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« Ça me rend plus tranquille » : dans la banlieue de Mexico, ces « chingonas » que l’État aide enfin un peu

« Ça me rend plus tranquille » : dans la banlieue de Mexico, ces « chingonas » que l’État aide enfin un peu

Près de trois millions de Mexicaines âgées de 60 à 64 ans reçoivent la nouvelle pension de la présidente Claudia Sheinbaum. Reportage aux côtés de deux d’entre elles.

À 64 ans, Eleonor n’a pas le temps de regarder les conférences matinales de la présidente Claudia Sheinbaum à la télévision. Sa journée commence bien avant que le soleil ne tape sur les toits de tôle de Naucalpan, ville collée à la capitale mexicaine. Dans sa petite chambre encombrée de souvenirs, où une caméra de surveillance désactivée rappelle les jours où elle veillait sur sa mère mourante, elle lave la vaisselle.

Ancienne ouvrière dans la parfumerie, elle a troqué les chaînes de montage pour les fourneaux de fortune. Dès 8 heures du matin, les employés du centre de contrôle technique automobile voisin défilent pour ses œufs à la mexicaine, ses enchiladas ou ses quesadillas au chicharrón (graton). Pour 45 pesos le plat (un peu plus de deux euros), elle offre un peu de réconfort aux travailleurs du quartier. Une survie qu’elle arrache chaque jour à la fatigue et à l’inflation.

Malgré ses dix-huit ans de carrière passés à fabriquer des bouchons de parfum, Eleonor ne touche aucune retraite professionnelle, ayant dû s’arrêter à 50 ans pour soigner sa mère. Aujourd’hui, son salut vient d’une petite carte bancaire qui lui permet de toucher une pension. Cette aide, réservée aux femmes de 60 à 64 ans, atteint 3 100 pesos (environ 150 euros) tous les deux mois.

Eleonor dans la petite chambre où elle vit modestement. © (Olivier Ubertalli, LE POINT)

« Ça m’aide un peu, ça me rend plus tranquille pour mes soins de santé », glisse-t-elle avec une résilience teintée d’amertume. Cette somme, bien que vitale, s’évapore aussitôt dans le remboursement d’une dette de 40 000 pesos (environ 1 950 euros) contractée auprès du patron du garage, pour payer les funérailles de sa mère. « Aujourd’hui, avec 500 pesos, on n’achète plus rien. Maintenant, la situation est critique, il ne nous reste plus qu’à manger », confie-t-elle dans sa minuscule chambre.

3 millions de femmes bénéficiaires

Dans le dédale de Naucalpan, la vie d’Eleonor est un archipel de solitude. Ses trois enfants sont loin, avec quinze petits-enfants au total qu’elle ne voit que trop rarement, faute de moyens pour payer le voyage. « Je les vois de temps en temps », souffle-t-elle avec un sourire pudique, préférant la compagnie des enfants du quartier, que les voisines lui confient la journée pour l’aider.

Entre deux fournées de tartes au jambon, elle contemple les murs de cette maison qu’elle a techniquement vendue mais dont elle n’a jamais reçu les millions de pesos promis par des acheteurs sans scrupule. Dans ce quartier où la justice est un luxe, Eleonor s’en remet à Dieu et à Claudia Sheinbaum. « Depuis que j’ai 24 ans, je n’avais jamais vu une femme au pouvoir. C’est toujours les hommes, les hommes et les hommes. Maintenant, c’est à nous de gagner », explique Eleonor avant de se remettre à préparer les déjeuners.

La « Pensión Mujeres Bienestar » dont elle bénéficie s’inscrit dans un tournant majeur de la politique sociale mexicaine. Ce programme cible les Mexicaines âgées de 60 à 64 ans, une génération souvent restée en marge des systèmes de retraite formels. Selon les données du secrétariat au Bien-être, près de 3 millions de femmes reçoivent cette pension. À terme, toutes les femmes de 60 à 64 ans doivent y avoir droit avant de basculer, à 65 ans, vers la pension des adultes majeurs. Dans un pays miné par les inégalités, ces quelque 3 000 pesos bimestriels ne sortent pas les bénéficiaires de la pauvreté, mais ils constituent un filet minimal.

Claudia Sheinbaum a beaucoup d’énergie, beaucoup de prudence et beaucoup de cerveau.

Maria Teresa, habitante de Naucalpan

Un peu plus loin à Naucalpan, près d’un grand pilier du futur téléphérique urbain (« métro-cable ») qui doit relier le quartier à la capitale en contrebas, Maria Teresa tient un petit étal de fortune où elle vend les vêtements d’occasion de sa famille. À 63 ans, cette mère célibataire au dynamisme contagieux ne reste jamais immobile.

À 63 ans, Maria Teresa bénéficie de la pension pour les personnes de plus de 60 ans lancée par le gouvernement de Claudia Sheinbaum. © (Olivier Ubertalli, LE POINT)

Entre la garde de ses cinq petits-enfants et son commerce de rue où elle propose des pièces à 30 ou 50 pesos pour aider les gens du quartier, elle jongle avec les fins de mois. Pour elle, la nouvelle pension n’est pas seulement un complément, c’est une reconnaissance de son existence même. « Ça m’aide beaucoup pour couvrir mes dépenses », témoigne-t-elle.

Maria Teresa n’est pas qu’une bénéficiaire passive. C’est une femme de conviction, désormais affiliée – en reconnaissance – au parti Morena (Mouvement de régénération nationale) de la présidente. Elle ne cache pas son admiration pour Claudia Sheinbaum, qu’elle qualifie sans détour de « chingona » – une femme forte, qui en a. « Elle a beaucoup d’énergie, beaucoup de prudence et beaucoup de cerveau », affirme-t-elle avec ferveur. Elle se reconnaît dans cette combativité, se définissant elle-même comme une « rebelle » qui aime défendre les siens. « J’aime aider les gens, mais j’aime aussi les défendre, et je ne me lasse pas », dit-elle.

Entre-aide familiale

Dans le quartier de Lázaro Cárdenas, qu’elle habite depuis l’enfance, la pension qu’elle touche est devenue le ciment d’une solidarité familiale déjà forte. Maria Teresa vit dans la maison de ses parents, entourée de ses enfants et petits-enfants, dans un système de soutien mutuel où chaque peso compte.

« Nous nous soutenons entre frères, entre sœurs et toute la famille », affirme-t-elle, soulignant que ce revenu lui donne une dignité nouvelle. Malgré les « gens de l’extérieur » qui viennent parfois troubler la tranquillité des rues, elle garde son sourire et sa foi en l’avenir, résumant sa philosophie d’une phrase simple : « On n’a qu’une vie, il faut donc être heureux. »

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