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Bruno Le Maire : « Une “union de nations” pour sortir l’Europe de l’impasse »

Bruno Le Maire : « Une “union de nations” pour sortir l’Europe de l’impasse »

Face à l’incapacité de l’UE à 27, Bruno Le Maire plaide pour un leadership franco-allemand élargi à l’Italie, à l’Espagne, aux Pays-Bas et à la Pologne.

Face à l’Amérique de Donald Trump, à la montée en puissance de la Chine et à la guerre en Ukraine, Bruno Le Maire plaide pour une refonte radicale de la gouvernance européenne et propose la création d’un directoire à six pays – France, Allemagne, Italie, Espagne, Pays-Bas et Pologne – qui se substituerait aux instances actuelles. Dans un discours programme sur l’avenir de l’Union européenne, prononcé à l’École normale supérieure ce jeudi 15 janvier à l’invitation de la revue Le Grand Continent, l’ancien locataire de Bercy démonte méthodiquement l’architecture institutionnelle de l’UE, qu’il qualifie de « monstre technocratique », et appelle à un retour au peuple par référendum. Un texte qui marque une rupture nette avec la méthode communautaire et dessine les contours d’une Europe à géométrie variable assumée. En voici l’intégralité.

Cette conférence ne nous rajeunit pas. La dernière fois que je me suis retrouvé dans cette salle, je devais avoir 20 ans. J’étais alors étudiant et totalement libre. Trente-sept ans plus tard, me voici à nouveau totalement libre.

« On oublie toujours les évidences », disait mon professeur de philosophie. Donc nous allons commencer par une évidence : nous vivons un grand dérèglement du monde.

Le « fight club » des puissants

Il tient à quatre événements précis : la crise du Covid, le début de la guerre en Ukraine, la réélection de Donald Trump et la brutale montée en puissance de la Chine.

Mais il tient aussi à une réalité plus profonde : le retour des peuples. En Iran, les manifestations en cours et le courage de la population nous rappellent une chose simple : on ne gouverne jamais éternellement contre son peuple. Toute oppression a une fin. Toute force a ses limites. Les Européens doivent peser de toutes leurs forces dans le sens de la liberté et du peuple. Ils doivent reprendre leur place dans les négociations. Ils ne peuvent pas abandonner aux seuls Américains le sort des Iraniens.

Le grand dérèglement peut se résumer simplement : fin des règles anciennes, lutte à mort pour la définition des règles nouvelles. Le monde des institutions de 1945 est derrière nous. Le monde du chaos est devant nous. Trois personnalités le dominent : Donald Trump, Xi Jinping et Vladimir Poutine. Ils ont transformé la scène internationale en « fight club », très loin des règles policées des clubs européens, qui sont passés de mode.

« Il faut une science politique nouvelle à un monde tout nouveau », disait Tocqueville en observant la progression de la démocratie en Europe et dans le monde. En observant la décomposition de l’ordre mondial dans lequel nous vivons depuis quatre-vingts ans, nous pourrions dire : il faut un grand ajustement à un monde de grand dérèglement. Pour les Européens, le choix est décisif et simple : nous ajuster ou nous effacer.

Des actes, pas des mots

Un grand ajustement commence par une grande lucidité. Nous ânonnons, nous les Européens, les mêmes mots depuis des années : lien transatlantique, alliés américains, multilatéralisme, indépendance. Plus nous bêlons, plus les loups nous dévorent.

Nous ne devons plus nous réfugier dans les mots, nous devons nous protéger par des actes. Nous devons sortir de nos illusions et voir clair dans ce que veulent nos partenaires.

La doctrine du requin

Que veulent les États-Unis ? Washington veut la domination. Washington veut faire plier adversaires et alliés. La domination américaine a un objectif intérieur : la relance de la production manufacturière et la domination technologique. Elle a un objectif extérieur : contenir la montée en puissance de la Chine. Elle a un objectif médiatique : la saturation des réseaux et la sidération des opinions. Elle a une méthode : une imprévisibilité totale. La doctrine Trump est une absence de doctrine. Les résultats sont spectaculaires et immédiats, mais les dommages seront irréversibles et durables sur l’influence américaine dans le monde. Les alliés prennent peur, tandis que les adversaires se structurent.

