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Chen Wenqing, le maître espion de Xi Jinping

Chen Wenqing, le maître espion de Xi Jinping

Après plus de quinze ans à la tête du Guoanbu, les services de renseignement chinois, Chen Wenqing occupe de nouvelles responsabilités au sein du Parti. Mais il reste tout-puissant, à l’intérieur comme… à l’extérieur du pays.

Il y a un mois, il était à Damas pour rencontrer les nouveaux maîtres de la Syrie. Un peu plus tôt, il prononçait le discours d’ouverture d’un sommet de l’Asean (11 pays d’Asie du Sud-Est) avant d’ouvrir une réunion officielle avec les responsables de 12 nations d’Afrique. Ces dernières semaines, il a aussi rencontré le ministre de l’Intérieur des Émirats arabes unis et celui de Singapour. Plusieurs hauts dirigeants de Mongolie, du Vietnam ou de Turquie sont venus le voir à Pékin. Pour les Russes Nikolaï Patrouchev et Sergueï Choïgu, deux des plus proches collaborateurs de Vladimir Poutine, c’est lui — sanctions obligent — qui a fait le déplacement à Moscou. Le message adressé aux agences de renseignement occidentales est clair : en matière d’espionnage, Pékin entretient des liens en tout point du globe.

Il y a encore deux ans, les déplacements de Chen Wenqing étaient, comme sa vie privée, des secrets d’État. Mais, depuis qu’il a été nommé au Comité central du Parti communiste chinois à la tête de l’organe qui supervise l’ensemble de l’appareil policier, judiciaire et de renseignement du pays, son agenda est public. Même s’il a récemment quitté l’organisation concrète et le management au quotidien des 200 000 agents du Guoanbu pour rejoindre les hautes sphères du parti et que les médias le photographient désormais inaugurant un symposium économique ou lors de la remise à quelques citoyens méritants de la médaille du « modèle de courage », Chen Wenqing reste le vrai patron des services secrets. Il n’a jamais été plus puissant.

L’espion de Xi Jinping, celui à qui il doit toute sa carrière, est depuis des années celui qui fait taire la moindre contestation. Lors des timides manifestations contre les « forces hostiles » qui protestaient contre la loi martiale mise en place pendant la crise du Covid, c’est lui qui a pris la parole, sans la moindre nuance. À Hongkong, quand il s’adresse aux habitants pour leur dire en quelques mots qu’ils doivent cesser leurs manifestations, ceux-ci comprennent le message. C’est lui encore qui est envoyé pour parler de la lutte contre le « terrorisme » dans la région ouïgoure du Xinjiang. Même chose lorsqu’il a fallu rappeler la position de Pékin sur la succession du dalaï-lama et doucher l’espoir de ceux qui rêvaient naïvement d’un adoucissement envers le Tibet.

Chen Wenqing (qui salue) a gravi tous les échelons de la police jusqu’aux plus hautes sphères. © (capture CCTV)

Né il y a soixante-six ans dans un petit village de la province centrale du Sichuan, Chen Wenqing a suivi les traces de son père, un modeste policier local. Sauf que lui a monté les échelons de la hiérarchie à très grande vitesse. Après des études de droit à l’université de Chongqing (et bien sûr une adhésion au Parti), il a vite été « détecté ». Modeste agent dans un commissariat, il prend rapidement des responsabilités. Les journaux locaux de l’époque mettent en avant l’un de ses faits d’armes : à moins de 30 ans, en risquant sa vie, il parvient à arrêter deux militaires déserteurs auteurs de plusieurs meurtres. La réalité est moins flatteuse : au milieu des années 1990, les paysans de cette région rurale ont organisé de grandes manifestations pour protester contre la politique économique de Deng Xiaoping. Chen Wenqing a été personnellement chargé de la répression.

En 2012, à l’arrivée de Xi à la tête du Parti, Chen Wenqing est déjà l’un de ses hommes clés.

Son ascension est ensuite rapide: il est responsable de la lutte anticorruption dans le Sichuan, un poste idéal pour rendre des services politiques, dans cette Chine où le libéralisme sauvage se déploie alors sans limite. La fonction permet de faire tomber les rivaux des uns et des autres. Nul ne connaît les ressorts véritables de cette promotion mais il est ensuite nommé dans le Fujian, la province côtière face à Taïwan où un certain… Xi Jinping a pris son élan politique et conserve des proches à tous les échelons.

En 2012, à l’arrivée de Xi à la tête du Parti, Chen Wenqing est déjà l’un de ses hommes clés. Sa loyauté a été testée : il a dû sanctionner brutalement l’un de ses meilleurs amis de l’université. Xi lui confie la Commission centrale de contrôle de la discipline du Parti à Pékin, la « police interne » du Parti, poste lui permettant de réaliser des purges et de chasser des opposants. Xi Jinping cherche à contrôler tous les leviers sécuritaires et fait de Chen Wenqing son espion en chef en lui confiant la tête du ministère de la Sécurité d’État.

