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« Cela fait quinze ans qu’il se prépare » : Mojtaba Khamenei, l’homme de l’ombre propulsé à la tête de l’Iran

« Cela fait quinze ans qu’il se prépare » : Mojtaba Khamenei, l’homme de l’ombre propulsé à la tête de l’Iran

La désignation, dimanche, du fils de l’ayatollah Ali Khamenei comme nouveau guide suprême parachève la prise du pouvoir par les gardiens de la Révolution islamique en Iran.

C’est un orphelin qui a accédé à la fonction suprême en Iran. En une matinée, le 28 février, Mojtaba Khamenei a perdu dans le même bombardement sa mère, Mansoureh Khojasteh Bagherzadeh, et son père, Ali Khamenei, dans la destruction par Israël et les États-Unis de la résidence du guide suprême iranien à Téhéran. Ont également été tuées dans les frappes son épouse Zahra Haddad-Adel et sa sœur Hoda Khamenei. Mais le deuxième fils de l’ayatollah a miraculeusement réchappé à l’attaque.

Une semaine plus tard, voilà le visage de ce religieux à la barbe poivre et sel, portant le turban noir des descendants du Prophète, apparaissant à la télévision d’État pendant que le présentateur annonce solennellement sa nomination en tant que nouveau guide suprême.

À 56 ans, cet homme au regard sombre derrière ses lunettes rectangulaires – les mêmes que son père décédé – se retrouve propulsé à la tête de la République islamique. Inaugurant une transmission héréditaire du pouvoir, à l’opposé des idéaux révolutionnaires de 1979, il doit désormais gérer la plus grave crise de l’histoire du régime iranien.

Dans l’ombre de son père

« L’ayatollah Seyyed Mojtaba Khamenei est l’une des personnalités les plus influentes dans l’espace intellectuel et religieux du pays, souligne auprès du Point Hossein Kanani Moghaddam, ancien haut commandant des gardiens de la Révolution, l’armée idéologique de la République islamique, durant la guerre Iran Irak (1980-1988). Il possède de bonnes relations avec toutes les structures de l’État et demeure la personnalité la mieux placée pour poursuivre la voie de l’imam martyr (l’ayatollah Khamenei, NDLR) et engager des transformations sérieuses dans la structure exécutive du pays afin de résoudre les problèmes et de renforcer le front de la résistance. »

Si ses apparitions publiques sont rarissimes, Mojtaba Khamenei est un familier du pouvoir, qu’il a toujours exercé dans l’ombre de son père, à la tête du régime de 1989 à 2026. N’occupant aucune fonction officielle, le fils d’Ali Khamenei a toujours été considéré comme l’homme fort du « bureau du guide », un gouvernement parallèle doté de plus d’un millier d’employés au cœur de Téhéran. « Au sein du bureau du guide suprême, Mojtaba travaille dans l’ombre de son père et en étroite collaboration avec Asghar Hejazi, l’un des principaux adjoints du guide suprême, qui est également son mentor », indiquait en 2008 un télégramme diplomatique américain révélé par WikiLeaks.

Sa nomination au poste de guide suprême constitue la poursuite de la voie tracée par son père, mais peut-être en plus violente et dangereuse.

Mohsen Sazegara, fondateur des gardiens de la Révolution

« Mojtaba aurait un contrôle assez important sur l’accès à son père et resterait très proche de lui, y compris lors des déplacements du guide suprême en Iran, poursuivait le câble de l’ambassade des États-Unis à Londres. Mojtaba jouerait également un rôle central et prépondérant de supervision de toutes les questions politiques et de sécurité traitées par le bureau du guide suprême. » Lorsqu’il décide de sanctionner le fils de l’ayatollah Khamenei en 2019, le département américain du Trésor affirme que le guide suprême lui a « délégué une partie de ses responsabilités ».

« Cela fait quinze ans que Mojtaba Khamenei se prépare à être le guide suprême, indique au Point Mohsen Sazegara, l’un des fondateurs du corps des gardiens de la Révolution, aujourd’hui opposant politique basé aux États-Unis. Progressivement, son père Ali Khamenei a fait en sorte d’éliminer tous les rivaux potentiels de son chemin, tel que l’ancien président Ali Akbar Hachemi Rafsandjani (retrouvé mort à son domicile en janvier 2017, NDLR). D’une certaine manière, la nomination de Mojtaba Khamenei au poste de guide suprême constitue la poursuite de la voie tracée par son père, mais peut-être en plus violente et dangereuse. »

