INTERVIEW. Marco Rubio a obtenu ce qu’il voulait : une intervention au Venezuela. Mais cette victoire à court terme pourrait-elle se transformer en désastre personnel ?
Il peut savourer sa victoire. Le secrétaire d’État des États-Unis, Marco Rubio, a été à la manœuvre dans l’attaque américaine sur le Venezuela et la capture de Nicolas Maduro. Il a été de toutes les réunions, témoin privilégié de l’assaut en compagnie du président Donald Trump. Mais pour le fils d’immigrés cubains, la victoire pourrait-elle être de courte durée ? C’est en tout cas ce qu’estime Michael Hanna, directeur du programme américain de l’International Crisis Group (ONG dont la mission est de prévenir et d’aider à résoudre les conflits meurtriers), pour qui le dossier vénézuélien pourrait se révéler être un cadeau empoisonné.
Le Point : L’intervention militaire au Venezuela est-elle une victoire pour Marco Rubio, lui qui plaide depuis longtemps pour le renversement de Nicolas Maduro ?
Michael Hanna : Il a été, avec quelques autres membres de l’administration, en première ligne sur la politique américaine en Amérique latine, et de toute évidence l’opération correspond à ses préférences politiques, qui ont émergé comme l’option choisie.
C’est donc une victoire, puisqu’il a obtenu le résultat qu’il préférait en termes de politique. Mais, évidemment, il y a d’énormes questions sur ce qui va suivre pour le Venezuela. Si les choses tournent mal, il sera une personne évidente à blâmer, parce qu’il a beaucoup été associé à cette politique.
Quel a été son rôle dans la planification de l’opération américaine ?
Il a été un élément clé pour prioriser l’hémisphère occidental (hémisphère comprenant l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud, NDLR). Il est beaucoup plus clairement associé aux politiques dans cet hémisphère qu’il ne l’a été avec certains autres grands dossiers, où d’autres membres de l’administration ont pris les devants sur Gaza, sur l’Ukraine, même s’il s’est impliqué par moments sur l’Ukraine.
Il a vraiment concentré son attention, plus que tout, sur les questions de l’hémisphère occidental. Et il a toujours eu une vision très dure sur les questions hémisphériques liées aux gouvernements de gauche en Amérique latine.
Quelle influence a-t-il eue sur la politique de Donald Trump, depuis son premier mandat ?
Lors du premier mandat, il n’a pas eu un impact énorme, parce qu’ils étaient d’anciens rivaux. Trump s’était moqué de lui, on s’en souvient, pendant un débat, lors des primaires du Parti républicain, en 2016. Il l’avait appelé « petit Marco ». Ce n’était pas nécessairement évident qu’ils noueraient une sorte de lien politique étroit, comme ils l’ont fait depuis.
Et, à bien des égards, la politique étrangère de Marco Rubio a été longtemps distincte des préférences de Trump. Il est beaucoup plus associé à une politique étrangère républicaine traditionaliste, plus aligné avec le mouvement néoconservateur en termes de poussée belliciste, notamment sur la Russie et l’Ukraine, l’Iran et la Chine.
Il avait traditionnellement une approche différente de celle de Trump, mais il a réussi à s’adapter et a été prêt à mettre en œuvre la politique étrangère du président, même sur des questions qui sembleraient aller à l’encontre de ses positions antérieures, comme sur la fermeture de l’Usaid (agence des États-Unis pour le développement international).
Il était un grand partisan des efforts pour la démocratie menés par l’agence. Toutes ces choses ont disparu. Il choisit de suivre le mouvement sur beaucoup de questions, mais en priorisant l’ensemble des questions qui lui tiennent le plus à cœur en Amérique latine.
Son histoire personnelle influence-t-elle sa vision du Venezuela et de l’Amérique latine ?
Il est évidemment influencé par l’expérience de sa propre famille [ses parents ont émigré de Cuba en 1956, NDLR]. Il connaît bien la région et les Cubano-Américains ont joué un grand rôle dans la politique américaine depuis la montée de Fidel Castro, dans les années 1960.
Les autorités ont accordé beaucoup d’attention aux Cubains, en particulier en Floride, et ils ont eu un grand rôle en termes de maintien d’une politique dure envers le Cuba communiste. Il représente donc un courant important dans la politique américaine, et ses préférences politiques sont prévisibles en ce qui concerne les gouvernements de gauche en Amérique latine.
Ses contacts avec les dirigeants latino-américains et l’opposition vénézuélienne sont-ils un atout pour Trump ?
Ses relations étroites avec l’opposition vénézuélienne sont publiques et assez bien connues. Mais il sera assez difficile pour lui, d’en user à l’heure actuelle. À ce jour, ce n’est pas une opération complète de changement de régime, mais plutôt une sorte de décapitation avec une grande partie du régime qui reste en place. Il est très clair qu’il n’est pas question de démocratiser le Venezuela et de donner du pouvoir à l’opposition.
En réalité, c’est tout le contraire. Le régime est intact, à l’exception de Maduro lui-même, et il ne semble pas que ce soit une priorité particulièrement élevée pour l’administration Trump de soutenir l’opposition, ce que beaucoup auraient pu soupçonner.
Le fait d’avoir placé Delcy Rodriguez au pouvoir au Venezuela est-il un signe que l’influence de Marco Rubio restera limitée ?
Il est difficile d’imaginer que c’est la voie qu’il aurait choisie lui-même, vu la manière dont il a abordé ces questions par le passé. Il est raisonnable d’imaginer que s’il avait une influence plus importante à l’avenir, il pourrait envisager un rôle plus prégnant pour l’opposition vénézuélienne.
Mais il n’est pas du tout évident que Trump lui-même ait l’appétit pour ce genre d’exercice de construction nationale, contre lequel il a, pendant de nombreuses années, fulminé. Ça irait à l’encontre de choses dont il a parlé pendant de nombreuses années.
Quel pourrait être son rôle, désormais, au Venezuela ? Et quels défis pourrait-il affronter maintenant ?
Il y a beaucoup d’imprévisibilité. Les observateurs se demandent si Delcy Rodriguez va suivre l’administration Trump, si elle peut survivre, s’il pourrait y avoir un coup d’État contre elle par le secteur de la sécurité, les éléments les plus durs du système chaviste.
Quels seront les problèmes réels auxquels Rubio et, plus largement, les États-Unis seront confrontés ? Est-ce gérer l’arrangement actuel ? Est-ce qu’il y aura des pressions de l’intérieur ? Y aura-t-il une nouvelle intervention militaire américaine si Rodriguez refuse de suivre les États-Unis ?
S’il y a une nouvelle intervention américaine, est-ce que ça mènera à une riposte, potentiellement militaire ? Il y a tout un tas de contingences là-bas qui vont jouer un grand rôle dans la façon dont les États-Unis répondront.
Quel rôle le Venezuela pourrait-il jouer dans la formation de l’image de Marco Rubio ? Cela pourrait-il influencer sa carrière politique à long terme ?
Absolument. Il est très associé à cette politique, qu’il a réussi à pousser dans une direction qu’il favorise. Si les choses tournent mal, c’est lui qui a le plus à perdre. Ce qui se passera ensuite jouera un grand rôle dans la formation de son image, de son héritage et dans la viabilité de sa future carrière politique.
Il semble avoir des ambitions. En face, il y a un vice-président (J. D. Vance) qui ambitionne aussi de devenir le prochain candidat républicain à la présidence. Si Rubio est perçu comme le moteur d’une politique ratée, ce ne sera évidemment pas un gros coup de pouce pour ses possibilités politiques futures et pour sa propre réputation.

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