ENTRETIEN. L’Europe peut-elle réellement se rapprocher de Taïwan ? Pour Jean-Pierre Cabestan, chercheur au think tank Asia Centre, les coopérations économiques, culturelles et éducatives ont vocation à se renforcer, mais les Européens ne peuvent pas se substituer aux États-Unis sur le terrain stratégique.
Alors que Taïwan cherche à élargir ses partenariats face à la pression croissante de Pékin, les récentes déclarations du président Lai Ching-te relancent la question d’un rapprochement avec l’Europe. Mais jusqu’où celui-ci peut-il aller ? Dans cet entretien, le chercheur au think tank Asia Centre Jean-Pierre Cabestan éclaire les possibilités, mais aussi les limites, d’un tel mouvement. Si les liens économiques, culturels et éducatifs entre Taïwan et l’Union européenne peuvent encore se renforcer, le soutien européen bute sur une réalité stratégique majeure : celle du rôle irremplaçable des États-Unis dans la sécurité de l’île.
Le Point : Lors du récent forum des marchés des capitaux taïwanais, le président Lai Ching-te a dit souhaiter la signature d’un accord de protection des investissements, ainsi qu’un accord commercial entre l’Union européenne et Taïwan. Est-ce qu’on doit voir ça comme le signe qu’il souhaite un rapprochement avec l’Europe ?
Jean-Pierre Cabestan : C’est un peu ambitieux. Effectivement, Taïwan essaie de diversifier ses partenariats économiques. L’Europe fait partie des groupes de pays avec lesquels les Taïwanais voudraient avoir plus de relations sur le plan économique. Mais ce n’est pas l’Europe qui va protéger Taïwan. Sur le plan de la sécurité, il n’y a qu’un pays qui peut protéger Taïwan : les États-Unis.
Du point de vue taïwanais, il y a un objectif économique. Cela fait partie d’une stratégie visant à réduire la dépendance de Taïwan à l’égard de la Chine. Les exportations taïwanaises vers la Chine ont diminué en proportion, passant de 42 % à environ 30 %. Mais dans le même temps, les Chinois font tout pour qu’elle augmente.
Une grande partie du commerce extérieur taïwanais continue d’aller vers la Chine. L’Europe, c’est à peu près 10 %. Cela peut augmenter, mais pas dans des proportions énormes. Les investissements européens dans certains secteurs peuvent advenir. Mais il y a un facteur qui va à l’encontre de cet effort : la sécurité.
Quand je parle à des entreprises européennes, elles s’inquiètent des risques sécuritaires et géopolitiques. Que se passera-t-il s’il y a une crise ou un conflit, que deviendront leurs investissements ? C’est pour cela que le gouvernement taïwanais essaie de rassurer les investisseurs européens et de les attirer. Mais ce risque géopolitique ne peut plus être ignoré. Au contraire, il est de plus en plus pris en compte par les entreprises.
Le Point : Est-ce qu’il n’y a pas aussi, chez le président taïwanais, une crainte que les États-Unis – qui se mobilisent sur d’autres terrains, notamment aujourd’hui en Iran – ne soient pas demain au rendez-vous si la Chine venait à agir ?
Depuis plus de trente ans, il n’y a plus aucun pays qui vend des armes à Taïwan, sauf les Américains. Les Chinois mettent à l’index des entreprises comme Raytheon [entreprise américaine spécialisée principalement dans les domaines des systèmes de défense, NDLR], qui vendent des armes à Taïwan. Mais ces entreprises américaines s’en moquent. D’abord, elles ne vendent rien en Chine ; ensuite, elles gagnent pas mal d’argent à Taïwan.
Pour les Européens, c’est presque impossible de remplacer les Américains. Et, pour eux, ce serait très coûteux politiquement, mais aussi économiquement, parce que la Chine prendrait des sanctions en cas de reprise des livraisons d’armes à Taïwan. Les dernières, c’étaient les Mirage français dans les années 1990. Depuis 1994, nous avons promis de ne plus rien vendre – en tout cas, rien d’important.
Voir les Chinois tenter une aventure contre Taïwan aujourd’hui, ou même en 2027, me paraît improbable.
