Des manifestations, tout d’abord économiques, visent désormais l’ensemble du régime de la République islamique. Témoignages.
La coupe est pleine. Écrasée par le poids de la crise économique en Iran, Taraneh* a saisi la première occasion qui lui était présentée pour sortir dans la rue battre le pavé. Le 29 décembre dernier, la jeune femme de 30 ans a profité de la grève des commerçants du bazar de Téhéran pour se joindre au mouvement de protestation et exprimer son ras-le-bol.
« Cherté ! Inflation ! Le gouvernement est responsable de la pauvreté du peuple ! » scande-t-elle, à l’unisson avec des dizaines de manifestants rassemblés sur la rue Jomhouri, artère centrale de la capitale. « Nous sommes déjà des morts-vivants et n’avons plus rien à perdre », explique la jeune femme, dont la société qui l’employait a fait faillite. Aujourd’hui au chômage, malgré son master en management, elle vit aux crochets de sa sœur médecin et de sa mère retraitée, dans un appartement exigu loué à quelques pas de là.
Frappé de plein fouet par l’hyperinflation qui touche l’économie iranienne, Taraneh subit, impuissante, l’inexorable hausse des denrées alimentaires. « On se couche le soir, et lorsqu’on se réveille le matin, tout a encore augmenté », se désole la cadette de la famille. En un an, le touman, la monnaie nationale iranienne, a perdu 71 % de sa valeur. Cette dépréciation a entraîné une explosion des prix des aliments. Le kilo de viande est aujourd’hui vendu à trois millions de toumans (17,5 euros).
« Mort au dictateur ! »
Or, le salaire moyen en Iran ne dépasse pas les 170 euros mensuels. « Depuis la fin de la “guerre des douze jours” avec Israël, on ne consomme plus de viande ou de poulet », avoue, avec un brin de honte, la jeune femme. « Nous en sommes réduits à manger des herbes fraîches, comme des animaux. »
Comme elle, la majorité des manifestants sont issus des couches modestes de la population – des hommes en détresse, des femmes sans le sou, mais aussi des adolescents affamés –, oubliées de la promesse révolutionnaire de l’ayatollah Khomeyni de « ramener l’argent du pétrole à la table du peuple ».
« Chaque douleur est différente, mais chacune a trait aux conditions de vie et aux moyens de survie, pointe la protestataire. Nous aimons notre pays et voulons mener une vie normale ici, mais nous réclamons un minimum de dignité. » Au fur et à mesure de l’avancée du cortège dans le cœur historique de Téhéran, des slogans plus politiques se font entendre. « Mort au dictateur ! » lance la foule en colère, devant les forces de sécurité présentes en masse.
La cible des protestataires n’est autre que le guide suprême de la révolution, l’ayatollah Khamenei, qui dirige le pays d’une main de fer depuis maintenant trente-six ans. Ce dernier a beau voir dans la flambée de la monnaie une « manœuvre de l’ennemi », après le rétablissement cet automne des sanctions de l’ONU contre le programme nucléaire iranien, les protestataires n’en ont cure. « Les sanctions ont bien eu un effet sur l’économie, mais pas au point d’expliquer la situation actuelle », analyse depuis Téhéran l’économiste iranien Saeed Laylaz, qui rappelle que la croissance économique restait positive jusqu’au printemps dernier. « C’est l’interventionnisme du gouvernement dans l’économie qui a rendu la situation incontrôlable. »
Envolée du cours du dollar au « marché libre »
La décision des gouvernements successifs d’établir deux taux de change face au dollar – l’un, « préférentiel », pour les importateurs de denrées et institutions étatiques ; l’autre, bien plus élevé, au « marché libre », pour les sociétés privées et la population – a permis pendant des années à l’État de subventionner les importations des produits essentiels (denrées alimentaires ou carburant).
Grâce à l’injection massive de devises étrangères, l’exécutif a réussi à maintenir le taux de change officiel artificiellement bas pour limiter l’inflation. Mais il n’a rien pu faire pour endiguer l’envolée du cours du dollar au « marché libre », à la suite de la réimposition des sanctions américaines en 2018. Et l’écart grandissant entre les deux taux a favorisé la corruption des milieux bénéficiant des largesses du gouvernement.
De l’aveu même du président iranien Massoud Pezechkian, une partie considérable de l’argent dépensé par l’État pour soutenir le taux préférentiel « est allé dans les poches de quelques-uns… Quelqu’un doit nous dire où est passé cet argent et pourquoi les prix ont encore augmenté », a-t-il déclaré le 1er janvier à la télévision d’État.
Quand le bazar scellait le sort du Shah
Saeed Laylaz donne des chiffres. « Depuis l’année 2022, le maintien par le gouvernement d’un taux officiel de 28 500 toumans par dollar, grâce au versement annuel de 14 milliards de dollars, a entraîné le vol officiel de 10 milliards de dollars. Il n’existe pas aujourd’hui de vision ni de courage gouvernemental pour résoudre un problème si évident. Et lorsqu’ils n’arrivent plus à prendre de décision, les gouvernements sont renversés. »
Durant la révolution de 1979, le basculement du bazar de Téhéran, poumon économique du pays, en faveur des manifestants, a scellé le sort du Shah d’Iran, contraint à l’exil. Conscient du risque explosif de s’aliéner les bazaris (marchands du bazar, NDLR), les autorités islamiques ont rapidement tenté d’éteindre l’incendie.
