REPORTAGE. Les habitants ont réagi avec un enthousiasme prudent en voyant Greg Bovino, chef de la Patrouille de la Frontière, quitter la ville. Car derrière ce recul tactique, la pression des agents fédéraux de l’immigration ne faiblit pas.
Les flocons s’accrochent à la guirlande mauve en forme de cœur, se lovent dans les plis d’un drapeau américain, se posent sur une sculpture de glace, frôlent un panneau où il est écrit : « Infirmier Alex, merci pour ta compassion et ton amour pour tous ceux que tu as soignés. »
Alex Pretti est là, sourire éternel, en blouse bleue, sur une photo plantée au milieu du mémorial. Des stéthoscopes pendent sur une croix. Angela, venue en voisine, sourit aussi.
Sur son bonnet, deux petits personnages brodés brisent un bloc de glace – en anglais « ice », comme l’acronyme de l’Agence de l’immigration et des douanes, ICE. Ce soir, elle est heureuse. « On a vu la nouvelle, on s’est mis à pleurer, on a commandé des Piña Colada et on a trinqué : Bye bye Bovino ! »
Greg Bovino, le commandant en chef itinérant de la Patrouille de la Frontière (BP), quitte Minneapolis avec certains de ses agents. Le Département de la Sécurité Intérieure (DHS) lui a coupé l’accès à ses réseaux sociaux, son rôle disparaît, il redevient chef de secteur d’El Centro, en Californie.
Pour les militants de Minneapolis opposés à l’opération d’arrestations et d’expulsions de sans-papiers Metro Surge, depuis début décembre, le départ de l’homme dont le manteau kaki et les saluts bras tendu, paume vers le bas, rappelant les heures sombres de l’histoire, est un soulagement.
Thé chai et semelles chauffantes
Samedi 24 janvier au matin, des agents de la BP ont abattu un observateur qui filmait une arrestation. Alex Pretti tenait son téléphone portable d’une main, l’autre était vide. Lorsque les agents l’ont plaqué au sol, il tentait d’aider une femme qu’ils avaient poussée par terre. Bovino a prétendu que Pretti avait l’intention de « massacrer » des agents, car il était en possession d’une arme − qui, d’après les vidéos, lui a été ôtée avant les coups de feu.
Il n’a pas pu le prouver, et Pretti avait un permis de port d’armes. La Maison-Blanche donc a envoyé Tom Homan, le tsar de la frontière, pour prendre la tête des opérations dans le Minnesota.
Ce soir-là, autour du mémorial d’Alex Pretti, l’ambiance n’a pourtant pas changé. Les prières et harangues se succèdent, des riverains offrent du thé chai, du café et des semelles chauffantes, une voisine somalienne passe des sambusas, beignets triangulaires. Parmi la quarantaine de personnes recueillie, deux jeunes femmes sanglotent.
Un homme crie : « Ils essaient de nous diviser ! C’est pour ça que c’est le moment, Minnesota, de rester unis ! Vous ne nous rendez pas justice, vous n’arrêtez pas de nous tuer, vous refusez de retirer l’ICE de nos États ? On n’en à rien à foutre. On va se battre. On va venir ici tous les soirs dans le froid glacial. On va distribuer des chaufferettes pour les mains, les pieds, des vestes, des bonnets, de la nourriture à notre communauté. On fait ça les uns pour les autres. »
« C’est irréfutable que c’est mal »
Angela veut espérer. « Ce moment a tout changé, comme si un voile s’était levé et que les gens voyaient clairement cet incroyable être humain qui tentait juste de protéger une femme poussée sur la glace, qui a été assassiné. C’est très difficile de voir cette vidéo et de ne pas être touché. C’est irréfutable que c’est mal. Et ce n’est pas ce que nous sommes. C’est ça, que nous sommes », assure-t-elle en montrant le mémorial.
Les agents ne peuvent pas faire tout ce qu’ils veulent. Ce n’est pas un jeu vidéo. Ce sont les vies de vraies gens.
