Une petite fille en robe blanche à froufrous et en souliers vernis déambule sous la nef empoussiérée, s’assoit sur les marches de l’autel, entre deux tas de sacs de ciment, puis lève la tête vers le plafond, transpercé par un rai de lumière.
Autour d’elle, à l’intérieur de l’église grecque orthodoxe Mar Elias (Saint-Élie), règnent le silence et la dévastation. Les stigmates de l’attaque terroriste du 22 juin 2025 sont encore omniprésents.
Des murs fissurés, des gravats éparpillés, des portes et des vitraux soufflés, des murs gris criblés d’impacts desquels on a décroché toutes les fresques et les icônes colorées. Et une odeur de mort qui ne se dissipe pas.
Abou Bachir, le gardien de l’église, un sexagénaire au regard triste, dont le visage creusé est mangé par une épaisse barbe grise, montre les dégâts causés par les deux assaillants qui, après avoir tiré à l’arme automatique sur ceux qui se trouvaient sur leur passage, sont entrés dans l’église en pleine messe pour se faire exploser au milieu des 350 fidèles qui y priaient. La lourde porte d’entrée en métal s’est effondrée.
Des lambeaux de chair et des morceaux de corps ont été projetés jusqu’au plafond moucheté de sang, s’accrochant même au grand lustre en cristal, qui tient encore par le miracle du Saint-Esprit. « Quinze jours après, on a retrouvé un genou collé au plafond », témoigne Abou Bachir, horrifié par ce qu’il a vu ce jour-là. Pendant des heures, il a aidé à évacuer les blessés, ramassé les corps en charpie.
« Sans la foi, je ne pourrais pas continuer à vivre »
Le gilet explosif du kamikaze contenait des boulons pour faire plus de dégâts. Quelques mètres après la porte, une simple planche a été posée sur un trou béant qui traverse le sol en marbre. C’est à cet endroit que l’un des deux terroristes a activé sa veste suicide, alors que plusieurs hommes se jetaient sur lui pour tenter de le ceinturer.
« Depuis l’attaque, nous travaillons d’arrache-pied de 6 heures à minuit, pour redonner vie à cette église », témoigne le père Fadi Ghattas, présent le jour de l’attentat, parmi les membres de la communauté grecque orthodoxe de Dwela, ce quartier chrétien de l’est de Damas.
Le prêtre aux cheveux longs noués et à la barbe grisonnante cherche son souffle. « Nous n’avons pas repensé à ce jour depuis plus deux mois pour ne pas être abattus par la tristesse. Vingt-cinq personnes sont mortes [parmi lesquelles trois gardes musulmans, NDLR], sur le coup ou de leurs blessures, et plus de 150 ont été blessées, certaines mutilées à vie. Les familles de martyrs et de victimes nous disent que, si nous tenons le coup, elles tiendront aussi. Mais, sans la foi, je ne pourrais pas continuer à vivre », soupire-t-il, les yeux rougis par l’émotion.
« 22 baptêmes comme les 22 martyrs du 22 juin »
Derrière lui, une grande banderole a été accrochée au mur, représentant 22 « martyrs », guidés par Jésus, juché sur un char dont les chevaux traversent des flammes symbolisant l’attaque terroriste.
Mais ce 6 septembre est un jour de renaissance. Pour la première fois depuis l’attaque, des familles reviennent en nombre sur les lieux du crime. Les hommes, engoncés dans leurs costumes brillants, et les femmes, en robes et maquillage de grande cérémonie, se bousculent sur les marches. La fanfare des scouts se déploie dans la cour et fait retentir à coups de grosse caisse et de cuivres un air de résurrection.
La communauté célèbre aujourd’hui le baptême de 22 enfants : « 22 baptêmes comme les 22 martyrs du 22 juin », souligne le père Yohana. « C’est une immense émotion, cela ramène un peu de joie dans ce lieu martyrisé, c’est la première fois que nous vivons un événement pareil, c’est un grand honneur pour toutes ces familles », affirme Naram Ibrahim, qui fait partie d’un groupe de volontaires, l’Union des faucons d’Antioche, mobilisés pour l’organisation.
