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Comment Netanyahou et ses alliés utilisent la religion pour leurs visées territoriales

Comment Netanyahou et ses alliés utilisent la religion pour leurs visées territoriales

Trois semaines après le massacre du 7 octobre 2023, le Premier ministre israélien donnait à son action politique une dimension religieuse pleinement assumée : « La Bible dit qu’il y a un temps pour la paix et un temps pour la guerre. L’heure est à la guerre. » Le ton était donné : l’Ecclésiaste pour justification morale, la guerre comme instrument de justice.

Deux ans plus tard, les armes ont eu raison de presque tous les chefs du Hamas, d’une très large partie de ses combattants, de ses réseaux extérieurs et de l’Iran, principal protecteur du mouvement terroriste. De fait, la destruction de Gaza atteint des dimensions réellement bibliques dignes d’ajouter un nouveau chapitre au Livre des Juges, qui raconte la colère vengeresse de Samson contre les Philistins de Gaza.

Mais le Hamas est toujours présent avec toute sa haine ; il se planque encore lâchement au sein d’une population civile décharnée. Le Hamas cherche à faire oublier ses crimes abjects, qui sont à l’origine de la déshumanisation du conflit, marqué par des bombardements intensifs et une famine qui causent la mort de milliers d’enfants palestiniens.

Le vicaire de la Custodie de Terre sainte, le franciscain Francesco Ielpo, donne la juste mesure de ce conflit sans précédent : en constatant que le « nombre d’enfants tués à Gaza est effarant », il prédit que « tuer des enfants innocents et irréprochables, incapables de nuire, est une tache que l’humanité ne pourra pas effacer de son histoire ».

Il est effectivement prévisible que le carnage accompli à Gaza marque à jamais l’histoire d’Israël et celle de tout le Moyen-Orient, et qu’il laisse une empreinte durable sur les relations internationales en incarnant l’impuissance politique et le désordre mondial sur un si petit territoire.

Or, pour atteindre un tel degré de gravité, les raisonnements militaires et politiques, même la volonté farouche de détruire l’adversaire en arrachant jusqu’à ses radicules, ne peuvent pas former un facteur d’explication suffisant.

Pour soutenir la démolition complète de Gaza, constamment attisée par le traitement infligé aux otages israéliens par le Hamas, une armée de conscription doit être dopée en continu par une idéologie solide qui puise dans les entrailles de l’Histoire.

Imprégnation idéologique

Pour les dirigeants actuels d’Israël, la Bible n’est pas seulement la racine d’une histoire tout à fait unique, trois fois millénaire, elle en est aussi l’aboutissement ; alors qu’elle devrait donner lieu à une tout autre interprétation, elle est prise à la lettre par un courant de pensée qui légitime la violence ou la vengeance par la promesse faite il y a trois millénaires au peuple d’Israël.

Depuis 1995 et l’assassinat de l’ancien Premier ministre Yitzhak Rabin, vrai héros de guerre d’Israël (contrairement à Netanyahou), la droite suprémaciste israélienne, alliée à Benyamin Netanyahou, n’en finit pas de puiser son revanchisme dans le Livre saint, faisant ainsi du sionisme religieux un mouvement déterminant des orientations stratégiques d’Israël.

Sans en faire la clé de son parcours, l’imprégnation idéologique de Benyamin Netanyahou lui confère un pedigree qui sied aux leaders extrémistes du sionisme religieux, alors même que le Premier ministre d’Israël ne s’inscrit pas personnellement dans cette mouvance politique.

Celui-ci est redevable à son père, Bension Netanyahou, né Mileikowsky, d’une formation politique très précoce et d’une éducation très engagée. Le père, Bension, mort en 2012 à l’âge de 102 ans, fut attiré par le sionisme révisionniste, ce qui l’incita, après avoir vécu et étudié à Jérusalem, à rejoindre New York en 1940 pour y devenir brièvement le secrétaire de Vladimir Zeev Jabotinsky.

Créateur du courant sioniste révisionniste, celui-ci s’opposa frontalement à David Ben Gourion et aux fondateurs d’Israël, qui cultivaient un idéal dérivé du socialisme ; il sera le principal inspirateur politique de l’organisation combattante clandestine sioniste, l’Irgoun.

