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CAN 2025 : à Rabat, la fraternité maroco-algérienne défie le gel diplomatique

CAN 2025 : à Rabat, la fraternité maroco-algérienne défie le gel diplomatique

REPORTAGE, à Rabat. Malgré des relations politiques rompues, la CAN 2025 révèle à Rabat une fraternité assumée entre Marocains et Algériens et visible autour des stades.

Alors que les relations entre Rabat et Alger demeurent gelées, la scène observée mercredi aux abords du stade Moulay el-Hassan, à Rabat, raconte une autre réalité. Le « khawa khawa », qui signifie littéralement « frères, frères » en dialecte maghrébin, est scandé massivement autour du stade. Il s’agit d’un marqueur d’une main tendue assumée, en phase avec les signaux venus du sommet de l’État. « Sur place, j’ai été frappée par l’ambiance incroyablement fraternelle autour du match Algérie-Soudan, témoigne Ghita Ismaili, journaliste marocaine présente sur place pour couvrir la rencontre. Je n’ai rencontré aucun supporteur algérien tenant des propos négatifs sur le Maroc. Tous soulignaient, au contraire, l’accueil chaleureux, la générosité et la convivialité dont ils avaient été témoins depuis leur arrivée ici. »

Deux heures avant le coup d’envoi du match Algérie-Soudan, les premiers groupes de supporteurs algériens se rassemblent déjà, loin des tourniquets. Dans plusieurs artères de Rabat, les drapeaux verts et blancs apparaissent par touches : sur les épaules, noués autour du cou, brandis au-dessus des têtes, jusqu’aux abords du stade Moulay el-Hassan, d’une capacité de 22 000 places. À mesure que l’heure du match approche, l’accueil prend une forme très concrète : des Marocains accompagnent, orientent, saluent, indiquent la bonne porte.

La CAN comme trait d’union maroco-algérien

Plusieurs supporteurs algériens, visiblement émus, décrivent la même impression : celle d’être attendus. L’accueil, racontent-ils, a commencé dès l’arrivée à l’aéroport et s’est prolongé jusqu’à l’hôtel. Ainsi, la phrase « Vous êtes chez vous ! » est devenue une formule de politesse presque automatique. Dans la rue, des Marocains s’arrêtent pour une photo, offrent un café ou un thé, parfois spontanément, à des inconnus et indiquent l’entrée la plus rapide vers le stade.

« Depuis que l’avion a atterri, partout où je vais, j’entends la même chose : “Bienvenue dans votre deuxième pays !” dit en souriant Sofiane, maillot des Fennecs sur le dos. On se sent comme chez soi ». Dans les tribunes comme sur le parvis, des Marocains affichent même un soutien explicite à l’équipe algérienne, venus « pour l’ambiance » et « par fraternité », disent-ils, davantage que par calcul sportif.

Cette proximité se lit aussi dans les détails. Drapeaux algériens et marocains se côtoient, parfois avec un drapeau tunisien glissé entre les deux, comme une scène de voisinage revendiquée. On croise des couples mixtes maroco-algériens, des familles binationales venues de France pour « vivre la CAN au Maghreb », et des groupes d’amis installés de part et d’autre de la Méditerranée, réunis pour quelques jours à Rabat.

…Une fête, malgré les détours

Pourtant, pour beaucoup de supporters algériens, rejoindre “le deuxième pays” dont on leur parle à l’arrivée a d’abord ressemblé à un parcours d’obstacles. Depuis septembre 2021, l’espace aérien algérien est fermé aux avions marocains, civils comme militaires, sur fond de tensions diplomatiques. Cette fermeture supprime tout vol direct et impose des escales, via Tunis, Paris ou Istanbul, transformant un simple déplacement de supporters en petit périple.

À cela s’ajoutent des formalités d’entrée : l’autorisation électronique de voyage (AEV), qui ne concerne pas uniquement les Algériens, mais s’inscrit dans un dispositif plus large de gestion des flux à l’occasion de la CAN. Demandée en ligne via l’application Yalla, au moins 96 heures avant le départ, elle constitue une contrainte supplémentaire, que beaucoup relativisent une fois arrivés, happés par l’ambiance et l’accueil.

Et pourtant, la présence algérienne reste très visible. La presse fait écho de la présence de près de 5 000 supporters algériens pour la phase de groupes, auxquels s’ajoutent environ 14 000 Algériens déjà installés au Maroc.

Des attaches humaines et historiques liant les deux peuples

L’Algérie et le Soudan ont ouvert ce mercredi à Rabat la campagne du groupe E, dans un rendez-vous inédit, même si les deux sélections se connaissent bien : elles s’étaient déjà croisées à huit reprises toutes compétitions confondues, sans jamais que l’Algérie ne s’incline en match officiel.

Sur la pelouse, le rapport de force est rapidement établi. Dès la 2e minute, Riyad Mahrez ouvre le score. Le symbole est fort : le capitaine algérien, dont la mère est marocaine, donne le tempo dans un stade davantage acquis à l’ambiance qu’à la logique des camps nationaux. Il s’offre un doublé à la 61e minute, avant qu’Ibrahim Maza ne scelle la victoire 3 – 0 en fin de rencontre (85e).

Dans les tribunes, la présence de Zinédine Zidane ajoute à la portée symbolique de la soirée, tandis que sportivement, l’Algérie prend la tête du groupe E, à égalité avec le Burkina Faso. Mais l’essentiel ne se joue pas uniquement sur le tableau d’affichage. « Cette atmosphère tranche avec la haine et les messages hostiles souvent relayés sur les réseaux sociaux, qui ne reflètent visiblement pas la réalité des deux peuples », observe Ghita Ismaili, journaliste de l’hebdomadaire marocain Telquel. « Elle contraste aussi avec les tensions diplomatiques, surtout du côté algérien, alors que le Maroc réitère régulièrement sa main tendue au pays voisin ». Ce décalage nourrit aussi une amertume. À Rabat, plusieurs interlocuteurs déplorent que les médias officiels algériens évoquent la compétition sans citer le pays hôte. Dans la rue, pourtant, la fraternisation est en marche : elle se voit, elle s’entend, et elle s’impose comme une réalité parallèle au récit officiel.

La rencontre agit alors comme un révélateur. Les liens humains, culturels et historiques entre Marocains et Algériens demeurent vivants, malgré le gel politique. Une réalité que Mohammed VI n’a cessé de rappeler. Dans son discours du Trône du 29 juillet 2025, le souverain affirmait que « le peuple algérien est un peuple frère que des attaches humaines et historiques séculaires lient au peuple marocain », réitérant son choix d’« une politique de la main tendue » et sa disponibilité pour « un dialogue fraternel et sincère » entre les deux pays. Une ligne déjà rappelée deux mois plus tôt, lors de son allocution du 31 octobre, appelant à dépasser les différends pour bâtir des relations fondées sur « la confiance, la fraternité et le bon voisinage », et à relancer l’Union du Maghreb sur la base du respect mutuel.