Créé en 1983, le ministère de la Sécurité d’État censurait les médias et réprimait les dissidents, les étudiants, les minorités. Il disposait aussi de plusieurs camps de détention et était aussi officiellement chargé du renseignement extérieur. Mais ses pratiques étaient alors encore archaïques. L’institution certes redoutable pour contrôler l’intérieur du pays avait des allures de gigantesque administration au fonctionnement très bureaucratique. Fort de son poids politique, Chen Wenqing dispose de moyens presque illimités pour moderniser le Guoanbu et contrôler les Chinois. Il redessine son organisation autour de 18 directions – la première étant celle des missions clandestines.

Des milliers de hackeurs

Chargé de la surveillance de l’internet, des écoutes téléphoniques, la centrale de renseignement chinoise déploie des outils technologiques révolutionnaires (comme la reconnaissance faciale) et effarants (la notation de la « fiabilité » citoyenne). À l’étranger, Xi donne aussi carte blanche à Chen Wenqing. Avec cette mission: la Chine doit rattraper son retard technologique par tous les moyens et l’espionnage est une arme redoutable pour piller le plus d’innovations possibles. Dans les années 2000, de nombreuses firmes occidentales sont victimes de vol.

Mais, à partir de 2010, il n’y a plus de limite. L’affaire Li Li Whuang, cette étudiante poursuivie dans les années 2000 pour avoir copié des données de l’équipementier Valeo, relève de l’artisanat. Les services chinois forment des milliers de hackeurs pour pénétrer les systèmes des entreprises occidentales. Un exemple : fin 2013, Airbus a été victime de pirates informatiques, qui ont dérobé des documents sur l’avion de transport militaire A400M, ce qui a permis à Pékin d’accélérer la certification de son propre avion de transport militaire. Des histoires semblables, Antoine Izambard en a collecté des dizaines dans son livre France-Chine. Les liaisons dangereuses (Stock). Elles touchent le Commissariat à l’énergie atomique, Airbus, Safran, Dassault, Thales…

Symbole de son pouvoir grandissant, le Guoanbu est chargé de la diplomatie parallèle nécessaire pour la mise en place des nouvelles routes de la soie avec les pays partenaires du projet. Même chose en Afghanistan. Après le retrait américain à l’été 2021, Chen Wenqinq se rend à Kaboul pour nouer des liens solides avec les talibans. En quinze ans, les services secrets chinois sont devenus une machine impressionnante.

Dans un rapport – le plus fouillé à l’heure actuelle – publié en 2021 par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (Irsem), le chercheur Paul Charon raconte comment les espions chinois reçoivent une nouvelle mission : multiplier les opérations d’influence autour d’une stratégie de long terme. Et cela passe tout aussi bien par la guerre informationnelle que par les ingérences ou le recrutement d’élites occidentales dans tous les domaines. Avec des moyens financiers et techniques jamais égalés.

Chen Wenqing représente la Chine auprès du russe ­Sergueï Choïgou, à Moscou, en mai 2025. © (MAXIM SHIPENKOV/MAXIM SHIPENKOV/EPA/MAXPPP)

Face à cette offensive, les services de renseignement européens et américains sont à cran. Le MI5 britannique a mis au jour des dizaines d’affaires impliquant les espions chinois sur son sol, comme celle de ce collaborateur parlementaire britannique qui, avec un collègue, espionnait Westminster. Cet été, ce sont les analystes de l’Otan qui ont décortiqué dans une étude plus de 11 millions de messages sur les réseaux sociaux pour décrypter le «narratif» des services russes et chinois contre l’Occident. Leur conclusion: si les agents d’influence russes ne font pas dans la finesse et utilisent des termes violents, les Chinois tentent d’influencer progressivement et plus subtilement les opinions publiques.

De « puissance contenue » à « puissance agressive »

Aux États-Unis, la chasse aux espions chinois vire au psychodrame. Le FBI communique dès qu’il le peut sur les «intrusions chinoises», et la Chambre des représentants a ouvert plusieurs commissions d’enquête sur le sujet. En France, Bernard Émié, patron de la DGSE jusqu’en 2024, lors d’une audition à huis clos devant les parlementaires, n’a pas eu de mots assez durs pour dépeindre des « menaces chinoises sur la recherche scientifique ». Il racontait qu’en dix ans la Chine était passée d’une « puissance contenue », présentant une face émergée séduisante, à une « puissance agressive ». « Je signale que la DGSE compte aujourd’hui 7 000 personnes. Nos homologues chinois sont de l’ordre de 200 000 agents. Nous vivons sur des planètes différentes. »

Plus étonnant: au siège du FSB, à Moscou, on s’inquiète aussi de l’offensive des espions chinois alors que la Russie et la Chine font publiquement mine d’une parfaite entente. Un document du contre-espionnage russe publié récemment par le New York Times affirme que la Chine constitue une «menace sérieuse pour la sécurité russe» et recense le recrutement de scientifiques frustrés, de politiques et même d’espions russes.

Et lorsqu’ils sont pris la main dans le sac, la réponse des collaborateurs de Chen Wenqing est toujours identique: après l’arrestation par le MI5 britannique de « Mme Lee », une Chinoise qui arrosait depuis des années des membres influents des affaires, de la politique et même de la culture, un communiqué de quelques mots avait été publié : « La Chine n’intervient jamais dans les affaires intérieures d’autres pays et agit toujours de manière ouverte et honnête. »