« Il n’y a jamais eu d’État palestinien séparé »

Ses théories, telles qu’il les formula dès 1923, ne laissèrent place à aucune ambiguïté : il préconisa d’ériger « un mur d’acier que la population indigène ne puisse percer ». C’est sous l’influence de cet homme que Bension Netanyahou forgea ses propres convictions, avant de retourner en Israël en 1949 pour y devenir un spécialiste de l’histoire juive médiévale.

Une telle ascendance intellectuelle n’est pas neutre, surtout pour un fils, Benyamin, qui admirait son père. Bension Netanyahou estimait qu’« il n’existe pas de peuple palestinien, ni hier ni aujourd’hui. Ce qui existe, c’est un rameau du peuple arabe. Il n’y a jamais eu d’État palestinien séparé. L’affirmation qu’un tel peuple existe n’est avancée que pour justifier l’appel à liquider l’État juif ».

Des troupes israéliennes pénètrent dans le nord de la bande de Gaza dans le cadre de l’opération « Chars de Gédéon », le 20 mai 2025. © (Atef Safadi/EPA-EFE)

C’est évidemment à dessein que le Premier ministre israélien a choisi de puiser au plus profond et de nommer « Chariots de Gédéon » les « opérations terrestres de grande envergure » lancées au mois de mai 2025 à Gaza, après des mois de guerre sans merci.

Selon le Livre des Juges (chapitres 6 à 8), Gédéon était issu du clan le plus faible des Hébreux et c’est à lui, aidé par seulement 300 combattants, que Yahvé accorde la victoire sur les ennemis d’Israël que sont alors les Madianites.

L’écrasement de cette ethnie sémitique, comparable aux Hébreux mais de race mixte, est célébré par le prophète Isaïe comme le signe même de l’action de Dieu en faveur de son peuple (Is 9,3 ; Is 10,26) et par les Psaumes comme l’exemple du secours guerrier accordé par l’Éternel à ceux qui le louent (Ps 83,10-13). C’est dire si la mémoire et la force de ce héros restent associées à l’intervention libératrice de Dieu en faveur de son peuple.

« L’occupation nous a corrompus »

Cette lecture de la Bible « ethnocentrée », qui se fait souvent au détriment des autres confessions, joue un grand rôle dans la solidification d’une pensée politique qui s’accompagne de l’affirmation de la force militaire.

À l’ère 2.0, l’« Éternel Dieu des armées » peut prendre la forme d’un certain fétichisme technologique censé assurer la sécurité d’Israël grâce à son avancée irrattrapable – certitude qui fut si douloureusement prise en défaut le 7 octobre 2023.

Ce biais littéraliste fracture désormais la société israélienne en profondeur et engendre un profond malaise. Dans une interview accordée au quotidien italien La Repubblica, le célèbre écrivain israélien David Grossman, qui voit dans la guerre des Six Jours remportée par Israël en 1967 la source d’une dérive nationaliste, livre une confession douloureuse : « Nous sommes devenus très forts militairement et nous sommes tombés dans la tentation générée par notre pouvoir absolu et l’idée que nous pouvons tout faire […] L’occupation nous a corrompus. »

La Bible a-t-elle établi un cadastre ?

Dans cette fierté guerrière, le recours à la religion jour un rôle indéniable. Peut-on considérer, en 2025, en vertu de l’Alliance initialement conclue entre Dieu et Abraham et la promesse d’une terre décrites dans la Genèse, qu’Israël est fondé à revendiquer la propriété exclusive sur la Terre promise, comme l’affirment les deux alliés suprémacistes de Netanyahou, Bezalel Smotrich, ministre des Finances issu du Parti sioniste religieux, et Itamar Ben-Gvir, ministre de la Sécurité nationale et dirigeant du parti d’extrême droite Force juive ?

Autrement dit, la Bible a-t-elle établi un cadastre ? Une lecture respectueuse des textes ne permet absolument pas de parvenir à cette conclusion. Car, dans la Bible, immense leçon de paix par-dessus beaucoup de paroles de guerre, les épisodes sanglants ne peuvent être isolés. Le texte saint propose une histoire fortement symbolique que certains prennent au pied de la lettre.

Ce qui est en cause ne concerne pas vraiment le droit, totalement légitime, des survivants de la Shoah à fonder un État juif, à concevoir un lieu où ils seraient enfin en sécurité, hors de toute atteinte (espoir que le massacre du 7 octobre 2023 a fracassé).

