Alors que les Canadiens se serrent les coudes face à Donald Trump, deux provinces connaissent des poussées de sécessionisme.
Un étrange paradoxe saisit le Canada ces derniers mois. En fantasmant un « 51ème état » américain, Donald Trump a soudé comme jamais les Canadiens autour de leur pays. Sauf qu’en parallèle, les indépendantistes se font de plus en plus entendre d’un bout à l’autre du pays, dans les provinces du Québec et de l’Alberta.
Les Français connaissent mieux la première. Le 5 octobre prochain, les Québécois éliront un nouveau Premier ministre. Il pourrait être issu des sociaux-démocrates du Parti québécois, qui a le vent en poupe depuis deux ans dans les sondages (33 % en février). Leur ascension va de pair avec l’élection, en 2023, du député péquiste Pascal Paradis dans la circonscription « Jean-Talon », près de la ville de Québec. Une victoire surprise là où les « péquistes » ne l’avaient jamais emporté.
Leur leader, Paul Saint-Pierre Plamondon, 49 ans, semble enivré par les prédictions. Dans son programme, il a dégainé une vieille antienne : la promesse d’un référendum sur l’indépendance du Québec. Lors du dernier en date, en 1995, les partisans du « non » l’avaient emporté d’un cheveu, à 50,58 %. L’indépendance est-elle jouable en 2026 ? Pas vraiment. Un tiers seulement des Québecois y seraient favorables. Le chiffre plafonne depuis plusieurs années.
Pour mieux comprendre, nous grimpons jusqu’au bureau d’Eric Bélanger, professeur de sciences politiques à Montréal. La neige crisse sous nos semelles tandis que nous gravissons les escaliers de l’université McGill. Dans cette course électorale, explique le professeur, le Parti Québécois est talonné par le Parti libéral du Québec (centre-droit, 25 % dans les sondages), davantage porté sur les questions économiques et soutenu par la minorité anglophone du Québec, et la Coalition avenir Québec (CAQ, 15 %), qui souffre de l’usure du pouvoir. Son très impopulaire gouverneur du Québec, François Legault (CAQ), a démissionné le 14 janvier pour laisser une chance de gagner à son parti.
L’immigration, autre thème central de la campagne
Outre la question de l’indépendance, un autre thème a surgi dans la campagne : l’immigration. L’opinion canadienne a basculé sur la question après dix ans d’ouverture des vannes sous le gouvernement de Justin Trudeau. Près de 300 000 à 500 000 immigrés ont été accueillis chaque année, un record.
Dans l’Ontario anglophone, ce sont surtout des Indiens et des Pakistanais. Au Québec, où la maîtrise de la langue française est un plus, des Français, bien sûr, mais aussi des Maghrébins et des Africains. « Nous dépassons totalement la capacité d’accueil de nos infrastructures », s’alarme auprès du Point Pascal Paradis, député péquiste dont le parti souhaite s’inspirer du modèle politique social-démocrate à la scandinave, plus rigoureux en matière d’immigration. « Nous proposons simplement de revenir à des niveaux acceptables, au modèle d’immigration viable que nous avons connu jusqu’en 2017 », justifie Pascal Paradis.
Principale crainte pour le Parti québécois, la fragilisation de la langue française. Même à Montréal, les nouveaux arrivants privilégient en effet l’apprentissage de l’anglais afin de se garder la possibilité de migrer au Canada anglophone ou aux Etats-Unis.
Un autre facteur encore bouscule la campagne électorale. Guerre économique, pressions, intimidations… depuis un an, l’administration Trump mène la vie dure à son voisin canadien. Par le passé, les Américains ne se sont pas vraiment souciés de l’indépendance du Québec. Trump pourrait-il s’y pencher pour détestabiliser le gouvernement fédéral ?
Trump en trouble-fête ?
Le Premier ministre, Mark Carney, sent le vent tourner. Au nom de cette menace, il appelle sans cesse à l’unité. Le 22 janvier dernier, le leader a tenu un discours remarqué dans la ville de Québec. Plus précisément sur les plaines d’Abraham, ce grand parc situé au bord du fleuve Saint-Laurent. La défaite du Royaume de France y marque, en 1759, le début de la Conquête britannique du Canada en Nouvelle-France.
« Les plaines d’Abraham symbolisent un champ de bataille, oui, mais aussi le lieu où le Canada a commencé à faire le choix historique de privilégier l’adaptation plutôt que l’assimilation, le partenariat plutôt que la domination, la collaboration plutôt que la division » a déclaré Mark Carney. En réponse, le leader du PQ Paul Saint-Pierre Plamondon l’a qualifié de « colonialiste ».
Revendiquer avec force son nationalisme coûte-t-il des points au PQ ? « Le Parti Québécois se tire une balle dans le pied avec sa proposition de référendum, estime Patrick Leblond, professeur agrégé à l’université d’Ottawa. Je pense que cela fait un peu peur aux Québécois ». « Les Québécois pourraient être refroidis à l’idée de devenir indépendants dans un contexte international aussi instable », suppose aussi Eric Bélanger à Montréal.
« Le contexte international démontre plus que jamais l’importance d’être indépendants, objecte le député péquiste Pascal Paradis. En un sens, nous appliquons à nous-mêmes la phrase de Mark Carney à Davos : ‘Si vous n’êtes pas à la table, c’est que vous êtes au menu’. Or, aujourd’hui, nous ne sommes pas à la table ».
« Ressac au cube » en Alberta
A l’ouest du Canada, dans la province de l’Alberta, le contexte international est dans tous les esprits. La conservatrice et anglophone Alberta, surnommée le « Texas du Canada » est assise sur un trésor : elle concentre 84 % de la production pétrolière du pays.
Un levier de pression utilisé par une minorité d’indépendantistes locaux, dont le projet est de faire sécession du Canada. Les sécessionnistes de l’Alberta Prosperity Project, menée par Mitch Sylvestre, ont lancé une pétition début janvier. Elle mènera à un référendum si elle atteint d’ici mai prochain les 177 000 signatures, soit 10 % des habitants.
Une partie des Albertains ont le sentiment doux-amer de largement contribuer au développement du Canada sans forcément en bénéficier. Les mesures écologiques du gouvernement Trudeau y ont été très mal vécues. « On a accusé Justin Trudeau de vouloir tuer l’industrie du gaz et du pétrole, se souvient Stéphane Dion, ex-ambassadeur du Canada en France et en Allemagne. En Alberta, ces mesures ont créé un ressac (NDLR : retour de bâton) au cube ».
La sécession de l’Alberta reste néanmoins portée par une minorité (environ trois Albertains sur dix y seraient favorables). A rebours de la résistance de la société canadienne, ces Albertains ne seraient pas contre devenir le 51ème état américain. Et l’administration Trump ne se prive pas de souffler sur ces braises. « Dans le discours de Trump, il y a : ‘Drill, baby, drill’ (NDLR : Fore, bébé, fore) et ‘Je vais vous protéger contre les envahisseurs’, remarque l’ex-ambassadeur canadien Stéphane Dion. En Alberta, ça marche ».
Fin janvier, le secrétaire américain au trésor Scott Bessent a qualifié l’Alberta de « partenaire pour les Etats-Unis ». En un an, l’administration Trump a rencontré à trois reprises des représentants du mouvement indépendantiste albertain. Une manière discrète, pour les Etats-Unis, de continuer à déstabiliser le Canada.

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