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Burkina Faso : deux ans d’enquête révèlent l’ampleur des massacres de civils

Burkina Faso : deux ans d’enquête révèlent l’ampleur des massacres de civils

Après plus de 450 témoignages recueillis dans la région, Human Rights Watch dresse un tableau glaçant des violences commises par l’armée, ses supplétifs et les groupes djihadistes, pouvant relever de crimes contre l’humanité.

Le minutieux travail de recherche mené sur deux ans par l’ONG Human Rights Watch (HRW) ne laisse aucun doute sur les nombreux massacres et exactions de civils qui se sont déroulés, et persistent toujours, au Burkina Faso. Plus de 1 800 civils ont été tués entre janvier 2023 et août 2025 lors de 57 incidents recensés dans 11 régions du pays, provenant aussi bien les forces armées burkinabè et leurs milices affiliées, les Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP), que du groupe armé islamiste JNIM (Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans, également appelé GSIM, allié à Al-Qaïda). Des dizaines de milliers de personnes ont également été déplacées de force. « L’ampleur des atrocités commises au Burkina Faso est stupéfiante, tout comme le manque d’attention mondiale portée à cette crise », déplore Philippe Bolopion, directeur exécutif de HRW.

Ces abus atroces et répétés par les deux camps témoignent de l’étendue et de l’intensification des violences qui s’opèrent depuis 2016, date du début des insurrections djihadistes dans le pays, dans un contexte général de dégradation de la situation sécuritaire au Sahel. Les communautés Peules, accusées de soutenir l’insurrection djihadiste, sont particulièrement visées par les contre-offensives de l’armée et ses milices. Le rapport de plus de 300 pages publié le 2 avril, intitulé « “Personne ne pourra s’échapper” : Crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis par tous les camps au Burkina Faso », documente ces violations des droits humains (meurtres, pillages, déplacements forcés, tortures, nettoyage ethnique..) en s’appuyant sur les témoignages de plus de 450 personnes au Burkina Faso, au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Ghana et au Mali (entre mars 2023 et février 2026), complétés par des sources ouvertes – images satellites, heures d’enregistrements audiovisuels et documents divers – afin de vérifier les incidents et identifier les responsabilités.

Il en ressort que les faits rapportés sont loin d’être des actes de représailles isolés mais au contraire le fruit d’une stratégie de répression mise en place par les deux parties qui pourraient constituer des crimes de guerre et contre l’humanité. Les chaînes de commandement et la responsabilité impliquent notamment le plus haut sommet de l’État burkinabè ainsi que le commandement du groupe armé islamiste. « La junte commet elle-même des abus atroces, ne prend aucune mesure pour traduire en justice les responsables des deux camps et limite la diffusion d’informations afin de dissimuler les souffrances des civils pris dans les violences » rapporte Philippe Bolopion. Un climat de terreur et de musellement de l’information qui rend difficile la collecte de données chiffrées.

Stratégie délibérée

Débutée en 2016, l’insurrection djihadiste menée par le JNIM – principal groupe armé islamiste au Burkina Faso- et d’autres groupes armés vise à élargir leur contrôle territorial dans le pays. Ils réussissent à étendre leur pouvoir jusqu’à contrôler de larges zones rurales en attaquant les forces de sécurité, pillant les villages, tuant des civils et provoquant la fuite de milliers de personnes. « Le groupe armé a utilisé la violence et la coercition pour assujettir les populations et a puni et déplacé de force des communautés qui refusaient de se soumettre ou qu’il accusait de soutenir les forces gouvernementales » pointe le rapport. Les violences et menaces sont généralisées : le groupe armé a assiégé des dizaines de villes et villages bloquant la circulation des biens et personnes, causant des famines et empêchant l’accès aux soins. Les djihadistes aussi détruisent fréquemment les infrastructures et ponts, posent des explosifs,… Le 22 mai 2024, des combattants du JNIM ont attaqué un camp de personnes déplacées à Goubré, tuant au moins 70 civils, en représailles contre les civils qui refusaient de rejoindre ses rangs.