Loin de bénéficier de l’aura politique de son père, le cadet des fils Khamenei ne dispose pas des qualifications religieuses requises pour devenir « guide ». Né le 8 septembre 1969 dans la ville sainte de Mechhed, dans le nord-est de l’Iran, Mojtaba Khamenei, qui a étudié la théologie dans la ville sainte de Qom, n’a jamais dépassé le rang d’hodjatoleslam, un titre donné aux clercs de rang intermédiaire, inférieur à celui d’ayatollah. Mais au fil des années, il compense son manque de légitimité par des liens étroits avec les milieux sécuritaires du pays

À l’âge de 17 ans, c’est au sein du bataillon Habib bin Muzahir des gardiens de la Révolution, déployé en 1987 dans le sud-ouest du pays à la fin de la guerre entre l’Iran et l’Irak (1980-1988), que le jeune Khamenei effectue son service militaire. Et à l’issue du conflit, le fils du nouveau guide suprême cultive les liens noués avec ses compagnons d’armes pour servir d’intermédiaire avec le pouvoir clérical. Sous le règne de l’ayatollah Khamenei, les pasdarans (« gardiens » en persan, NDLR) deviennent un acteur économique et politique clé du pays, profitant de leur monopole d’État pour s’enrichir en contournant les sanctions internationales. Et Mojtaba Khamenei bénéfice amplement de ces largesses.

Artisan de la répression

Dans une enquête retentissante publiée au mois de janvier, l’agence de presse économique Bloomberg décrit comment le fils de l’ayatollah Khamenei a détourné une partie des recettes pétrolières iraniennes pour développer un vaste réseau immobilier et financier international à hauteur de plus de 115 millions d’euros, reposant sur une structure complexe de sociétés écrans et de comptes offshore, et s’étendant de villas à Dubaï à des hôtels de luxe en Europe, sans que jamais son nom de famille n’apparaisse.

Mais aux yeux de la population iranienne, Mojtaba Khamenei est surtout considéré comme l’un des principaux artisans de la répression gouvernementale qu’il a exercé en contrôlant de facto la milice de volontaires pro régime bassidjis. « C’est lui qui était derrière la répression sanglante du mouvement vert de 2009, assure Mohsen Sazegara en référence aux 150 manifestants tués dans les manifestations populaires qui ont suivi la réélection contestée à la présidence de l’ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad. Il a joué depuis un rôle de premier plan dans la répression des mouvements de contestation qui ont suivi, en 2017, 2019, 2022 et 2026. »

« Mort à Mojtaba ! », ont crié dimanche, depuis leur balcon, des habitants du quartier frondeur d’Ekbatan, dans le nord-ouest de la capitale, à l’annonce de la nomination du fils de l’ayatollah Khamenei, en reprenant le slogan « Mort à Khamenei ! », lancé à peine deux mois auparavant contre son père, avant les massacres des 8 et 9 janvier derniers. À Téhéran, la déception provoquée par la nouvelle de la nomination du fils du dernier guide suprême au sommet du pouvoir tranche avec les scènes de liesse observées la semaine dernier à l’annonce de la mort d’Ali Khamenei.

Cloîtrés chez eux pour échapper aux bombardements américano-israéliens, de nombreux manifestants ne veulent pas entendre parler de renouveau politique au sein du régime islamique. Mais d’aucuns se mettent à rêver qu’Israël, dont le ministre de la Défense Israël Katz a averti mercredi que tout successeur à Ali Khamenei deviendrait une « cible », mette ses menaces à exécution et offre à Mojtaba Khamenei le même destin que son père.

« Dictature militaire »

« La nomination de Mojtaba Khamenei constitue un signe de défi vis-à-vis d’Israël et des États-Unis, transmettant le message : “Vous avez tué un Khamenei ; en voici un autre”, explique Ali Alfoneh, chercheur spécialiste des forces de sécurité iraniennes au sein du Arab Gulf States Institute à Washington. Elle rassure également la base du régime quant à la continuité du pouvoir malgré l’assassinat du précédent guide suprême iranien. »

Parmi les candidats à la fonction suprême, les 88 religieux de l’Assemblée des experts ont porté leur choix sur le clerc le plus à même d’assurer les intérêts des véritables maîtres du pays : le corps des gardiens de la Révolution. « Cela fait plusieurs décennies que la République islamique a progressivement dérivé vers la militarisation, l’ayatollah Ali Khamenei s’appuyant de plus en plus sur les pasdarans pour assurer la survie du régime, poursuit le chercheur Ali Alfoneh. L’élection de Mojtaba Khamenei est susceptible de parachever la transformation du régime en une dictature militaire, bien qu’elle compte un dirigeant civil – le président Massoud Pezeshkian – largement symbolique. »

Ainsi, dans un communiqué publié à l’issue de sa nomination, le corps des gardiens de la Révolution a fait allégeance aux ordres de « l’ayatollah Seyyed Mojtaba Khamenei », n’hésitant pas à le promouvoir à l’occasion au même rang religieux que son défunt père.