La grande nouveauté avec la nouvelle administration en place est que les intérêts écrasent les valeurs. Tout se négocie. Dans le Golfe : « Achetez des bitcoins à ma famille, vous aurez des puces américaines ». En Russie : « Vendez des parts dans vos sociétés gazières et pétrolières, vous aurez la paix en Ukraine. » Avec la Chine : « Ne réduisez pas vos exportations de terres rares, nous baisserons les tarifs douaniers. » Le seul art que pratique Donald Trump est celui du deal. Il faut être fort pour entrer en négociation avec lui.

Un grand patron américain me le disait récemment : « Make no mistake, you are playing with sharks. » (Ne vous y trompez pas, vous jouez avec des requins). Il est loin le temps où John Kennedy affirmait haut et fort : « We shall pay any price, bear any burden […] to assure the survival and success of liberty. » (Nous paierons n’importe quel prix, nous supporterons n’importe quel fardeau […] pour assurer la survie et le succès de la liberté.)

Dans un article publié le 3 mars 2025 par Le Grand Continent, je disais que nous vivions un schisme occidental. Je regrettais les attaques inacceptables du vice-président Vance contre l’Europe. Les critiques de la nouvelle doctrine de sécurité sont tout aussi inacceptables. Faut-il le rappeler ? Dans notre histoire récente, ce sont les États-Unis qui ont trahi l’Europe, pas l’Europe qui a trahi les États-Unis : ce sont les États-Unis qui ont quitté précipitamment l’Afghanistan, qui ont refusé de faire respecter nos lignes rouges en Syrie ou qui ont remis dans le jeu Vladimir Poutine. Les continents américain et européen divorcent sur les valeurs. Ce divorce est irrémédiable.

Washington ne veut plus la liberté

Washington ne veut plus la liberté, Washington veut faire main basse sur tout ce qui pourra garantir la puissance américaine au 21e siècle. Après le pétrole vénézuélien, suivront les terres rares du Groenland. À ce jeu, une confrontation ouverte entre Donald Trump et les Européens est désormais possible. Les courbettes et les flatteries ne suffiront plus.

Nous, Européens, nous devrons dire stop à Donald Trump. Sinon nous irons d’humiliation en humiliation, avec un daddy qui ne nous respecte pas, qui ne nous aime pas, qui ne nous considère pas. Sinon nous ne serons pas à la hauteur de la promesse de droit et de liberté qui a toujours été le ciment du projet européen. Nous ne pouvons pas avoir le droit international à géométrie variable. La souveraineté des nations est et doit rester le principe cardinal des relations internationales. Ce premier moment de vérité est proche.

L’Empire du Milieu retrouvé

Que veut la Chine ? La Chine veut retrouver la place de puissance ordonnatrice qui a été la sienne deux millénaires plus tôt. Elle veut venger les humiliations du 19e et du 20e siècle.

Dans ce cadre, la réunification avec Taïwan est évidemment un objectif stratégique. Instruit par les déboires de la Russie en Ukraine, je doute que Pékin se lance dans une opération militaire de grande envergure. Le temps lui donnera ce que la rage lui ferait perdre. Aimanter, contraindre et infiltrer Taïwan sera sans doute plus efficace que de débarquer sur des côtes hostiles.

Car le principal atout de la Chine tient à sa montée en puissance économique et technologique vertigineuse depuis trois décennies. Les Européens ont oublié cette règle absolue des relations internationales : ne sont attirantes que les puissances qui réussissent.

Un seul chiffre : en 2030, la Chine pourrait représenter à elle seule près de 50 % de la production manufacturière du monde. Elle n’est plus l’atelier du monde : elle en devient son fournisseur exclusif.

Ne pas surestimer Pékin

Cette réalité brute ne doit pas pour autant nous conduire à surestimer les capacités chinoises. Nous minimisons les fragilités liées à une démographie déclinante, à un marché immobilier fragile, à la rigidité de l’organisation politique et aux rivalités internes au Parti communiste chinois, qui précèdent la guerre de succession de Xi Jinping. Nous prenons la domination chinoise pour un fait acquis, quand nous devrions apprécier avec plus de mesure les forces et les faiblesses de son modèle pour en tirer parti.