Angela, institutrice
Elle est institutrice dans une école où la moitié des élèves sont immigrés, de quarante-trois pays. « Nous représentons le monde, et toutes les langues, et j’adore ça », dit-elle. Ces derniers temps, il a fallu expliquer à des enfants de 12 ans pourquoi certains de leurs camarades ne venaient pas à l’école, écouter ceux dont le père n’allait pas au travail depuis un mois, par peur des rafles de l’ICE.
Lundi 26 janvier, Donald Trump a reculé et posté sur Truth Social qu’il avait eu un « très bon appel » avec le gouverneur Tim Walz. « Je (lui) ai dit que je dirais à Tom Homan de l’appeler, et que ce que nous cherchons, ce sont tous les Criminels [sic] qu’ils ont en leur possession. Le gouverneur, très respectueusement, a compris ça. »
« Ils n’ont pas l’immunité fédérale »
Angela pense qu’il faut laisser Trump croire qu’il a gagné, s’il peut desserrer l’étreinte de l’ICE, ne serait-ce que quelques jours. « Il y a tant à faire pour que ça aille vraiment mieux, mais on peut respirer, renforcer nos groupes Signal, espère-t-elle. On peut approfondir nos groupes d’aide mutuelle, coordonner nos quartiers. Il faut les renforcer maintenant, parce que ce ne sera pas leur dernier assaut contre nous. »
Kash Patel, directeur du FBI, a annoncé que l’agence allait enquêter sur les groupes Signal, messagerie cryptée, sur lesquels les habitants s’organisent pour suivre l’ICE et filmer les arrestations. « Il faudrait que les agents aient un peu conscience qu’ils n’ont pas l’immunité fédérale, qu’ils ne peuvent pas faire tout ce qu’ils veulent, espère Angela. Ce n’est pas un jeu vidéo. Ce sont les vies de vraies gens. »
Minneapolis a-t-elle gagné ? « Minneapolis a gagné depuis le début, répond-elle. Regardez comment chaque quartier protège ses habitants, avec des groupes hyperlocaux, parfois quatre pâtés de maisons. Nous sommes humains, l’humanité gagne. La haine ne peut pas résister au pouvoir des communautés connectées. » Pour l’instant, 1 000 agents de la Patrouille de la Frontière sont à Minneapolis, et 2 000 agents de l’ICE. Certains pourraient partir, on ignore combien et quand.
« Des terroristes intérieurs ! »
À côté, des voix s’élèvent. Erin, riveraine qui a voté Trump et même participé à sa campagne, est venue discuter. « Je voulais voir le mémorial moi-même, explique-t-elle. Je vis ici, je voyais toute la destruction. Je voulais, moi qui ne pense pas pareil, venir et entendre ce qui se dit. Et j’ai pu parler. Et je suis très impressionnée parce que c’est pacifique et je ne m’attendais pas à ça. »
Erin n’est pas sortie de chez elle depuis des jours, elle avait peur de venir, à cause des médias qu’elle consomme, qui lui montrent « de la violence, du chaos ». « Ces derniers jours, c’était constant, tout ce que j’ai vu, c’étaient des choses horribles. »
« Des terroristes intérieurs ! » glousse Frederick Thomas. Il a, lui, voté pour Trump en 2020, mais pas en 2024, à cause de l’obsession pour « l’élection volée ». Il fait partie de ces gens qui filment les arrestations, c’est un « legal observer », comme Renee Good, tuée le 7 janvier, comme Alex Pretti.
Est-il heureux du départ de Bovino ? « Je ne pense pas que Tom Homan sera mieux. Ce sera pareil, c’est le même gouvernement », dit-il. « Mais ils essaient de calmer le jeu », plaide Erin.