Jean-Pierre Cabestan, sinologue
Cela ne veut pas dire qu’on ne vend pas des systèmes de sécurité. Les Allemands se sont positionnés sur des systèmes qui ne sont pas létaux, mais qui peuvent quand même jouer un rôle dans la défense. Mais, pour les gros systèmes d’armement, il n’y a que les Américains.
La question que tout le monde se pose, c’est de savoir s’ils pourront livrer, si besoin, ce dont les Taïwanais ont vraiment besoin. Pour l’instant, on n’en sait rien.
Faut-il, par ailleurs, craindre une action militaire de la Chine ?
Dans les circonstances actuelles, voir les Chinois tenter une aventure contre Taïwan aujourd’hui, ou même en 2027, me paraît improbable. Ils ne sont pas prêts et les risques sont trop élevés, notamment parce que les chances que les États-Unis interviennent restent très importantes.
Il faut voir combien de temps dure le conflit en Iran, et s’il se termine dans les semaines qui viennent, je pense que l’Amérique donnera la priorité à l’Asie-Pacifique. Dans la stratégie de sécurité nationale des États-Unis, il s’agit quand même de garantir la sécurité de la première chaîne d’îles [une stratégie qui vise à contenir militairement la Chine en contrôlant des lignes maritimes clés dans le Pacifique, NDLR]. Ils l’ont dit ouvertement. Les Chinois savent que s’ils se lancent dans une aventure contre Taïwan, ils auront les Américains en face d’eux.
Je pense aussi que les Chinois ont d’autres priorités. Le ralentissement intérieur les oblige à se concentrer sur la situation domestique. S’ils se lançaient dans une guerre, la puissance chinoise serait affaiblie. Accumuler des bateaux, des avions, des porte-avions, tant qu’ils ne sont pas utilisés : c’est un attribut de puissance. Mais s’ils commençaient vraiment à les engager dans un conflit, à prendre des risques, ce serait tout de même très dangereux.
Sur quoi pourraient se baser de futures relations commerciales entre l’Europe et Taïwan ?
Les relations sont déjà importantes, même si cela reste assez discret, sous le radar. Il y a des investissements taïwanais en Europe. TSMC [Taiwan Semiconductor Manufacturing Company, la plus importante fonderie de semi-conducteurs indépendante au monde, NDLR] a décidé de construire une usine à Dresde, en Allemagne.
Mais Taïwan, avec ses 23 millions d’habitants, reste un petit pays, même s’il est très dynamique. Les Européens feront donc tout ce qu’ils peuvent dans les limites politiques autorisées, mais ils n’iront pas très loin dans la formalisation des relations avec Taïwan.
L’Europe est-elle donc incapable d’agir envers Taïwan ?
Nous avons pris des positions plus nettes contre toute opération militaire, contre tout usage de la force, ou même contre toute menace d’usage de la force. Mais nous sommes bien en incapacité – et c’est là le gros problème – de déployer des forces qui pourraient faire la différence face à la Chine.
On envoie des bateaux, une fois par an, de façon symbolique, dans le détroit de Taïwan pour rappeler aux Chinois que ce détroit est un bras de mer international. C’est surtout une manière de rappeler notre compréhension du droit de la mer et le fait qu’ils ne peuvent pas annexer le détroit de Taïwan. Mais il est difficile de se rapprocher de Taïwan sans froisser réellement la Chine.
On n’établira pas de relations diplomatiques avec l’île. On restera dans cette zone grise diplomatique, avec des représentations qui sont de véritables ambassades, sans en porter le nom, et sans reconnaître Taïwan comme un État à part entière. Mais notre politique de la Chine unique ne signifie pas non plus que Taïwan ne devrait pas bénéficier d’une représentation substantielle, notamment dans les organisations internationales. Les Américains poussent davantage que nous sur ce sujet, mais certains parlements européens ont commencé à le faire aussi.
Et le fait de reconnaître Taïwan comme un État souverain, indépendant – ce que font aujourd’hui très peu de pays dans le monde – pourrait-il constituer une première solution, ou est-ce déjà beaucoup trop pour la Chine ?