« Un moment historique »
La cérémonie de baptême se déroule dans les sous-sols de l’église, une pièce sans fenêtres, décorée d’angelots en plâtre et éclairée d’une lumière blafarde. La chaleur et l’humidité y sont étouffantes.
Les familles s’agglutinent autour des baptistères, parfois de simples bassines en plastique. Les psalmodies des représentants religieux couvrent à peine le brouhaha ambiant, le rotor des ventilateurs et les pleurs des enfants.
Sur une table ont été disposées 22 serviettes d’une célèbre marque de sport, roulées et serrées par un ruban, bleu pour les garçons, rose pour les filles.
« C’est une joie indescriptible de vivre cela à l’endroit où ont été tués nos frères et sœurs », témoigne Jean-Pierre, un colosse barbu, la chemise blanche trempée de sueur et les yeux embués. « C’est un moment historique », ajoute celui qui est venu faire baptiser sa petite Christiana.
« Ces enfants représentent une renaissance »
Les enfants sont plongés dans l’eau, puis remis dans les bras de leurs parents et enroulés dans les serviettes avant d’être coiffés d’une couronne de laurier. « Miséricorde pour les martyrs. Ces enfants représentent une renaissance, un espoir de reconstruire notre communauté », affirme avec gravité le prêtre grec orthodoxe de l’église.
À la fin de la cérémonie, les familles défilent dans la pièce en faisant plusieurs passages à l’aplomb du trou laissé dans le plafond par le kamikaze. Au-dessus, dans l’église, on fait tomber par l’ouverture béante une pluie de pétales de roses blanches pour accueillir les nouveaux baptisés. Pour conjurer le sort et faire renaître toute une communauté meurtrie.
Le temps est suspendu en ce samedi après-midi. La joie calme la douleur et efface les doutes que les chrétiens grecs orthodoxes de Damas partagent sur l’avenir de la Syrie. « La situation reste difficile pour tous les Syriens. On se bat pour pouvoir rester ici », observe le père Yohana.
« Ils ne peuvent pas reconstruire la Syrie sans les chrétiens »
L’effondrement du régime de Bachar el-Assad et l’avènement au pouvoir des islamistes de Hayat Tharir al-Cham ont plongé tout le monde dans l’incertitude. « Tout a changé depuis le 8 décembre ; pour nous, la situation était plus stable avant le changement de régime, maintenant nous nous battons pour avoir plus de droits. Mais, depuis l’attentat, c’est comme si nous avions fait vingt pas en arrière », se lamente le prêtre de Mar Elias.
« Il y a un dialogue avec les autorités, mais, chaque fois que nous parvenons à établir un lien, dix jours plus tard il y a un changement d’interlocuteur. Cela reste très instable. Il y a de plus en plus de pressions. On trouve des gens honnêtes parmi les dirigeants, mais on voit aussi des groupes qu’ils ne parviennent pas à contrôler. De toute façon, ils ne peuvent pas reconstruire la Syrie sans les chrétiens », se rassure-t-il.
Pour les chrétiens de ce quartier de Dwela, à Damas, qui s’est recroquevillé pendant l’été, la réaction des nouveaux dirigeants n’a pas été tellement à la hauteur. Ni le président de transition, Ahmed al-Chareh, ni aucun représentant officiel ne sont venus à Mar Elias après l’attentat pour témoigner de leur solidarité avec les victimes.
Seule la ministre des Affaires sociales, Hind Kabawat, est venue à l’église, mais elle n’échappe pas non plus aux critiques. « Elle est venue en tant que chrétienne, pas en tant que responsable politique, précise Fadi Ghattas. Bien sûr, je regrette que le président ne soit pas venu, cela aurait été un geste fort. » La lenteur avec laquelle avance l’enquête ouverte pour faire la lumière sur l’attentat ne rassure pas non plus les membres de l’église.
