariana Gonzalez de Tudares, fille du vainqueur de l’élection présidentielle de 2024 Edmundo Gonzalez Urrutia, incarne cette détresse. Son mari, Rafael Tudares Bracho, a été enlevé par les services de sécurité le 7 janvier 2025 alors qu’il accompagnait ses enfants à l’école. Depuis, le silence est total.
Le drame se répète pour les cinq enfants de l’opposant Juan Pablo Guanipa, que Le Point a interviewé en 2024. Le frère aîné multiplie les allers-retours entre Maracaibo et Caracas, hantant les couloirs de la police nationale sans obtenir la moindre information. Cette incertitude est devenue insupportable depuis l’annonce du décès suspect, le 10 janvier, d’Edilson Torres, un policier de 52 ans mort en détention sans que sa famille n’ait pu l’assister.
Équilibre précaire
Pendant que les Vénézuéliens s’épuisent dans l’attente, une autre scène s’est jouée à Manhattan. Le 5 janvier, Nicolas Maduro et son épouse Cilia Flores ont comparu devant un juge new-yorkais. En moins de quarante-huit heures, leurs droits leur ont été signifiés. Un luxe impensable pour les détenus de Caracas qui passent parfois des années sans même connaître les chefs d’accusation portés contre eux.
L’avenir du pays se joue désormais dans un équilibre précaire entre la peur et la nécessité de croire au changement. Le chavisme, qui s’est longtemps vendu comme une force rebelle et invincible, se voit aujourd’hui contraint de céder aux exigences de l’administration de Donald Trump. Traités pétroliers, ruptures avec les alliés historiques comme Cuba ou réouverture de l’ambassade américaine, le régime recule pour l’instant sur tous les fronts.
Delcy Rodrguez tente de maintenir une façade diplomatique, évoquant une tache indélébile laissée par les bombes tout en prônant une diplomatie de paix. À ses côtés, Diosdado Cabello, le ministre de l’Intérieur souvent perçu comme le verrou de toute transition, rappelle que le pouvoir des armes reste entre ses mains. Mais à Washington, le secrétaire d’État Marco Rubio dessine déjà les contours de l’après. Il parle de stabilisation pour éviter le chaos, de récupération économique et enfin de réconciliation nationale. Les Vénézuéliens, eux, n’attendent qu’un mot pour conclure cette tragédie : la démocratie.

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