Alger, capitale symbolique du postcolonialisme africain. Depuis peu, l’Algérie mène en effet une véritable diplomatie mémorielle offensive, avec cette semaine un projet de loi interne criminalisant la colonisation française de 1830 à 1962. En chœur, toute la presse d’Alger fait état d’un texte inédit inscrit à l’agenda de l’Assemblée algérienne, en attente d’un vote prévu ce dimanche.
Il vise autant à peser sur la relation avec Paris (entretenue par un conflit désormais permanent) qu’à resserrer le contrôle politique sur le récit historique algérien. Ce récit s’éloigne dangereusement du moment fondateur de l’indépendance, ce qui induit pour le régime, qui en a vive conscience, une perte en légitimité et en leadership sur l’opinion des Algériens.
Ce syndicalisme mémoriel de la colonisation, inattendu, s’est récemment traduit par deux initiatives majeures. Du 30 novembre au 1er décembre 2025, Alger a accueilli une Conférence internationale sur les crimes du colonialisme en Afrique, placée sous l’égide de l’Union africaine et du président algérien Abdelmadjid Tebboune. Une « Déclaration d’Alger » issue de cette rencontre fut cosignée pour servir de base à une stratégie continentale de reconnaissance des crimes coloniaux et de réparations, destinée à être soumise au sommet de l’Union africaine (UA) de février 2026.
Un projet de loi « portant criminalisation de la colonisation »
La capitale algérienne se présente ainsi comme la « Mecque » d’un postcolonialisme offensif. C’est du moins le point de vue d’Alger, qui y trouve une vocation diplomatique en compensation de ses défaillances régionales et de son isolement croissant. En même temps, elle transforme une revendication nationale en cause panafricaine avec un bénéfice de visibilité.
En parallèle, l’Assemblée algérienne doit examiner puis voter un projet de loi spécifique « portant criminalisation de la colonisation française en Algérie », couvrant la période du 14 juin 1830 au 5 juillet 1962 et ses effets directs et indirects. Le texte, structuré en plusieurs chapitres et comportant une vingtaine d’articles selon les journaux d’Alger, définit la colonisation comme « crime d’État ». Il détaille à la fois les crimes imputés à la puissance coloniale et les sanctions pénales applicables aux personnes physiques ou morales.
Ce projet n’est pas totalement nouveau. Des propositions similaires ont déjà été déposées au Parlement, notamment en 2006 en réaction à la loi française de 2005 sur les « aspects positifs » de la colonisation, puis relancées au cours des années 2010 sans jamais aboutir. Le texte servait, traditionnellement, plutôt de monnaie d’échange pour réchauffer ou refroidir les relations bilatérales avec la France, ou peser comme levier de chantage diplomatique. Cependant, le contexte actuel de tensions politiques et de fragilisation interne du régime lui donne une portée inédite et un semblant d’efficacité, du moins espéré, pour faire écran à la crise intestine de légitimité.
« Révéler et diffuser la vérité historique »
Les articles centraux dressent une liste d’environ 27 catégories de crimes attribués à la colonisation française, rapporte-t-on. On y trouve parmi ces catégories : massacres et attaques contre les civils, pratique disproportionnée de la force, armes non conventionnelles, minage du territoire, exécutions extrajudiciaires, essais et explosions nucléaires, pillage des trésors algériens, lois d’exception, torture à grande échelle, discriminations raciales, déportations ou encore confiscations de biens.
Sont également visés la privation d’éducation, les déplacements forcés, les camps de regroupement, l’usage de civils comme boucliers humains, le viol, l’esclavage sexuel, les atteintes aux lieux de culte et les tentatives d’effacement de l’identité nationale. Parmi les exemples souvent rappelés, on trouve les déportations de résistants algériens vers la Nouvelle‑Calédonie au XIXᵉ siècle, les massacres du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata, ou encore les essais nucléaires du Sahara dans les années 1960.