Dès le lendemain des premiers rassemblements, le directeur de la Banque centrale, Mohammad Reza Farzin, a été limogé, son remplaçant, l’économiste réformateur Abdolnaser Hemmati, promettant de supprimer le taux préférentiel. Le gouvernement est allé jusqu’à annoncer que chaque citoyen recevrait pendant quatre mois une aide mensuelle d’un million de toumans (six euros) dans le but de « réduire la pression économique » sur la population. Mais la contestation n’a pas faibli pour autant.
Des revendications économiques devenues politiques
Les manifestations se sont étendues à plus de 45 villes, dans au moins 23 provinces sur les 31 que compte le pays. Pour l’heure, la vague de contestation apparaît plus faible que le mouvement « Femme, vie, liberté » de septembre 2022, ou que les manifestations contre la hausse subite du prix de l’essence de novembre 2022.
« Mais ces protestations, compte tenu de la situation générale de l’Iran – sur les plans économique et politique –, sont de telle nature qu’elles pourraient s’étendre progressivement, et il est probable que, plus on avancera, plus elles deviendront nombreuses et sérieuses », avertit un sociologue iranien sous le sceau de l’anonymat. « Le peuple n’a jamais été aussi en colère contre ce régime, et jamais ce régime n’a été aussi proche de sa fin. Pas nécessairement pour des raisons politiques, mais en raison de son inefficacité absolue. Celle-ci est devenue tellement importante et généralisée, qu’il n’y a aucun secteur aujourd’hui qui ne soit pas en crise, et aucun groupe ou classe sociale qui ne soit mécontent. »
Aux revendications économiques ont succédé des récriminations politiques, dirigées contre l’ensemble de la République islamique. Rue Jomhouri, au cœur de Téhéran, les slogans visent désormais sans détour le guide suprême iranien. « Mort à Khamenei ! », scande aujourd’hui Taraneh, de retour dans la rue au milieu d’une foule de deux cents personnes. « Cette année est celle du sang, Seyed-Ali [Khamenei] doit être renversé ! » reprennent-ils en chœur. Face à la jeune femme, les forces de l’ordre, mobilisées en masse, font usage de leur bâton pour empêcher le moindre regroupement. Le prix à payer en cas d’arrestation est immense.
Un espoir nommé Reza Pahlavi
Pour sa première intervention publique depuis le début de la crise, le numéro un iranien s’est montré intraitable face aux manifestants, qualifiés d’« émeutiers » qui doivent être « remis à leur place », comme lors de chaque révolte qui a secoué la République islamique au cours des dix-sept dernières années. « Pour nous, la vie est déjà un cauchemar, confie la protestataire. Elle ne peut l’être davantage. » Fait sans précédent, un président américain – Donald Trump – a menacé de « frapper » le régime iranien en cas de répression de sa population. Une déclaration accueillie avec perplexité par Taraneh. « Ce genre de propos est justement utilisé par le régime pour nous tuer », déplore-t-elle.
Au sein de la manifestation, une minorité se démarque par la teneur inédite de leurs slogans. « Ceci est la dernière bataille, Pahlavi va revenir ! » lancent-ils en soutien à Reza Pahlavi, le fils du dernier Shah d’Iran renversé par la révolution de 1979, et exilé aux États-Unis. Depuis le début du mouvement, le nom du prince héritier est repris dans de nombreux rassemblements, dont les images sont amplifiées par les chaînes d’opposition à l’étranger.
« Pour la première fois, les manifestants en Iran, en plus de marquer leur opposition à telle personnalité ou système politique, marquent leur adhésion à une personne et un projet, à savoir Reza Pahlavi », note Ashkan*, un habitant de Téhéran qui suit le mouvement de contestation de près.
La République islamique solidement accrochée au pouvoir
Âgé d’une quarantaine d’années, ce chef d’entreprise a lui-même basculé en faveur de l’hypothèse d’un retour du fils du Shah en Iran, même s’il ne l’assume pas ouvertement, par crainte des répercussions sur sa vie. « La question n’est pas la personne de Reza Pahlavi, assure-t-il, mais celle de la révolution de 1979 qui a entraîné une régression du pays. Pahlavi est le symbole d’un pouvoir impérial qui, à l’époque, possédait un noyau de modernité, à la différence du régime actuel qui demeure extrêmement idéologique. »
Ancien partisan du mouvement des réformes au sein de la République islamique, Ashkan a déchanté face à l’absence d’évolution démocratique d’un régime ultraconservateur toujours concentré entre les mains du guide suprême. « Beaucoup de gens qui ont voté en faveur des réformateurs au cours des dernières années voient aujourd’hui comme alternative un retour à une ère empreinte de modernité, jure-t-il. Les slogans pro-Pahlavi dans les manifestations ne sont que la face émergée de l’iceberg et ses soutiens sont en réalité plus importants. Avec le temps, ils ne feront qu’augmenter. »
Si la République islamique semble, pour l’heure, toujours solidement accrochée au pouvoir, l’avenir de l’Iran s’annonce plus que jamais mouvementé. Surtout si Donald Trump venait à s’en mêler.

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