REPORTAGE. Dans la capitale ukrainienne, qui connaît les pires coupures d’électricité et de chauffage depuis le début de la guerre, des personnes âgées vivent au sommet de tours sans ascenseur, affrontant le froid glacial de l’hiver.
La neige gelée crisse sous les pieds de Tyana et ses mains brûlent de froid. Il fait -19 degrés à Kiev, la capitale ukrainienne. L’assistante sociale, accompagnée de deux bénévoles, emprunte les escaliers d’un immeuble de quinze étages. L’ascenseur ne fonctionne plus depuis les frappes russes de mi-janvier qui ont provoqué les pires coupures de courant depuis le début de la guerre.
Les trois femmes s’arrêtent un moment contre les murs gelés, soufflant sous le poids des sacs remplis de conserves et denrées alimentaires, avant de parvenir à se hisser jusqu’au 8e étage.
La porte s’ouvre sur Sofia Arsenyeva, 84 ans. Voilà un mois que la grand-mère, la figure ridée recouverte d’un foulard, ne sort plus de chez elle. « C’est l’hiver le plus froid et le plus dur depuis mon enfance », confie-t-elle en laissant entrer les bénévoles de l’association Starenki (« petit vieux » en ukrainien).
Le gaz tourne à plein régime pour réchauffer sa minuscule cuisine où elle passe la majorité de son temps. « Je dors ainsi, habillée », explique la retraitée en serrant des deux mains son survêtement sur son col roulé. « Ça fait un mois que je porte les mêmes habits. Je n’arrive pas à me laver, je n’ai jamais d’eau chaude. Ils la coupent pour qu’on ait au moins un peu de chauffage. »
Certains jours, ses voisins lui apportent quelques fruits et légumes frais. Le reste du temps, elle cuisine les conserves apportées par l’association, qui aide des centaines de personnes âgées isolées comme elle.
« On n’a plus d’eau, plus d’électricité »
À Kiev, les autorités ont décrété « l’état d’urgence énergétique » depuis mi-janvier. Le chauffage, l’eau et l’électricité arrivent par intermittence. Certaines ont recours à des systèmes de fortune pour se réchauffer. Dans l’appartement de Tatyana, 78 ans, la température ne dépasse pas les 15 degrés.
« La nuit, va encore sous les couvertures, mais la journée, c’est dur », confie-t-elle, sa lampe torche à la main. « Je n’ai pas mis le nez dehors depuis le début des grands froids. Je n’ai plus que 10 % de vision alors je ne peux pas sortir seule, et puis avec mon déambulateur, comment ne pas tomber sur les trottoirs gelés ? »
Plus que le froid, c’est la guerre qui inquiète la grand-mère. « Ils bombardent toujours plus, on n’a plus d’eau, plus d’électricité, les canalisations sont cassées… », énumère-t-elle. Avant de s’emporter : « C’est de la pure cruauté. Pourquoi faire ça, qu’est-ce qu’ils y gagnent ? Si Dieu existe, peut-il leur donner conscience ? Est-ce qu’ils sont tous pareils en Russie ? »
« Ils veulent nous briser »
En un mois, plus d’un millier de cas d’hypothermie et d’engelures ont été recensés en Ukraine selon le ministère de la Santé. Les hospitalisations multiplient. « On est sur le pont tous les jours, même les week-ends, pour s’assurer qu’ils aient de l’eau, de quoi manger. Et du chauffage, de l’électricité », explique Tyana, l’assistante sociale.
Au pied des tours, les services de secours ont installé près d’un millier de tentes avec générateurs où sont distribués des repas chauds. Mais ces « points de résilience » sont inaccessibles pour Tatyana, depuis son 8e étage.
« Ils veulent nous briser. Moi, j’ai déjà vécu ma vie… mais les enfants, la jeunesse… ils ne comptent pas les vies, même chez eux. Le plus dur, ce n’est pas encore ça. C’est de savoir mon petit-fils là-bas, au combat. Il est allé l’autre jour à l’enterrement d’un de ses amis. Cela me rend plus triste que tout le reste », raconte la vieille femme.
« La Russie ne respecte aucun accord »
En fin de semaine, une rumeur de cessez-le-feu énergétique a brièvement circulé. Le président américain Donald Trump a affirmé avoir demandé à son homologue russe Vladimir Poutine de suspendre, pendant une semaine, les frappes contre les infrastructures énergétiques en raison du froid extrême.
Le Kremlin a toutefois indiqué, vendredi 30 janvier, ne suspendre ses frappes que jusqu’au dimanche 1er février. Dans le même temps, les attaques contre d’autres cibles se sont poursuivies.
Dans la région de Dnipropetrovsk, un drone russe a ainsi frappé un bus transportant des mineurs de la compagnie DTEK à la sortie de leur service, faisant douze morts, selon un communiqué de l’entreprise. Une « preuve supplémentaire qu’aucun cessez-le-feu n’existe », a dénoncé l’ambassadrice de l’Union européenne en Ukraine Katarína Mathernova. « La Russie ne respecte aucun accord. Aucune de ses promesses n’est tenue. Est-ce à cela que devrait ressembler un cessez-le-feu ? », s’est-elle indignée sur les réseaux sociaux.
« On est incassables »
Dans l’immeuble voisin, Ludmila, emmitouflée dans un peignoir et une écharpe, tente de maintenir une vie sociale avec ses voisines. « On s’entraide, on se promène ensemble dans le parc en bas, on veille les unes sur les autres. On est incassables », affirme la retraitée, bravache. « J’ai presque 80 ans et je ne vais pas mourir demain. »
Elle montre fièrement ses chaussettes de laine et la bouillotte qu’elle garde sur le ventre pour se réchauffer. Depuis sa chambre donnant sur le Dniepr, Ludmila peut observer, lors des nuits de frappes, les drones Shahed descendre le fleuve avant d’exploser sur leur cible ou d’être abattus par la défense antiaérienne.
« Je peux voir tout, y compris les incendies après les frappes. Je préfère ne pas regarder, c’est effrayant. L’an dernier, l’immeuble voisin a été touché. La femme qui vivait là n’a plus de jambes. »
Malgré les frappes, le froid et la pension de retraite d’à peine 100 euros qui lui permet difficilement d’affronter l’inflation, Sofia défie les Russes : « Ils pensent qu’on va céder, capituler, qu’ils vont nous casser. Mais ils n’y arriveront pas ! »

Partager :