Le moment est donc venu de repenser en profondeur notre relation avec Pékin pour construire une nouvelle relation de partenariat économique. Pour l’Europe, un pivot asiatique est nécessaire. Ce sera le deuxième moment de vérité. Il est proche également.

Que veut la Russie ? Il y a deux puissances dangereuses : les puissances qui naissent et les puissances qui disparaissent.

La Russie meurt mais se rêve encore en empire. Dans les années à venir, elle continuera à disputer les territoires perdus de son empire, par des opérations directes ou par des provocations. Une nation aussi vaste avec un PNB aussi faible ne peut plus prétendre jouer les premiers rôles, mais elle peut endosser facilement le rôle du méchant. En diplomatie comme au cinéma, ce rôle a un avantage : il attire les regards. Il a un défaut : souvent il finit mal. La seule question est de savoir qui exercera la tutelle de la Russie : la Chine ou les États-Unis ? La géographie et notre histoire commune commandent que les Européens pèsent de tout leur poids dans la définition des nouvelles relations avec la Russie.

Un cessez-le-feu en Ukraine

Pour cela, la première étape est un cessez-le-feu en Ukraine.

La situation actuelle nous place dans une position de demandeur et donc de faiblesse par rapport à Washington. Les Européens doivent participer directement aux négociations futures, en utilisant comme levier de négociation les garanties de sécurité que Paris, Londres et Berlin ont commencé à mettre sur pied. Ces garanties doivent être aériennes et maritimes. Elles ne peuvent en aucun cas comprendre la présence de troupes sur le territoire ukrainien.

Les Européens doivent collectivement et après accord des Ukrainiens reprendre contact avec Vladimir Poutine. Ils doivent utiliser le crédit que leur a donné leur courage, leur constance et leur unité dans la défense de Kiev. Ce sera le troisième moment de vérité. Il est immédiat.

L’Europe ne sait pas ce qu’elle veut

Que veulent les Européens ? Ils ne le savent pas. Ils se laissent vivre, de moins en moins bien. À un leader européen qui vantait les charmes du « way of life » européen, un dirigeant de Singapour a répondu sous mes yeux : « Enjoy, till it last » (Profitez-en tant que ça dure). Cruel résumé de notre situation : nous ne nous donnons pas les moyens économiques et financiers de défendre notre modèle de société. Nous ne nous donnons pas les moyens d’être libres. Si nous ne nous réveillons pas, demain nous serons sommés de choisir notre camp entre les États-Unis et la Chine, au lieu de défendre le seul camp qui compte : le nôtre.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les Européens avaient pourtant réussi une prouesse invraisemblable : rassembler des nations ennemies dans un projet de paix et de prospérité.

Mais depuis la chute du mur de Berlin, nous nous sommes enfermés dans des certitudes illusoires en déléguant notre sécurité aux États-Unis, en pariant sur la démocratisation de la Russie, en accueillant de nouveaux États sans améliorer notre capacité de décision, en ouvrant totalement notre marché à la Chine. Nous nous sommes enfermés aussi dans des procédures : les technocrates décident, les politiques endossent, les peuples subissent. Mécanique implacable.

Le béton de Bruxelles

Résultat : un pessimisme chronique gagne les peuples européens, qui les fait tomber un à un dans les bras des extrêmes. La seule chose que les opinions ne pardonnent pas et ne pardonneront jamais à leurs responsables politiques, c’est l’impuissance. Or une impuissance chronique gagne tous les membres du corps politique européen, qui se débat sans agir. Là où il faudrait frapper vite et fort contre l’immigration illégale, contre le décrochage technologique, contre l’effondrement de notre productivité, contre les menaces extérieures, nous repoussons les décisions nécessaires. Le rapport de Mario Draghi disait tout. Mais il ne donne rien. Les extrêmes et nos adversaires se frottent les mains.

Car ils ont le même projet : la vassalisation heureuse du continent européen. La montée des nationalismes ne conduira plus à la guerre, mais à la soumission aux nouvelles forces du monde, militaires ou technologiques. Les extrêmes sont les marionnettes des régimes autoritaires. Ils sont les porte-voix de Steve Bannon, de Musk, de Trump et de Poutine. Tous rêvent de faire tomber la France dans leur escarcelle. Une France sans Europe, une France où le drapeau européen serait retiré des édifices publics comme il a disparu des estrades du RN, une France seule et faible, voilà le projet.