En réaction à ces insurrections et à l’emprise grandissante du JNIM, l’armée, soutenue par les VDP, a lancé de violentes contre-offensives, qui se sont traduites par une répression des communautés accusées de soutenir les djihadistes. Depuis la prise de pouvoir par la junte militaire d’Ibrahim Traoré en septembre 2022, les violences contre les civils s’est intensifiée, sous couvert de lutter contre les djihadistes et les exactions se sont multipliées. C’est une logique de représailles et un climat de terreur qui priment désormais dans le pays. Les civils sont pris en otages et menacés de toute part, victimes de punitions collectives des deux côtés. « Si un village est épargné par les djihadistes, [il] est ciblé par les VDP et l’armée, et si les VDP protègent un village, ou si un village abrite des VDP, ce village est ciblé par les djihadistes » explique un réfugié burkinabè au Mali.

Entre janvier 2023 et avril 2025, 1 255 civils (dont 193 enfants) ont été tués par l’armée et les VDP, contre 582 personnes tuées (15 enfants) par le JNIM entre janvier 2023 et août 2025. « J’ai retrouvé ma famille et celle de mon voisin massacrées. Mes femmes [et] mes enfants étaient morts. Le seul survivant était mon fils de 11 ans. J’ai trouvé les corps gisant au sol avec des balles dans la tête, la poitrine, le ventre » témoigne Samer*, habitant du village de Bouro, dont 19 membres de sa famille ont été exécutés dans cette attaque perpétrée par les forces militaires et les milices alliées le 14 décembre 2023. Elle s’inscrivait dans le cadre de l’opération Tchéfari 2 (« Le miel des guerriers 2 » en fulfude), des assauts menés dans 16 villages en représailles à une attaque du JNIM contre les forces gouvernementales deux semaines plutôt dans la ville de Djibo (au moins 40 morts chez les civils et plusieurs soldats tués).

À l’image de cette opération la plupart des massacres orchestrés par les forces armées ont lieu dans le cadre d’opérations militaires coordonnées. Ces tueries de masse donc rien à voir avec des incidents isolés, elles sont au contraire issues d’une stratégie délibérée. « Nos conclusions démontrent que les meurtres et autres abus graves à l’encontre des civils sont au cœur des tactiques militaires de la junte et de celles du JNIM. Les meurtres à grande échelle de civils étaient le résultat d’une politique gouvernementale » documente HRW. Meurtre, déplacement forcé de civils, attaques de convois humanitaires, massacres de civils, torture et traitements inhumains, détention illégale, disparitions forcées… sont autant des crimes perpétrés par les combattants des deux camps dont les chaînes de commandement remontent jusqu’au plus haut sommet de l’État burkinabè et du commandement du JNIM. Ibrahim Traoré ainsi que six autres hauts gradés militaires mais aussi le dirigeant du JNIM, Iyad Ag Ghaly et quatre de ses commandants pourraient être tenus responsables de ces graves violations et des crimes de leurs subordonnés. Déjà conséquent, le nombre de massacres recensés est loi de refléter la réalité : beaucoup d’incidents ne sont pas rapportés.

© 2026 Matteo Bettini pour Human Rights Watch

Ciblage ethnique

Si tous les civils sont victimes des massacres, les communautés peules sont particulièrement visées par les forces gouvernementales et les VDP. Deuxième groupe ethnique du pays (environ 8% de la population), ils sont accusés de soutenir l’insurrection du JNIM et victimes de stéréotypes récurrents et anciens. De nombreux jeunes Peuls ont été recrutés par les groupes armés djihadistes au Burkina Faso et dans la région du Sahel plus largement, qui ont joué sur leur marginalisation ancienne, leur pauvreté, la dégradation de leurs conditions économiques et l’absence de représentativité dans le gouvernement ou l’armée. Un amalgame dangereux faisant de tous les Peuls des djihadistes s’est opéré, sans distinguer combattants du JNIM et civils.

