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Ces Français fascinés par le maoïsme

Ces Français fascinés par le maoïsme

Passionnés crédules, courtisans aveuglés ou vrais rêveurs d’un ordre nouveau, ils furent nombreux à embrasser l’idéologie du Grand Timonier.

« Il y eut une époque où c’était “in” d’en être. L’Université en était, et de proche en proche, les intellectuels et les mondains », constate, dans Tigre en papier, l’écrivain repenti Olivier Rolin, qui en avait été. De cet opium chinois des intellectuels, François Hourmant a restitué les vapeurs dans Les Années Mao en France (Odile Jacob). Pour expliciter cette « Chine à la française », repeinte aux couleurs de l’espoir et de l’utopie, il y retrace la montée en puissance dans les années 1960 de la Chine comme modèle alternatif à une URSS bureaucratisée, disqualifiée depuis Budapest et le rapport Khrouchtchev.

Dans le contexte anti-impérialiste de la guerre du Vietnam, la Révolution culturelle, lancée par Mao en 1966, fut la mèche qui alluma l’incendie de cette « passion crédule » ; la ringardisation du PC après Mai 68 donnant le coup de grâce. Présentée faussement comme un mouvement spontané venu de la base, des gardes rouges, un élan anti-autoritaire dirigé contre les mandarins, cette révolution dans la révolution allait enflammer « le théâtre d’ombres » que le sinologue Simon Leys dénoncera dès 1971 dans ses Habits neufs du président Mao.

Besoin de croire à un autre modèle. Besoin de croire tout court. Besoin d’aller voir. Après l’URSS, après Cuba, la Chine a été le retour de flamme des intellectuels français toujours en deuil, en quête d’un eldorado idéologique et d’un guide à admirer. Un nouvel épisode de la « trahison des clercs » que Claude Roy clouera au pilori : « Tandis que des millions d’innocents et de dupes pourrissaient dans les chaînes ou périssaient dans les tortures, une partie considérable de l’intelligentsia française, avec la légèreté du snobisme, l’ignorance des mondains, le fanatisme des idéologues, étouffait les cris de la Chine martyrisée sous l’hymne à la joie maoïste. »

Il y eut l’ouvriérisme des établis à la chinoise. Il y eut aussi la pensée en chambre de l’ENS pilotée par Benny Lévy et Alain Badiou, qui infusa à Vincennes, la fac post-soixante-huitarde anti-Sorbonne, avant d’attraper au vol quelques figures d’intellectuels très en vue.

Le maoïsme fut mondain

C’est la particularité de la France que d’avoir basculé d’un militantisme confidentiel vers le mondanisme d’une élite qui érigea la Chine comme dernière destination à la mode. Car le maoïsme fut mondain. Quand un compagnon de route s’étonna qu’une réunion de l’UCFML (Union des communistes de France marxistes-léninistes) se tienne dans les salons de l’hôtel Lutetia, son grand manitou Alain Badiou répliqua : « La révolution est partout chez elle ! »

C’est l’époque où Jean-Edern Hallier distribue des vestes Mao à ses journalistes de L’Idiot international, dirigé par Simone de Beauvoir. Son compagnon, Jean-Paul Sartre, suppléant des directeurs emprisonnés de la très maoïste Cause du peuple, ira distribuer ce journal dans la rue à l’été 1970 en compagnie de Jean-Luc Godard, François Truffaut, Sami Frey, Patrice Chéreau… Joli casting. Pour un Sartre vieillissant, le maoïsme, cause embrassée après un rendez-vous à la Coupole avec Benny Lévy, fut une manière de rajeunir. Son arrestation très médiatique, son engagement avec d’autres revues, Tout !, J’accuse, où signaient Marin Karmitz, Agnès Varda, André Glucksmann, allaient contribuer à sortir le maoïsme de son ghetto idéologique.

Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir distribuent « La Cause du peuple » à Paris, à l’été 1970. © (Ullstein Bild/Photo12)

Mais ces amis fascinés de la Chine reçurent quelques renforts de poids inattendus, au-delà de la gauche. Car si la droite a fait de l’anticommunisme un de ses chevaux de bataille, le maoïsme, par contraste, a échappé à ses foudres. Comme toujours visionnaire, Malraux a ouvert le bal à l’été 1965. Déprimé par la mort de ses fils, ses relations désastreuses avec sa femme Madeleine, miné par l’alcoolisme, il reçoit le conseil pressant du général de Gaulle de prendre du champ pendant deux mois, tout ministre de la Culture qu’il est.

L’envie lui vient de retourner dans la vieille Chine de sa jeunesse, le Shanghai révolutionnaire, qui lui avait offert le décor de sa Condition humaine. Sa rencontre avec Mao, le 3 août, est le point d’orgue d’une série d’entretiens avec des dirigeants qui ont fait lanterner « l’ami génial » du Général. Que se sont-ils vraiment dit ? Le sinologue Jacques Andrieu a comparé les sténographies française et chinoise avec le texte final publié par Malraux en 1967 dans les Antimémoires.

L’entretien, qui aurait duré trois heures, n’a en réalité pas excédé une heure, en comptant les temps de traduction. L’écrivain a fait supprimer les phrases empreintes de trop de flagornerie : « Je suis très ému de me retrouver assis aujourd’hui à côté du plus grand de tous les révolutionnaires depuis Lénine. » Sa complaisance n’en demeure pas moins, suscitée par une quête obsessionnelle du grand homme de l’Histoire.

« Mao est la plus grande figure historique de notre temps. Mao, c’est le général de Gaulle qui serait Clemenceau. C’est Staline qui serait Lénine. »

André Malraux

La comparaison avec de Gaulle affleure lorsque Malraux l’interroge sur sa divine intuition que la prise du pouvoir se ferait par la paysannerie et non par les ouvriers, à la différence des bolcheviques : « Comment est-elle née ? » « Ma conviction ne s’est pas formée. Je l’ai toujours éprouvée », lui répond Mao. « Je me souviens du mot du général de Gaulle : quand avez-vous pensé que vous reprendriez le pouvoir ? » reprend Malraux. « Toujours. », réplique Mao. Sur les transformations modernes de la Chine, Malraux paraît presque plus convaincu que Mao lui-même, obligé de tempérer son enthousiasme : « Ni le problème agricole ni le problème industriel ne sont résolus. Le problème de la jeunesse moins encore. » Sur la répression suscitée par les Cent Fleurs, sur les millions de morts, Malraux glisse : « Il faut agir sur toute la jeunesse, et agir sur le Parti par cette action », justifie-t-il.

De la Révolution culturelle, lancée en 1966 un an avant la publication des Antimémoires, il ne paraît rien avoir deviné. Ravi de pouvoir critiquer l’URSS avec son interlocuteur, il souscrit à ce que Claude Roy a appelé une « sinophilie d’ordre ». Vantant le héros de la Longue Marche, « l’empereur de bronze » hanté par « une pensée de géant », il le rehausse pour mieux se rehausser lui-même, en le comparant sans cesse aux autres géants. « Je pense à Trotski, mais il n’y a aucune exaltation en Mao. Il sait ce qu’a espéré Khrouchtchev, il sait aussi ce que pensait Lénine, ce que fut la Révolution française. Mao, fort de ses millions de fidèles, du respect qui entoure son passé, croit que l’État peut devenir le moyen permanent de la révolution. Avec le même calme tour à tour épique et souriant qu’il a cru à la victoire du communisme en Chine, aux pires jours de la Longue Marche. » Les Chinois eux-mêmes en seront désarçonnés. Quant à Jacques Andrieu, puis Simon Leys, ils n’auront pas de mots assez durs pour qualifier la réécriture inaboutie de ce fiasco du courtisan éconduit.

« Avant on disait Mao, maintenant c’est la pensée Mao »

« Cette maolâtrie est l’un des aspects de Malraux qui me gêne le plus », admet Hervé Gaymard, qui achève un Dictionnaire amoureux de Malraux : « Elle transparaît plus fort encore lors de l’entretien donné à Pierre de Boisdeffre pour lancer les Antimémoires sur l’ORTF. » Le florilège est en effet édifiant. « Mao est la plus grande figure historique de notre temps. Mao, c’est le général de Gaulle qui serait Clemenceau. C’est Staline qui serait Lénine. Tout commence avec lui, et depuis, ça n’est jamais sans lui. » Quand de Boisdeffre évoque un culte de la personnalité pour l’homme qui a redonné à manger aux Chinois, voilà sa réponse : « Mao lui-même est en train de se désindividualiser. Avant, on disait Mao. Mais maintenant, c’est la pensée Mao. » Une pensée qui « crée des industries lourdes considérables ».