Ce serait déjà beaucoup trop. Parce que cela signifierait que les relations officielles avec la Chine seraient rompues. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aurait plus de représentation. Il y aurait peut-être un bureau de liaison, une sorte de bureau officieux de représentation de la République populaire de Chine. Mais, à mon avis, personne, pas même les Américains, n’oserait aller jusque-là, parce que la Chine reste une grande puissance et qu’ils ont besoin de conserver un canal de communication dense.
L’idée, c’est plutôt de pousser pour que Taïwan ait une place dans certaines institutions internationales. Mais même si Taïwan n’avait plus un seul allié diplomatique, cela ne mettrait pas fin à l’existence de la République de Chine à Taïwan.
Politiquement, on ne peut pas aller tellement plus loin
Jean-Pierre Cabestan, sinologue
Le dossier taïwanais peut-il aussi être un test de crédibilité pour les démocraties occidentales ?
C’est un peu tout l’enjeu, surtout en ces temps de récession démocratique. Le fait de pouvoir avoir une société à la fois ethniquement et culturellement chinoise, mais dans le même politiquement taïwanaise, démontre qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre le confucianisme et la démocratie telle que nous la comprenons. Dans le contexte actuel, il est important aussi que les Taïwanais continuent à consolider leur démocratie.
Ce qui n’est pas simple, parce que deux partis se font face à Taïwan. Il y a d’un côté un camp disposé à trouver un terrain d’entente avec la Chine : le camp bleu, celui du Kuomintang, qui reconnaît le principe de la Chine unique. De l’autre, le camp vert au pouvoir, qui estime qu’il y a une Chine et une République de Chine à Taïwan, qui a sa propre indépendance, sa propre souveraineté et qu’il n’y a pas de compromis là-dessus.
C’est pour cela que Pékin ne veut pas parler au Parti démocrate progressiste, le parti vert : pour Pékin, une condition préalable à toute discussion, c’est la reconnaissance du principe de la Chine unique. C’est là toute la difficulté. Dans le jeu politique taïwanais, il demeure une difficulté à reconnaître une opposition qui ne partage pas toutes les idées du parti au pouvoir, mais qui œuvre elle aussi pour la souveraineté, la protection et la sécurité de Taïwan. Il y a quand même une forme de suspicion entre les deux camps. C’est un obstacle à toute consolidation de la démocratie taïwanaise.
C’est donc une démocratie, mais elle reste imparfaite. La pression chinoise vise justement à diviser encore davantage les Taïwanais, et aussi à compromettre cette expérience démocratique.
Pour l’instant, cela tient. À Taïwan, les gens sont habitués à avoir des élections et des consultations régulières, à jouir de toutes les libertés publiques que nous connaissons – liberté d’association, liberté de la presse, liberté de parole, etc. C’est donc une vraie démocratie. Mais, quand on voit l’ambiance au Parlement, la manière dont les opposants se font face, ou même débattent parfois, on peut se demander s’ils croient pleinement à la démocratie.
Il ne faut pas s’attendre à ce que, demain, les relations commerciales avec l’Europe soient beaucoup plus poussées ?
Je pense plus précisément qu’il ne peut pas y avoir des relations politiques beaucoup plus poussées. Mais on agit beaucoup sur le plan économique, sur le plan culturel et éducatif et la Chine ne peut pas faire grand-chose contre cela.
Je pense donc que l’Europe et Taïwan ont intérêt à continuer de développer ces relations. Mais, politiquement, on ne peut pas aller tellement plus loin. On n’enverra pas le président de la République, ni le Premier ministre, ni même l’un des grands ministres régaliens comme ceux de la Défense ou des Affaires étrangères. Mais on peut envoyer un ministre technique, on l’a déjà fait. Aujourd’hui, on hésite davantage parce que la Chine est plus sourcilleuse et plus nerveuse, mais on peut encore faire beaucoup de choses.
La limite, c’est qu’on est quand même loin géographiquement. Taïwan reste intégré à son espace régional, notamment avec la Chine, mais aussi le Japon, la Corée, l’Asie du Sud-Est et les États-Unis, avec lesquels l’île est très liée pour des raisons de sécurité, économiquement. Les exportations taïwanaises vers les États-Unis, l’an dernier, ont dépassé celles vers la Chine.

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