« Il n’avait qu’à pas être là »
Elle assure que lorsque George Floyd, homme noir, a été assassiné par un policier blanc en mai 2020, elle était « horrifiée » et « l’une des premières personnes sur place ». Quand Ashley Babbitt, l’une des émeutières du Capitole, a été tuée le 6 janvier 2021, elle ne l’a pas défendue. « J’ai dit, elle était au mauvais endroit. Comment on dit déjà ? Elle a déconné, elle a compris », déclare-t-elle, citant l’acronyme favori des Maga, Fafo : « Fuck Around and Find Out » (« Si tu cherches, tu trouves »).
Elle n’a pas non plus approuvé la venue de Jake Lang la semaine dernière, un ex-prisonnier du 6 janvier qui voulait brûler un Coran et a été chassée par les habitants. « Mes copains m’envoyaient des vidéos, je répondais : je ne suis pas pour ça » », répète-t-elle.
Quant à Alex Pretti, elle a regardé les vidéos et trouvé l’intervention « excessive ». « Mais je pense aussi que c’était évitable, ajoute-t-elle, il n’avait qu’à pas être là. Il était observateur… jusqu’à ce qu’il s’implique. Mais j’ai entendu que c’était pour aider une femme qui avait été poussée… » Elle demande : « Et pourquoi portait-il deux chargeurs ? » Frederick Thomas hausse les épaules : « C’est l’Amérique. »
Aucune preuve de l’existence des deux chargeurs
Le 2e amendement de la Constitution, le droit d’être armé, est un pilier de la mentalité républicaine. Kash Patel a déclaré qu’il était interdit d’être armé à une manifestation – ce qui est faux. Pretti, d’ailleurs, ne participait pas à une manifestation.
Donald Trump l’a répété, provoquant le malaise chez les conservateurs. Bill Essayli, substitut du procureur en Californie du Sud, a tweeté : « Si vous vous approchez armé des forces de l’ordre, il y a de fortes chances qu’elles aient le droit de vous tirer dessus. Ne le faites pas ! »
La puissante NRA, la National Rifle Association, a qualifié ces propos de « dangereux et erronés ». Elle a ajouté : « Les responsables publics devraient attendre une enquête complète, au lieu de généraliser et de diaboliser les citoyens respectueux des lois. »
L’organisation Gun Owners of America a posté : « Le 2e amendement protège le droit des Américains de porter des armes lors de manifestations – un droit que le gouvernement fédéral ne doit pas enfreindre. »
Tout ça trouble Erin : « Je sais bien que les gens sont armés, mais je ne pense pas qu’ils ont tout ça… Je ne pense pas qu’il voulait blesser des agents ou autre, je pense qu’il voulait se protéger, mais c’est beaucoup… » Le DHS a montré une photo de l’arme d’Alex Pretti, mais n’a fourni aucune preuve de l’existence des deux chargeurs.
« Je ne pense vraiment pas que Trump est responsable »
Le petit ami d’Erin, d’ailleurs, est noir. « Enfin, il vient de me dire : “Va te faire voir, ne m’appelle plus jamais”, à cause de tout ça. On a des opinions différentes », précise-t-elle. « Sur quoi ? », demande Frederick Thomas. Elle montre le mémorial : « J’ai dit qu’il serait toujours en vie s’il n’avait pas été là. » « Oh », répond Frederick. « Et j’aime la police, pas lui », ajoute-t-elle.
Erin voterait-elle encore pour Trump ? Elle hoche la tête : « Oui. » Même après ces deux morts ? « C’est tragique et Alex Pretti n’aurait pas dû perdre la vie. Mais je ne pense vraiment pas que Trump est responsable. Si nos dirigeants étaient plus coopératifs… »
Le Département de la Justice a décidé de ne pas ouvrir d’enquête pour violation des droits civiques, qui aurait déterminé si les agents avaient enfreint les droits constitutionnels de Pretti. La fusillade fera l’objet d’une enquête interne du DHS. Et lundi 26 et mardi 27 janvier, ICE a intensifié ses interventions.

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