Et si un doute est émis sur sa réussite, la réplique est catégorique : « L’homme qui a fait la Longue Marche est encore tout à fait intact. La grande puissance qu’il avait est encore là et il n’y aura pas de retour en arrière. » Les journaux ne s’y trompent pas : pour les bonnes feuilles des Antimémoires, Paris Match, Le Figaro publient le morceau de bravoure maoïste, « pages essentielles de ce livre événement dans l’histoire de la littérature ». Le succès est au rendez-vous : 200 000 exemplaires sont vendus, popularisant l’image tronquée d’un géant rassurant. Un livre diffusé même à l’étranger, puisque, avant sa rencontre avec Mao en 1972, Nixon demandera à voir Malraux afin qu’il lui raconte par le menu son entrevue. Malraux ne se fit pas prier.

Un autre lecteur de droite des Antimémoires, partisan de l’ordre, va bientôt se mettre dans les pas de Malraux tout en s’en démarquant : Alain Peyrefitte. Dans son avant-propos à sa tétralogie chinoise réunie en 1997 (Omnibus), on devine son souci de donner de la patine à sa branche chinoise. Dès 1954, à Cracovie, il fut, rappelle-t-il, un fervent lecteur du Voyage de Macartney en Chine (1793) auquel il consacrera en 1989 tout un livre, L’Empire immobile. Puis, en 1960, c’est une enquête de terrain à Hongkong, complétée à Canton, sur les réfugiés chinois. En 1963, deux ans avant Malraux, il a saisi la pensée profonde du général de Gaulle, qui s’apprête à reconnaître la Chine communiste : « Avant d’être communiste, la Chine est la Chine. Le fait chinois est là. Ce qui est sûr, c’est qu’un jour, peut-être plus proche qu’on ne le croit, la Chine sera une grande réalité politique, économique et même militaire. La Chine est le plus grand pays du monde. Un jour, elle pourrait bien devenir le premier », lui prédit le chef de l’État.

La lucidité objective du voyageur érudit

On y discerne le ressort de la fascination des dirigeants français, compréhensifs envers ce pays ambitieux qui se dégage de la tutelle soviétique, comme la France, jadis phare du monde, se dégage de l’hégémonie américaine. Deux pays faits pour s’entendre. Peyrefitte saisit l’occasion d’une mission d’étude parlementaire en 1971, qui va durer dix-neuf jours, la première admise depuis le début de la Révolution culturelle, qui a vu s’ériger un rideau de bambou. « C’est le choc de la connaissance immédiate. » Mélenchon, autre converti, ne dira pas autre chose en 2016, quand il racontera ses échanges en 2001 avec la ministre de l’Éducation et le vice-ministre du Tourisme chinois. « Vous voyez que ce sont des échanges substantiels que j’ai eus avec la Chine. Je connais vraiment ce pays. »

Peyrefitte, qui se voit en Tocqueville de la Chine, revendique la lucidité objective du voyageur érudit, récusant toute volonté de tromperie de la part de ses hôtes. « Pas un instant, on n’a cherché à nous camoufler les spectacles que faisait naître sous nos yeux le hasard. » Pas de village Potemkine au pays de Mao. Les premiers récits hagiographiques ont paru. En 1973, Peyrefitte s’en distingue sur le ton de « à moi, on ne la fait pas ». Dix-neuf jours, c’est bien peu, s’étonneront certains, pour percer la vérité d’un tel empire millénaire. Mais rien n’est impossible à l’énarque normalien, crayon à la main, qui livre une étude plus scolaire, mais plus sérieuse à l’évidence, que Malraux. Empreint d’un relativisme très français, Peyrefitte, initié par son collègue de la rue d’Ulm Robert Ruhlmann, éminent sinologue, s’est voulu ethnologue.