L’amour d’une patrie tant recherchée, enfin retrouvée, est infiniment compréhensible sachant que les Juifs récitent depuis deux millénaires ce même verset : « Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite se dessèche ! » (Ps 137, 5).

Il entre même dans le registre de l’antisémitisme que de refuser aux Juifs ce droit qui a nourri leur foi et leur a permis de survivre au fil des siècles. Du reste, cette revendication à une terre libre a été admise et reconnue par l’ONU lors de la création d’Israël (résolution 181 du 29 novembre 1947).

Une terre acquise de « droit divin »

Mais pour les sionistes religieux, il s’agit d’aller beaucoup plus loin ; leurs ambitions territoriales relèvent d’une lecture littéraliste de la Bible, laquelle repose sur une galerie de héros et sur une sélection de paroles scripturaires qui sont comprises comme une injonction à traduire les symboles martiaux du passé en actes conquérants du présent.

Au chapitre 15 de la Genèse, Dieu s’adresse ainsi à Abraham : « Je donne à ta descendance ce pays, depuis le fleuve d’Égypte jusqu’au grand fleuve, l’Euphrate. » C’est déjà très vaste, mais ce n’est pas tout. Ce qui va devenir la Terre promise est accordé par Dieu aux siens en « possession perpétuelle » – à jamais (Gn, 17).

Cette « compression » du temps est évidemment symbolique, elle incarne l’éternité de la parole divine – et non un bail sans fin. Pour les suprémacistes israéliens, c’est l’inverse, il y aurait une terre acquise de « droit divin », forcément au détriment de tous les autres habitants.

D’autant plus que les prophètes Jérémie et Ézéchiel ne font que confirmer la promesse future du retour du peuple d’Israël sur sa terre – ce qui s’est effectivement accompli en 1948 par la création de l’État – et de la réunification de tous les territoires de l’Antiquité – de quoi tracer un projet en cours d’accomplissement.

Cette forme de validation par le sacré sert de justification à des revendications qui n’ont guère de fondement historique puisque la carte de l’Israël biblique fut constamment mouvante et qu’on ne peut décemment pas en retenir uniquement la période où elle fut le plus étendue.

La leçon de Samson

Il reste que les temps bibliques présentent des similitudes très frappantes avec la période actuelle. Commençons par l’épisode de Samson, puisqu’il se déroule précisément à Gaza.

Samson possède une force surhumaine (incarnée dans sa chevelure) grâce à l’esprit de Dieu, ce qui lui permet d’accomplir toutes sortes d’exploits – mais la condition de sa puissance est son obéissance au Très-Haut.

Pour beaucoup de commentateurs juifs qui font autorité, comme pour la plupart des exégètes chrétiens, ce personnage correspond de toute évidence à une construction mythique et à une conclusion théologique, qui repose sur la synthèse de plusieurs récits oraux portés par écrit au fil des siècles, notamment dans le chapitre 14 du Livre des Juges.

Tour à tour, cet Hercule hébreu déchire un lion « comme on déchire un chevreau, sans avoir rien à la main », il tue une trentaine d’hommes à mains nues pour récupérer leurs vêtements, il détruit des hectares de champs en enflammant les queues d’une centaine de renards, il extermine une armée de Philistins (dont découle le mot « Palestinien », bien qu’il n’y ait aucune filiation ethnique à établir) avec pour toute arme la mâchoire d’un âne.

Pour finir, en dépit de ses yeux crevés, il fait s’écrouler le temple des Philistins en ébranlant deux piliers par la seule force de ses bras, faisant plus de 3 000 victimes, ce qui entraîne sa propre mort.

La résonance des textes bibliques

Il ressort de ce récit que Samson cherche sa propre gloire à travers l’exaltation de sa force ; cela au mépris des ordres d’un Dieu qui exclut la violence aveugle, laquelle provoque la perte du héros.

Samson, douzième et dernier juge d’Israël, est une sorte d’antihéros, il n’a sauvé ni son peuple ni sa patrie. Il n’empêche, le nom de Shimshon, Samson en Hébreu, a été donné au recours à l’option nucléaire par Israël.

Selon Yuval Harari, historien qui collectionne les succès depuis la parution de son best-seller Sapiens, la résonance de ces textes bibliques, loin de justifier l’usage immodéré de la force à Gaza, donne complètement tort à la ligne suivie par Benyamin Netanyahou et ses alliés extrémistes.