Nous méritons mieux. Nous pouvons beaucoup mieux. Mais encore faut-il savoir ce que nous voulons être au 21e siècle, quelle place nous voulons défendre, quel rôle nous voulons endosser.

Un empire désiré

Nous ne serons plus un « empire de conquête », mais nous pouvons être un « empire de paix ». Nous ne serons plus un « empire craint » mais nous pouvons être un « empire désiré », qui attire les meilleurs scientifiques, les plus grandes universités, les meilleurs cerveaux, les consciences les plus imaginatives, les investisseurs, les entrepreneurs. Nous ne serons plus une « force de domination », parce que nous avons appris dans notre histoire les limites de la force et de la domination. Mais nous pouvons devenir cet « espace de raison et de liberté », qui offre un refuge et un projet à toutes les consciences désemparées du monde. Nous devons reprendre le flambeau démocratique que les Américains ont laissé tomber.

Le « grand continent » doit mériter son nom, en engageant sans délai les ajustements nécessaires au grand dérèglement du monde.

Rompre avec la gouvernance actuelle

Le premier ajustement nécessaire est celui de notre gouvernance. Depuis des années, la Commission étend son emprise, les Nations reculent et les peuples avec elles. Il faut rompre avec cette gouvernance et en proposer une nouvelle.

La priorité absolue est de définir un nouvel équilibre des forces institutionnelles en faveur des nations, donc en faveur des peuples. La Commission devrait avoir désormais pour trois seules missions la réalisation totale du marché unique, la négociation des accords commerciaux et la simplification des normes. Partout ailleurs, le principe de substitution jouerait au profit des nations. Les sujets de défense, de sécurité, de diplomatie ne seraient plus traités par la présidente de la Commission, qui ne dispose pas de la légitimité nécessaire dans ces domaines.

Renforcer le Conseil

Dans ce rééquilibrage au profit des nations, il est indispensable que la capacité de décision du Conseil soit renforcée. Nous devons mettre fin aux présidences tournantes, qui nous interdisent de définir des objectifs stratégiques à trente ans et de les tenir, alors même que la lutte contre le changement climatique et les révolutions technologiques nous imposent de planifier nos décisions sur au moins deux générations. Nous devons étendre le vote à la majorité qualifiée, par exemple sur les sujets financiers et fiscaux. Nous devons stopper les élargissements sans fin. Nous devons supprimer le service européen d’action extérieure (SEAE, NDLR) de l’Union qui empiète inutilement et sans efficacité aucune sur les prérogatives des États.

Division impossible, unité improbable

Le deuxième ajustement est celui du leadership. Il est le plus nécessaire. Il est aussi le plus difficile, entre nations qui partagent une si longue histoire de rivalités et de conflit.

« Division impossible, unité improbable » : voilà le nœud gordien. Aucune nation seule en Europe n’a plus désormais la puissance nécessaire pour peser sur les affaires du monde, mais aucune nation n’accepte non plus que l’Europe décide à sa place. « Division impossible, unité improbable » signifie : « Nationalisme impossible, fédéralisme improbable ».

En temps de paix, cette absence de leadership ne posait pas de problème majeur. La vie suivait son cours. Kissinger demandait : « L’Europe, quel numéro de téléphone ? » et chacun souriait.

En temps de guerre, commerciale et technologique maintenant, militaire demain, cette absence de leadership est une faute impardonnable. Elle nous conduira à notre perte.

Le drame des semi-conducteurs

Prenons les semi-conducteurs, qui sont le nerf de toutes les guerres technologiques et idéologiques à venir. Les États-Unis investissent des milliers de milliards de dollars dans cette technologie. Ils contraignent les entreprises en leur interdisant certaines exportations vers la Chine, ils font venir le géant taïwanais TSMC, ils intègrent les manufactures et les laboratoires de recherche, ils se placent en situation de monopole. Ils vont vite, ils frappent fort, ils innovent et ils contrôlent.