Alain Peyrefitte, en visite sur la place Tian’anmen à Pékin, en octobre 1980. © (François LOCHON/François LOCHON/GAMMA RAPHO)

« J’avais lu le manuscrit de Prisonnier de Mao, de Jean Pasqualini (qui décrivait le goulag chinois avec autant de précision que Soljenitsyne le goulag soviétique) ; j’avais lu Simon Leys, et aussi la littérature fanatiquement maoïste, comme celle de Maria-Antonietta Macciocchi, et j’essayais de me faire une idée entre ces extrêmes. La Chine que j’ai vue était-elle le paradis ou l’enfer ? J’aurais plutôt tendance à dire un purgatoire », confiera-t-il au magazine L’Histoire. L’homme du juste milieu ?

Son texte trahit toutefois une fascination revendiquée pour l’empire du Milieu. La Chine éternelle a droit à son admiration céleste. Le communisme en est presque réduit à un accident de l’Histoire. « La Chine de 1971 n’était qu’une forme de la Chine de toujours, dont la substance triturée, reconditionnée, restait la même. » Peyrefitte place l’empire au-dessus du régime, une excuse à tous les excès. « Dans un autre pays communiste, ce n’eût été qu’une folle aventure totalitaire. Mais aux dimensions de la Chine – tant d’espace, tant d’hommes, tant de passé – cet épisode délirant devenait fascinant. » Derrière la convulsion meurtrière, la permanence des choses. « L’épaisseur chinoise ». La Chine, c’est le Grand Autre.

Peyrefitte place l’empire au-dessus du régime, une excuse à tous les excès.

Mais une analyse de Quand la Chine s’éveillera dément sa théorie du purgatoire. Mao est vu comme le saint de Yan’an. Sa pensée qualifiée de « bombe atomique spirituelle ». Zhou Enlai, de Talleyrand mâtiné de Richelieu. Après un long éloge de la médecine chinoise, Peyrefitte explique comment le maoïsme a réussi à changer l’homme, énumérant les succès de cette « voie chinoise » : multitude maîtrisée, féodalité extirpée, misère vaincue, agriculture nourricière, industrie industrieuse… Un vrai bréviaire. Certes, il consacre une dernière partie au « coût de la réussite », bel euphémisme. Mais il y a eu réussite. Et puis, on ne fait pas de révolution sans bain de sang ni terreur. Sacrifice des libertés, rectification des consciences, réfugiés en souffrance… Des maux nécessaires, expliqués par la démesure et la singularité de la Chine.

Peyrefitte conclut sur une expérience non duplicable mais définie comme « la plus extraordinaire du temps présent », « l’aventure révolutionnaire la plus radicale ». La Chine ou le royaume du tout est possible. L’accueil réservé au livre est enthousiaste, même à gauche, malgré l’identité de l’auteur : sous la plume de Jean Lacouture, Le Nouvel Observateur salue un livre qui « fera pour longtemps partie du bagage minimal de celui, qui après tant d’autres, voudra découvrir la Chine ». À droite, Jean Guitton convoque « la tradition d’intelligence qui passe par Montesquieu, Tocqueville, Taine » et s’incline devant cette « prophétie » à laquelle invite le titre, emprunté à une phrase apocryphe de Napoléon, dont la chute est donnée dans l’exergue « … le monde tremblera ».

Ce retour de Chine vendu à près de 1 million d’exemplaires ancre à jamais la fascination complaisante pour ce mystère Mao qui dépasse l’entendement. Peyrefitte aura bien mérité de la Chine, qui érige en 2002 un buste à son effigie dans la cour de l’université de Wuhan. L’un de ses jeunes lecteurs, encouragé par le président Giscard, prendra à son tour le chemin de Pékin en 1976, accompagné de six compagnons de route. Jean-Pierre Raffarin en reviendra aussi avec un ouvrage, qui scellera un lien très durable : La Vie en jaune. Sept jeunes giscardiens en Chine populaire. Sartre, Malraux, Peyrefitte, Raffarin, Mélenchon… Des jalons contrastés d’une même fascination.