TRIBUNE. La guerre civile qui ravage le Soudan ne pourra prendre fin tant que les milices islamistes infiltreront l’armée régulière soudanaise menée par le général al-Burhan.
C’est un document explosif, qui avait fait grand bruit et suscité la controverse dans le débat public français. En mai 2025, le ministère de l’Intérieur avait publié un rapport portant sur l’entrisme des Frères musulmans dans l’Hexagone. Ses auteurs mettaient notamment en garde contre la « menace contre la cohésion nationale » que poserait le mouvement islamiste, dont les membres tenteraient de diffuser leur idéologie au sein de la société française, de manière insidieuse ou, pour reprendre les termes du rapport, « par le bas ».
Abondamment relayé par une partie du spectre politique, critiqué par une autre, ce rapport mettait en lumière la stratégie de conquête de l’organisation panislamiste conservatrice, fondée en 1928 en Égypte. Une stratégie qui se déploie dans de nombreux pays, principalement dans le nord et l’est du continent africain : en Égypte bien sûr ; en Libye, où des milices prolifèrent depuis la chute de Kadhafi ; en Tunisie, où les Frères musulmans ont joui, après 2011, d’une influence politique importante avec le parti Ennahdha ; etc. Non loin de là, la Corne de l’Afrique n’est pas épargnée par les appétits de l’hydre islamiste.
Une fusion de l’idéologie et de la puissance militaire
Si les Frères musulmans sont implantés en Somalie, c’est au Soudan voisin que leur influence est la plus anciennement enracinée et délétère. Depuis avril 2023 en effet, le Soudan est plongé dans une guerre civile sanglante, qui oppose les Forces armées soudanaises (FAS) du général Abdel Fattah al-Burhan à un groupe paramilitaire, les Forces de soutien rapide (FSR). Le conflit a d’ores et déjà causé des dizaines de milliers de morts, forcé plus de 12 millions de personnes à l’exil et entraîné quantité d’exactions contre les populations civiles. Décrite par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme comme hors de contrôle, la guerre au Soudan fait par ailleurs peser, toujours selon l’ONU, « un risque croissant de déstabilisation régionale ».
Se superpose à cette crise humanitaire sans précédent une dimension si ce n’est religieuse, du moins sectaire : sous l’impulsion du général al-Burhan, des unités islamistes liées aux Frères musulmans ont en effet été intégrées aux FAS afin de consolider l’emprise militaire du régime sur le pays. « Il en résulte une structure de sécurité hybride », analyse Mohamed Tawhidi, du centre de recherche Trends, « mêlant soldats de l’État (et) volontaires idéologiques […], qui a transformé les FAS […] en une force sectaire alignée sur des objectifs islamistes ». Or, dans un pays ravagé par la guerre et les violences interethniques, cette « fusion de l’idéologie et la puissance militaire » a des conséquences dévastatrices.
Sur le plan militaire, tout d’abord, le département d’État américain ayant, en mai 2025, imposé des sanctions aux FAS pour avoir fait usage d’armes chimiques, et les FAS étant également accusées de massacres à caractère ethnique. Mais aussi sur le plan civil : le 15 février, Wolfram Vetter, le chef de la délégation de l’Union européenne (UE) au Soudan, s’est ainsi dit « horrifié par la condamnation à mort par lapidation de deux femmes » soudanaises, signant selon le diplomate « le retour de l’extrémisme dans le système judiciaire » du pays.
Shocked about death sentences by stoning against two women in Khartoum and Blue Nile State. If confirmed this would mean the return of extremism in the judiciary and that the Sudanese legal system fails to protect the rights and dignity of women and girls. https://t.co/cDofh9U8M9
— Wolfram Vetter (@WolframVetterEU) February 15, 2026
Un entrisme ancien qui déstabilise la région et le monde entier
L’influence des Frères musulmans au Soudan ne date pourtant pas d’hier. Sous le régime d’Omar el-Béchir (1989-2019), la branche soudanaise de la confrérie a infiltré l’ensemble des institutions étatiques soudanaises, de la fonction publique aux forces armées, en passant par les services de renseignement.
La chute d’el-Béchir en 2019 puis, deux ans plus tard, le coup d’État orchestré par le général al-Burhan, n’ont en rien entamé cette influence du courant islamiste au sein du commandement militaire soudanais. Perpétuant cet héritage, al-Burhan a continué d’intégrer aux FAS des milices islamistes et combattants affiliés aux Frères musulmans, brouillant un peu plus encore les frontières entre armée régulière et combattants idéologiques.
L’escalade meurtrière encouragée par les réseaux extrémistes au Soudan déstabilise, par ailleurs, la région tout entière. Avec ses plus de mille kilomètres de côtes le long de la mer Rouge, le Soudan est au carrefour des routes maritimes mondiales ; et l’instabilité dans le pays menace des voies commerciales vitales pour des milliards d’individus.
De plus, le général al-Burhan a fait de Port-Soudan une ex-plaque tournante du commerce international, son quartier général ainsi qu’un important bastion logistique militaire, conférant aux factions les plus extrémistes de son armée un pouvoir de nuisance décuplé. Tous les ingrédients semblent donc réunis pour faire d’un Soudan sous influence des Frères musulmans une poudrière régionale, continentale et même globale.
Sans même évoquer une paix en l’état inatteignable, une sortie de crise est-elle possible ? Le 12 septembre dernier, l’alliance du Quad, rassemblant les États-Unis, les Émirats arabes unis l’Égypte et l’Arabie saoudite, a publié une déclaration appelant à une trêve humanitaire et à l’exclusion définitive des Frères musulmans de tout accord de gouvernance. Une manière d’acter qu’aucune paix ne sera possible dans la région tant que celle-ci sera l’objet de conflits par procuration ; et qu’aucune paix n’est envisageable sans un désarmement préalable, aussi bien militaire qu’idéologique, des Frères musulmans au Soudan… et dans le reste du monde ?
*Tigrane Yégavian, membre du comité de rédaction de la revue Conflits.

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