Les Européens ont tout pour réussir dans ce domaine dont dépendra la puissance dans les décennies à venir : ASML pour la lithogravure, IMEC et le CEA pour la recherche, STMicroelectronics pour la fonderie, ARM pour le design. Mais nous sommes divisés, lents, faibles. Nous régulons à la vitesse de la lumière. Nous innovons lentement. Il faudrait dégager 100 milliards d’euros par an pour rattraper notre retard. Nous en avons moins du dixième. Nous avons réussi à lever 750 milliards d’euros de dette en commun pour protéger notre économie face au Covid, après des semaines de négociation que le président de la République et moi avons menées nuit et jour avec Olaf Scholz et Angela Merkel. Mais nous sommes incapables de trouver des sommes équivalentes pour investir dans les semi-conducteurs, développer nos capacités technologiques, transformer nos entreprises et former nos salariés. Nous défendons nos acquis, nous sacrifions notre avenir.

Résultat : nous représentions 40 % du marché des semi-conducteurs en 1990, moins de 10 % désormais. Nous pouvons disparaître du marché. Le Chips Act est louable, mais il ne stoppera pas la descente aux enfers. Il nous reste à peine vingt-quatre mois pour réagir, après il sera trop tard.

Un leadership à six

Quelle est la solution ? Rassembler nos compétences, partir des besoins des clients industriels, défendre une préférence européenne. Et surtout : avancer avec un nombre réduit de nations.

Le leadership ne se partage pas à 27. Une Europe de pointe est donc nécessaire. Elle pourrait comprendre la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas et la Pologne pour former une « Europe des 6 ».

Un « Conseil de sécurité européen » plus large, dont chacun des membres aurait un droit de veto, pourrait intégrer, au-delà de cette « Europe des 6 », le Royaume-Uni et la présidence tournante des États nordiques.

Le leadership de cette « Europe des 6 » pourrait se développer dans les domaines suivants : les universités avec des diplômes communs et une gouvernance partagée, l’IA avec des capacités de calculs et de stockage des données, les marchés de capitaux avec la mise place d’une union des marchés de capitaux sous deux ans, la défense avec des programmes communs et des achats de matériels réservés, l’espace avec la réalisation d’un nouveau lanceur pour succéder à Ariane 6 et une constellation autonome, la lutte contre l’immigration irrégulière avec des forces communes pour protéger nos frontières et démanteler les réseaux de passeurs.

Cette « Europe des 6 » resterait ouverte. Elle serait représentée par un président choisi par ses pairs, qui remplacerait le président du Conseil européen à 27. Elle aurait un ministre des Affaires étrangères, qui remplacerait le représentant de l’Union à 27. Elle reposerait sur un nouveau Traité.

Le retour au peuple

Ce nouveau Traité serait soumis au vote des peuples concernés. Je ne vois aucune autre manière de refonder la construction européenne sur des bases solides que par le retour au peuple. On me dira : le Brexit. Je réponds : le Traité de Lisbonne. En approuvant par un vote parlementaire le décalque du traité rejeté par un vote populaire le 29 mai 2005, nous avons affaibli la légitimité du Parlement, sapé la construction européenne et détruit la confiance du peuple.

Seul un nouveau référendum peut faire ce qu’un autre référendum a défait. Les peuples sont de retour : tant mieux. Nous devons en faire notre force.

Coopérer avec les États-Unis, pivoter vers l’Asie

Le troisième ajustement est géopolitique. Face au grand dérèglement du monde, les Européens doivent se poser quatre questions : qui sommes-nous ? avec qui voulons-nous coopérer ? sur quels sujets ? suivant quelles règles ?

À ces questions, mes réponses seront : nous sommes un continent fini et libre, nous devons continuer à coopérer militairement avec les États-Unis, opérer un pivot asiatique pour la coopération économique et élargir nos partenariats commerciaux à de nouvelles puissances.

Nous sommes un continent fini et libre, nous devons donc arrêter avec les élargissements indéfinis. Le projet européen ne peut pas être un « work in process » permanent. De ce point de vue, l’entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne est une erreur. Car elle est un jeu de dupes. Elle n’apportera pas à l’Ukraine la sécurité dont elle a besoin, elle exposera davantage les Européens à la menace militaire russe, elle permettra aux Américains de se défausser de leurs responsabilités, elle déstabilisera notre agriculture, elle repoussera encore plus toute perspective de puissance géopolitique européenne.

