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Bruxelles : la chute d’un haut fonctionnaire, ou l’art d’enterrer le Qatargate

Bruxelles : la chute d’un haut fonctionnaire, ou l’art d’enterrer le Qatargate

Licencié pour ses cadeaux qataris, l’ex-Directeur général de la Mobilité et des Transports (DG MOVE), Henrik Hololei, garde pourtant sa retraite dorée. Bruxelles coupe une tête pour l’exemple mais évite le juge. Une sanction en trompe-l’œil.

Il aura fallu trois ans, une enquête accablante de l’OLAF (office européen antifraude) et une pression médiatique constante pour que la Commission européenne se décide enfin à trancher le nœud gordien. L’Estonien Henrik Hololei, l’indéboulonnable directeur général de la Mobilité et des Transports (DG MOVE), a finalement été licencié jeudi 29 janvier. Une première à ce niveau hiérarchique du siège de la Commission.

Sauf qu’à y regarder de plus près, la sanction ressemble surtout à une opération de sauvetage in extremis de la réputation de l’exécutif européen. Car si la tête tombe, le système, lui, sauve les meubles : pas de suppression de pension pour Hololei et la justice pénale est tenue à distance.

L’inventaire des « largesses »

L’affaire, révélée initialement par Politico et creusée par Libération, est un manuel de ce qu’il ne faut pas faire à Bruxelles. Entre 2015 et 2021, Henrik Hololei a bénéficié de neuf voyages gratuits en classe affaires sur Qatar Airways. Mais le rapport de l’Office européen de lutte antifraude (OLAF) va bien plus loin que ces simples vols confortables. Il décrit un écosystème de « largesses » digne d’un potentat : séjours dans des hôtels cinq étoiles, séances de shopping, chauffeurs privés pour lui et sa famille, le tout réglé par le gouvernement qatari ou des organisations liées.

Le timing est désastreux. Ces cadeaux pleuvaient alors même que la DG MOVE négociait l’accord stratégique « Ciel ouvert » (Open Skies) avec le Qatar, signé en 2021. Plus grave encore, l’enquête a révélé que le haut fonctionnaire estonien ne s’est pas contenté de profiter du confort de la classe affaires : il a transmis des documents confidentiels à la partie adverse. Des informations sensibles, incluant la position franco-allemande sur l’accord et les priorités politiques de l’Union, ont atterri directement sur les bureaux de Doha. Un conflit d’intérêts pur, doublé d’une compromission de la stratégie européenne.

L’absurdité administrative

Ce scandale éclaire crûment les failles béantes des règles éthiques de la Commission européenne. Rappelons qu’à l’époque des faits, un directeur général avait le pouvoir exorbitant d’autoriser ses propres missions payées par des tiers. Une fiction administrative commode qui permettait à Hololei d’être son propre juge. Lorsqu’il avait un doute, il était censé en référer à « l’autorité politique supérieure », mais dans les faits, la machine bureaucratique tournait en vase clos. Hololei n’allait certainement pas interroger la Commissaire aux transports sur la licéité de ses voyages tous frais payés…

La gestion de l’après-crise est tout aussi révélatrice. Lorsque le scandale éclate en 2023, Hololei n’est pas suspendu. Il est « exfiltré » vers un poste de conseiller politique hors classe (Hors Classe Adviser) à la DG Partenariats internationaux. Une sinécure grassement payée – environ 23 000 euros net par mois, le plus haut grade de la fonction publique (AD16) – en attendant que l’orage passe.

Une sanction « appropriée »

La Commission se félicite aujourd’hui d’avoir pris des mesures « appropriées et proportionnées ». Certes, le licenciement d’un directeur général est un séisme administratif dans la bulle bruxelloise. Cependant, lors du point presse, le porte-parole a confirmé un détail qui change tout : cette révocation n’entraîne aucune réduction des droits à la pension. Henrik Hololei pourra donc jouir d’une retraite dorée financée par le contribuable européen, malgré la gravité des faits reprochés.

Plus troublant, l’institution semble avoir tout fait pour garder cette affaire dans le giron disciplinaire interne, évitant la qualification pénale qui aurait forcé la main de la justice belge ou du Parquet européen pour des faits de corruption. Si le Parquet européen a ouvert une enquête, la Commission, elle, s’est bornée à constater des infractions administratives.

Quid de l’accord aérien avec le Qatar ? « La vérité éclate enfin sur les conditions dans lesquelles a été négocié cet accord, qui permet aux compagnies illégalement subventionnées du Qatar de drainer les trafics des compagnies européennes, pointe l’eurodéputé socialiste François Kalfon, membre de la Commission Transport. Cet accord est désormais caduc. La Commission n’a plus d’autre choix que de le suspendre. »

Pour l’instant, la Commission ne l’envisage pas. À l’époque où les faits accusant Hololei étaient rendus publics, la Commission avait juré que le Directeur général se tenait loin de l’équipe de négociations et n’avait pas influé.