Al-Chareh accusé d’être un agent américain
L’attaque a été revendiquée par un groupe peu connu, Saraya Ansar al-Sunna (la Brigade des partisans de la sunna), organisation salafiste djihadiste apparue en janvier 2025, hostile aux minorités alaouite, druze et chrétienne. Suspectée d’être une scission des Hourras al-Din, un groupe resté proche des djihadistes, elle est très critique du nouveau président Al-Chareh, accusé d’être un agent américain.
Le pouvoir avait mis en cause l’État islamique, Daech, dont les cellules dormantes restent prêtes à agir dans tout le pays. Ses membres pourraient en être proches. Mais pourquoi Mar Elias en particulier a-t-elle été prise pour cible ?
Fadi Ghattas s’interroge. Trois semaines avant l’attentat, un incident à l’église avait impliqué des prédicateurs musulmans et entraîné une bagarre. « Mais il y a d’autres possibilités, tempère-t-il. Peut-être veut-on nous livrer un message ? » Après les massacres qui ont frappé les alaouites, en mars, puis la communauté druze, début juillet, les chrétiens s’inquiètent pour leur survie en Syrie.
« Nos jeunes ont peur »
En ce jour de cérémonie, le gouvernement de Damas a déployé des forces impressionnantes pour assurer la sécurité autour de Mar Elias. Des dizaines de membres des forces de sécurité, habillés de noir, des snipers postés sur les toits, des barrages routiers et au moins trois équipes cynophiles aux véhicules flambant neufs, fournis par les Émirats arabes unis.
Les autres lieux de culte du quartier, dont la cathédrale Saint-Paul et l’église arménienne, se trouvent à quelques mètres. Toute la mosaïque des chrétiens de Damas vit depuis dans l’angoisse d’une nouvelle vague de violences.
Un membre de la communauté grecque orthodoxe confie : « Nos jeunes ont peur. Beaucoup de musulmans nous détestent et voient notre foi comme une menace. » Ces derniers mois, de nombreux chrétiens partent en exil, confirme-t-il, et le nombre de familles qui vivent à Damas, environ 5 000, ne cesse de décroître.
« De la joie, de l’amour et de l’espoir »
George, le père de l’un des 22 enfants baptisés, est submergé d’émotions paradoxales. « Nous ne voulons plus vivre ici. Il y a des meurtres partout, nous avons peur que nos enfants soient tués. Nous devons partir, il n’y a plus d’avenir pour nous dans ce pays. » « La période n’est pas terminée. Je pense qu’il y aura d’autres attaques », souffle, de son côté, pessimiste, l’un des prêtres de l’église.
En ressortant du sous-sol, les fidèles de Mar Elias se congratulent et s’embrassent longuement. Un nuage de fumée de cigarette flotte sur l’assemblée. La fanfare des scouts joue l’Hymne à la joie à pleins poumons tandis que l’on fait décoller dans la cour six colombes blanches, symboles de paix. « Tout cela nous apporte de la joie, de l’amour et de l’espoir, c’est un beau symbole », s’émeut George Jarouch.
Pour prolonger ce sentiment, l’après-midi se termine en musique. Un groupe composé de musulmans de Damas en costumes traditionnels venus communier avec leurs compatriotes chrétiens entraîne tout le monde dans une danse endiablée.
Au rythme de la zourna, une flûte courte en bois de mûrier qui produit un son nasillard, et des darboukas, les deux communautés se mêlent et les jeunes baptisés passent de bras en bras. Le père Yohana, qui est né et a vécu toute sa vie dans ce quartier de Dwela, y voit un motif d’espoir. « Quand on fait du pain, il faut du levain. Ce sera pareil pour la Syrie et ses chrétiens. »

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