Pour lui, Israël était certes obligé d’entrer à Gaza pour détruire le Hamas, mais avec le but de mettre sur pied un meilleur ordre régional pour sécuriser Israël, ce qui aurait supposé l’appui des puissances démocratiques américaine, européenne, ainsi que la coopération de certains pays arabes modérés.

La provocation dans l’arsenal des suprémacistes

Or c’est l’inverse qui s’est produit et qui ne cesse de se confirmer. « Netanyahou a choisi la vengeance aveugle, assène Harari. Comme Samson, il a choisi de faire s’effondrer les toits de Gaza sur la tête de tout le monde – Palestiniens et Israéliens – dans le seul dessein de se venger. » « Comment se fait-il que nous ayons oublié la leçon de Samson ? » s’insurge-t-il.

Cette interpellation vient rappeler que les forces agissantes de l’extrême droite se sont emparées de la religion d’un peuple persécuté pour en faire leur instrument. La provocation fait partie de l’arsenal des suprémacistes, quelle que soit leur provenance. Le ton littéraliste est donné et il semble dicter son tempo.

Le 16 août 2025 à New York (États-Unis). Des milliers de manifestants pro-palestiniens rassemblés dans le centre de Manhattan lors de la « Marche de masse pour l’humanité » pour dénoncer la famine qui frappe la population de Gaza, le meurtre de journalistes en Palestine par les forces israéliennes et le soutien continu des États-Unis à l’armée israélienne. © (Michael Nigro/Pacific Press via Zuma Press Wire)

Lors de la visite du pape François en Terre sainte, à Jérusalem, en mai 2014, le chef de l’Église catholique a énoncé une vérité simple comme une évidence en rappelant que le Christ parlait hébreu.

Benyamin Netanyahou, présent sur place, a repris le pape sèchement en assénant que Jésus parlait seulement araméen, manière de souligner bruyamment que le corpus du judaïsme rabbinique ne tient vraiment pas Jésus pour un des siens. Ce genre d’incise entend défendre une définition d’Israël exclusive.

La légitimité religieuse à une opération militaire

Cette inclination rejoint directement le courant sioniste évangélique, qui pèse d’un poids considérable aux États-Unis. Le 21 juin 2025, après le bombardement des sites de Natanz et de Fordo, en Iran, le président américain s’est fendu d’une déclaration triomphale dans laquelle il a cité au moins quatre fois le nom de Dieu.

Pour sa part, Benyamin Netanyahou déclarait depuis Beer-Sheva : « Il y a 2 500 ans, Cyrus a libéré les Juifs. Aujourd’hui, un État juif aide à libérer le peuple perse. » Une référence au récit biblique d’Esdras (1, 1-4).

Tandis que la Perse fut jadis l’instrument de la libération d’Israël, Israël se présente aujourd’hui comme le libérateur de la Perse, mais par les bombes américaines, les plus puissantes du monde.

La référence biblique, au lieu d’inspirer une action de paix et de restauration comme celle de Cyrus qui libéra Israël de la servitude par largesse, semble être utilisée pour donner une légitimité religieuse à une opération militaire spectaculaire.

Dialogue et partage

Une tout autre lecture de la Bible est possible, tout en restant respectueuse du judaïsme. Dans la Torah, on compte de nombreux passages qui invitent Israël au dialogue et au partage sous la protection de Dieu.

« Tu n’accableras pas l’étranger, tu ne l’opprimeras pas, car tu fus étranger en terre d’Égypte. » (Ex 22 : 20) « Tu n’opprimeras pas l’étranger, car vous savez ce qu’il ressent vous qui avez été étrangers en terre d’Égypte. (Ex 23 : 9).

« Il sera pour vous comme l’un des vôtres, l’étranger qui habite avec vous, et tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers en terre d’Égypte. » (Lv 19 : 34).

« Aimez l’étranger, vous qui avez été étrangers en terre d’Égypte. » (Dt 10 :19). Après des millénaires, la juste lecture de la Bible est encore un combat.

Christian Makarian, journaliste spécialisé en politique étrangère au « Point » et à Radio Classique, est l’auteur, notamment, de « Généalogie de la catastrophe. Retrouver la sagesse face à l’imprévisible » (Le Cerf, 2020).