La coopération militaire avec les États-Unis est un fait. Il serait difficile pour nos armées européennes de se passer des entraînements avec les armées américaines, les plus avancées et les plus performantes au monde. Pour autant, coopération ne veut pas dire soumission. Toute intervention américaine contre la souveraineté du Groenland ne pourra conduire qu’à la remise en cause de l’Otan. Une Alliance qui ne protège pas ses alliés est inutile. Une Alliance qui les attaque est morte.

L’efficacité plutôt que le prestige

Pour les Européens, ce moment de bascule peut arriver plus vite que prévu. Il exige donc une remise à niveau immédiate de nos forces avec des équipements appropriés comme des capacités de frappe en profondeur, des systèmes d’alerte précoces autonomes et des capacités d’interception de missiles, des drones, des moyens de géolocalisation et de communication indépendants. L’Allemagne s’est engagé dans un réarmement rapide. Nous devons saisir cette occasion pour renforcer notre partenariat avec elle, dans le respect de nos intérêts industriels et technologiques.

Pour la France, cela signifie poursuivre son effort budgétaire pour les armées, tout en redéfinissant nos priorités capacitaires dans un nouveau Livre Blanc : nous devons continuer à moderniser notre dissuasion, nous devons bâtir notre indépendance en matière de drones, nous devons disposer de capacités robotiques de pointe. Comme ministre des Finances, j’ai soutenu le doublement du budget des Armées. Comme citoyen, je suis en droit de demander quelle protection concrète ces moyens financiers exceptionnels nous donnerons. Nous devons privilégier l’efficacité sur le prestige. Le nouveau porte-avions par exemple ne peut avoir de sens que si d’autres puissances européennes sont prêtes à construire des bâtiments équivalents pour assurer une permanence à la mer. Dans le cas contraire, le nouveau porte-avions sera un projet coûteux, daté et inefficace. Des frégates seraient plus utiles pour lutter contre l’immigration illégale, le narcotrafic ou la violation de nos zones de pêche.

Une réflexion approfondie sur le parapluie nucléaire européen est également nécessaire, face à une Russie dotée d’un arsenal nucléaire décisif.

Stabilité et prévisibilité

Notre doctrine stratégique européenne est donc à revoir complètement et collectivement, en étudiant les deux options pour une défense européenne : avec l’Otan et sans l’Otan.

La coopération économique avec le continent asiatique, en particulier la Chine et l’Inde, doit entrer dans une nouvelle ère. Nous pouvons garantir à ce continent ce que les États-Unis ne garantissent plus et qui est pourtant le plus précieux : la stabilité et la prévisibilité. Mais toute nouvelle coopération devra obéir à des règles nouvelles. Les investissements chinois sont les bienvenus en Europe, à la condition impérative que ces investissements respectent trois règles qui nous ont été imposées sur le marché chinois : des transferts de technologies dans les domaines où nous accusons le plus de retard, des recrutements de salariés européens et un partage équilibré de la gouvernance des entreprises.

Pour parvenir à ce résultat, nous devons faire du marché unique un levier de négociation puissant. Arrêtons de jouer avec les règles du 20e siècle comme la libre concurrence ou l’ouverture du marché quand les autres puissances jouent avec les règles du 21e : la protection douanière, la préférence nationale, les subventions publiques. Je plaide donc pour un « protectionnisme de rattrapage », qui nous permettra dans certains domaines comme les batteries électriques ou les véhicules électriques de refaire notre retard technologique par rapport à des puissances qui ont lourdement subventionné leur production manufacturière.

Nous devons également gagner en indépendance dans tous les secteurs sur lesquels nous sommes encore trop dépendants de la Chine, comme les terres rares. Xi Jinping nous avait avertis : il ferait des terres rares un instrument de puissance au service des intérêts stratégiques chinois. Il a mis sa menace à exécution. Je plaide donc également pour une « nouvelle politique industrielle », fondée sur une planification de long terme de nos besoins technologiques et en métaux critiques, une sécurité d’approvisionnement par la relance des activités minières et de raffinage et un seuil minimal d’intégration dans les produits finis. Cette « nouvelle politique industrielle » viendrait relancer les travaux que nous avions ouverts avec mon homologue allemand Peter Altmaier en publiant un manifeste franco-allemand en février 2019.