La loi affirme que ces crimes resteront imprescriptibles. Elle dispose aussi que l’État algérien s’engage à « révéler et diffuser la vérité historique liée à la colonisation française ». Il doit pour cela renforcer les institutions de mémoire et la recherche historique, mais sous stricte tutelle publique et donc politique.
Sur le plan international, le texte proclame la responsabilité juridique de la France pour les crimes commis durant la colonisation et revendique un droit à des excuses officielles et à une « réparation complète » des dommages matériels et moraux subis. La clause appuyée ouvre surtout la voie à la démarche d’indemnisations financières, désormais non taboue pour Alger. En pratique, la portée contraignante de cette revendication demeure limitée.
De cinq à dix ans de prison
La Cour pénale internationale ne juge que les crimes perpétrés après l’entrée en vigueur du Statut de Rome en 2002, et l’Algérie ne l’a pas ratifié. Cela exclut donc tout recours direct à cette juridiction pour les faits de la période coloniale. Les leviers d’Alger contre la France se révèlent donc principalement politiques et diplomatiques. Ils incluent, soutient-on, le lobbying au sein de l’Union africaine, la saisine de forums multilatéraux, la mobilisation de l’opinion publique internationale, ou encore la pression bilatérale sur Paris dans d’autres dossiers, comme les visas pour les VIP du Régime, la coopération sécuritaire bloquée, les flux migratoires ou la restitution d’archives et d’œuvres d’art.
Le projet de loi va toutefois bien au-delà de la seule dénonciation symbolique du passé face à la France, ancienne puissance coloniale. Sa portée pratique se situe surtout sur le plan interne et la possibilité d’une remise en question du « roman » national du FLN, l’ex-parti unique. Le texte en attente de vote prévoit des peines de prison et des amendes pour la « glorification » ou la « justification » de la colonisation française, définies comme tout propos, écrit, dessin, vidéo ou enregistrement sonore allant dans ce sens.
Les personnes reconnues coupables risquent de cinq à dix ans de prison, de lourdes amendes financières, ainsi qu’une possible privation de droits civiques et politiques. Le texte assimile aussi la glorification de collaborateurs du système colonial ou la négation du « combat national » à un délit passible de plusieurs années d’emprisonnement. Cette logique se retrouve dans certaines lois mémorielles adoptées ailleurs, par exemple en Turquie à propos du génocide arménien. Des dispositions mentionnent en outre « la protection de la mémoire de la résistance, l’interdiction des atteintes à la dignité des victimes de la colonisation ».
Confisquer la mémoire collective aux historiens
Traduit dans les faits, c’est l’officialisation du verrouillage du débat historique, artistique et académique sur la période coloniale et l’immunité totale pour les vétérans de la guerre ou leurs organisations et puissance politique. Tout texte, image ou propos peut entrer désormais dans le champ répressif de cette loi. Toute réflexion ou écriture sur la durée coloniale, sur les vétérans ou sur le récit officiel de ce passé hors du contrôle politique strict devient une contestation et un crime potentiels.
Dans ce cadre, la génération des anciens combattants et les élites politiques qui se réclament directement de la guerre de libération voient leur statut « d’intouchables » consolidé. En effet, toute remise en cause de leur récit peut être assimilée à une atteinte à la mémoire nationale. La loi algérienne transforme ainsi le récit de la lutte contre le colonialisme en instrument de contrôle du présent. Elle risque de confisquer encore plus la mémoire collective aux historiens, aux artistes et aux citoyens qui souhaiteraient construire une narration partagée, moins instrumentalisée, entre l’Algérie et la France et même entre Algériens.
Face à une France officiellement engagée, depuis peu, dans une démarche de reconnaissance et de réconciliation mémorielle cahoteuse, l’option algérienne par ce texte de loi s’apparente à un refus de toute écriture apaisée et plurielle de l’histoire commune. Ce refus porte préjudice à la fois aux Algériens et aux Français qui voudraient élaborer une mémoire moins politique, plus humaine et ouverte au questionnement des jeunes générations. La guerre des mémoires est donc relancée. Et aussi leurs confiscations.

Partager :