La persécution des Peuls s’appuie également sur des stéréotypes anciens. La haine anti-peule se répand en ligne avec des publications sur les réseaux sociaux qui incitent à la violence contre cette communauté. Ils sont soumis à du harcèlement, des violences et une discrimination de la part de même des forces étatiques puisque de nombreux massacres perpétrés par l’armée et les VDP ont délibérément visé ce groupe ethnique. HRW parle de « nettoyage ethnique » en cours.

Ce ciblage ethnique semble être le résultat d’une politique de l’État compte tenu de la multiplication des attaques depuis la prise de pouvoir de la junte. À cela s’ajoute les déclarations des hauts dirigeants, dont le président, qui alimentent plus encore la stigmatisation de la communauté. En février 2023, lors d’une réunion avec des chefs peuls, Ibrahim Traoré les avait exhortés à « reconnaître que l’épicentre du terrorisme se situe dans des localités peules », leur demandant d’« appeler [leurs] proches à se détacher des forces du mal [les groupes armés islamistes] ». Dans le cas contraire, « nous lancerons toutes nos forces dans la bataille et il y aura beaucoup de morts. Et ça sera plus compliqué pour votre communauté. Ça ne fait pas plaisir de tuer, mais si on n’a pas le choix, c’est la mort ». Une menace désormais bien réelle.

Impunité totale

Sous la junte militaire du capitaine Traoré, les abus, la répression et l’impunité se sont généralisés. Dans une volonté de contrôler le récit pour limiter les informations sur le conflit, les autorités ont démenti les allégations d’abus visant les VDP ou l’armée. Le capitaine Traoré a nié les témoignages et faits rapportés par les ONG et médias, les qualifiants de « faux et manipulations ». Ce cycle d’abus et d’impunité est alimenté par un climat particulièrement dégradé depuis les deux coups d’État successifs survenus en 2022 : l’État de droit est sévèrement érodé avec la violation des droits humains (opposants politiques, militants anti-junte et défenseurs droits de l’Homme,…), la suspension des médias, le blocage de sites ou encore l’interdiction de certaines ONG dans le pays.

Signe de l’impunité totale, aucun responsable des abus, ni des forces armées ni du JNIM, n’a été traduit en justice jusqu’à présent. Pourtant HRW l’assure, les violences commises pourraient relever des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité et les commandants tenus responsables au titre de la responsabilité de commandement. Seule exception : six VDP ont été condamnés pour meurtres et mutilation de cadavre par un tribunal militaire en novembre 2025. Une situation très inquiétante : face à l’inaction des pouvoirs burkinabè, les victimes et familles n’ont que peu de voix de recours pour faire entendre leurs revendications. En se retirant de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), les citoyens Burkinabè ne peuvent plus faire appel devant sa Cour de justice. Néanmoins, HRW réclame à la Cour Pénale Internationale (CPI) l’ouverture d’un examen préliminaire sur les crimes de guerre et contre l’humanité présumés de toutes les parties du conflit depuis septembre 2022. L’ONG lance aussi un appel à la communauté internationale pour s’attaquer à ces violations et promouvoir la reddition des comptes.

Le nombre réel de pertes civiles dans le conflit au Burkina Faso reste inconnu, faute de mécanisme en place pour recenser les victimes. L’Armed Conflict Location & Event Data (ACLED) – ONG qui collecte et analyse des données sur les conflits dans le monde – recense au moins 10 600 civils tués depuis 2016. Mais ce chiffre apparaît très sous-estimé : 56% des cas rapportés par HRW n’étaient pas comptabilisés dans ces données de l’ONG. Selon les Nations unies, le conflit armé a déplacé plus de 2 millions de personnes et entraîné une crise alimentaire touchant plus de 6,3 millions de personnes (dont la moitié d’enfants) en 2024.

Contexte de dégradation de la situation sécuritaire au Sahel. En date de mars 2026, le conflit armé dans la région centrale du Sahel a provoqué la mort de dizaines de milliers de civils, entraînant l’une des crises humanitaires les plus graves au monde, contraignant plus de trois millions de personnes à quitter leurs foyers.