Une doctrine pour le 21e siècle

Le dernier ajustement est doctrinal. Les Européens continuent à vivre suivant une doctrine politique du 20e siècle, ils doivent définir une doctrine politique pour le 21e. La libre concurrence, la paix universelle et le primat des institutions multilatérales sur la volonté des nations ont cédé la place à une guerre commerciale larvée, à des menaces de conflit et au retour des empires.

En aucun cas le continent européen ne peut suivre cette pente dangereuse pour le monde et contraire à ses valeurs. Et quel citoyen européen serait prêt à entrer dans une logique de conflit ouvert avec la Chine ou avec les États-Unis ? Mais nous ne pouvons pas non plus ignorer ce grand tournant dans les relations internationales.

Nous devons donc ajuster notre doctrine politique en nous dotant des instruments de riposte et de dissuasion commerciale nécessaires. Le jour où nous aurons imposé un contenu européen dans les iPhone et les outils numériques vendus en Europe, nous aurons un marché pour la production de semi-conducteurs. Le jour où nous serons unis pour défendre la taxe sur les géants du numérique, nous aurons de nouvelles ressources financières pour investir dans les nouvelles technologies. Le jour où nous considérerons les plateformes numériques comme des éditeurs, responsables pénalement de leur contenu, nous pourrons mettre fin aux dérives libertaires des géants du numérique. Le jour où nous assurerons une véritable réciprocité sur les normes environnementales et sanitaires, le Mercosur ne sera plus un chiffon rouge mais une opportunité.

Revoir le mandat de la BCE

Nous devons rompre avec certains dogmes que nous ne remettons jamais en cause, faute de courage. La BCE a un seul et unique objectif : la stabilité des prix. Mais à un moment où nous sommes frappés par 15 % de droits de douane américains et par une dépréciation de 15 % du dollar, le rôle de la BCE est de veiller à ce que notre monnaie commune reste compétitive et ne soit pas un boulet pour nos exportations. Nos entrepreneurs font face à une perte de compétitivité mécanique de 30 % et nous restons les bras croisés. Je propose par conséquent que nous ajoutions à l’objectif de stabilité des prix un objectif de croissance à la BCE.

Nous devons aussi proposer des alternatives diplomatiques à la perspective de plus en plus sérieuse de la guerre. Nous devons inventer des formats de discussion nouveaux, sur une échelle régionale. Nous devons redonner du crédit aux institutions multilatérales existantes en élargissant la composition des membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations unies ou en mettant en place un siège européen au FMI.

Le grand continent ne peut pas se concentrer uniquement sur son propre avenir. Il a une responsabilité à exercer dans le monde, pour défendre le droit et la justice, lutter contre la montée des inégalités économiques et combattre le réchauffement climatique. Comme grand pôle économique, scientifique et financier, il en a les capacités. Comme acteur politique, il lui reste à en avoir la volonté.

Sortir de la confusion française

Il faut un moteur à ce grand ajustement. Longtemps la France a eu ce rôle. Mais la confusion totale dans laquelle nage en ce moment notre nation nous en prive.

Depuis deux ans, nous avons tourné le dos à la seule politique économique qui assurera notre prospérité : plus de travail, moins de charges, moins de taxes, moins de paperasse. Plus de production, moins de consommation. Plus de risque, moins de précaution.

Il faut donc sortir de la confusion pour aller vers la clarté de la décision politique, qui nous permettra rapidement de retrouver notre rang et de nous hisser à la hauteur des circonstances. La France ne doit se faire aucune illusion : son leadership politique en Europe est désormais disputé, sa place de membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations unies est contestée, son influence culturelle est battue en brèche. La France a une vocation singulière. Elle reste et restera toujours pour moi « la grande Nation ». Mais une « grande Nation » qui ne se remet pas en cause et qui ne se réinvente pas devient vite « un petit pays ». Une « grande Nation » qui retourne aux vieilles recettes des impôts et des taxes pour redresser ses comptes, qui refuse de rééquilibrer son modèle économique au profit des plus jeunes, donc de son avenir, ne peut inspirer personne.

Quatre enjeux me semblent décisifs pour que la France reprenne au 21e siècle le rôle qui a toujours été le sien aux heures difficiles : ouvrir une voie, entraîner les autres nations, inspirer ses partenaires européens.

Restaurer l’autorité de l’État

Le premier est la restauration de l’autorité de l’État. Un État fort fait une nation unie, un État faible fait une nation divisée. Nous y sommes. Notre État est faible parce que ses responsabilités ne sont pas définies, ses décisions sont impuissantes, ses agents sont trop nombreux. Un État fort garantit à chacun le respect des libertés fondamentales : la sécurité, la libre entreprise, la maîtrise des frontières et le libre choix des personnes admises sur son sol. Rien de moins, rien de plus. Un État fort ne multiplie pas les ministères et le nombre de fonctionnaires, il les réduit. Un État fort ne redouble pas les compétences des collectivités locales, il leur laisse la libre administration de leur territoire. Un État fort ne soutient pas tout le monde à coups de prélèvements publics exorbitants et de transferts financiers massifs, il soutient les plus faibles.

Un État fort ne complique pas la vie de la France, il la simplifie. Un État fort ne délègue pas à des organismes indépendants ses propres responsabilités, il les exerce à travers des services publics efficaces.

La relance industrielle et agricole

Le deuxième enjeu est la relance de la production industrielle et agricole. La France doit renouer avec la prospérité et avec la création de valeur. Entre 2016 et 2024, sous deux quinquennats différents, la France avait fait le choix d’une politique économique qui tournait le dos à la doctrine suicidaire de 1981 du « travailler moins pour gagner plus » et des délocalisations de masse. La baisse du chômage, les ouvertures de nouvelles usines et les investissements étrangers ont montré que cette politique donnait des résultats. Il ne faut pas lui tourner le dos, il faut au contraire lui donner un nouvel élan, en faisant du travail la valeur cardinale de notre nation. Seuls le travail et la priorité absolue donnée au redressement de notre système éducatif nous permettront de renouer avec la prospérité. Et seule la prospérité fera à nouveau de la France un exemple.

Le rétablissement des comptes publics

Le troisième enjeu est le rétablissement de nos comptes. Nous y sommes parvenus entre 2017 et 2019. Entre 2020 et 2022, la crise du Covid et la crise inflationniste nous ont amenés à engager des dépenses publiques lourdes pour protéger notre économie et nos emplois. Nous devons tous collectivement être fiers de ce choix, qui explique largement les résultats de croissance actuels de la France. Aurait-il fallu en sortir plus vite ? Sans doute. Mais qui était prêt à le faire ? Personne. Alors mettons nous maintenant à la tâche, en trouvant le juste équilibre entre la nécessaire réduction des dépenses et le travail pour tous, qui réduiront le fardeau inutile de la dette.

Le quatrième enjeu est la fierté nationale. Une nation ne peut pas vivre décemment avec une somme de fiertés individuelles. Elle doit aussi revendiquer une fierté collective. Comment la France ne pourrait-elle pas être fière de son destin ? Comment ne pourrait-elle pas revendiquer son héritage, sa langue, sa créativité, son histoire ? Nous devons sentir notre cœur qui bat quand on prononce ce nom si fort et si singulier, chargé de victoires et de drames, qui nous donne à chacun une permanence, un imaginaire et un lieu : la France.

Aucune des grandes puissances ne nous laissera en paix

Il semble que le monde soit devenu trop grand pour nous, Européens, trop rapide et trop brutal. La tentation est grande de nous recroqueviller dans notre coquille.

Mais une fois encore, nous devons être lucides : aucune des grandes puissances actuelles ne nous laissera en paix. Que nous le voulions ou non, sous une forme ou sous une autre, par le commerce, par les technologies ou par les armes, elles viendront nous chercher.

Les nations européennes ne sont plus des empires. Mais elles ne sont pas encore un État.

Il y a quelque chose de sidérant à ne rentrer dans aucune case politique connue. Mais il y a aussi quelque chose d’exaltant à construire ce qui n’a jamais été construit, à inventer ce qui n’a jamais été encore trouvé : un espace de paix, de liberté et de droit dans un monde en plein dérèglement. L’avantage des ajustements, c’est qu’ils permettent les erreurs. Nous avons le droit de nous tromper. Mais nous n’avons pas le droit de ne pas essayer. En somme, ce dont nous avons le plus besoin est d’un nouvel état d’esprit, fait d’audace et de volonté.

Nous avons découvert tant de choses et tant de continents dans notre Histoire. Il est grand temps de nous découvrir nous-mêmes.