REPORTAGE. Fermée à double tour, la base Ashraf-3 abrite quelque 3 000 membres des Moudjahidines du Peuple iraniens (MEK), opposants aux mollahs.
Entre Tirana et le grand port de Durrës à l’ouest de la capitale albanaise, on trouve une succession continue de mini-centres commerciaux, entrepôts, stations-service et cafétérias ouvertes vingt-quatre sur vingt-quatre. Mais si l’on quitte l’autoroute en direction du nord, en grimpant vers les collines, le bitume laisse place à la verdure et les bâtiments s’espacent.
Guidés par de jeunes bergers, des troupeaux de moutons paissent sous quelques oliviers. Le village de Manëz passé, la circulation se raréfie, fait remarquable dans une Albanie où la congestion routière est la norme, et voilà que surgissent les hauts murs de protection de ce qui ressemble à un imposant bâtiment officiel.
À y regarder de plus près, caméras de surveillance et barbelés sont visibles partout sur les murs, enserrant une façade dont l’entrée, imposante, reste obstinément fermée. Des guérites de sécurité sont postées de chaque côté de l’entrée flanquée de mâts qui arborent côte à côte le drapeau rouge à l’aigle noir albanais et un autre, marqué d’un lion et du soleil, celui de l’Iran prérévolutionnaire, récemment brandi à travers la République islamique lors des gigantesques manifestations réprimées dans le sang.
Depuis sa construction en 2017, la base Ashraf-3 abrite quelque 3 000 membres des Moudjahidines du Peuple iraniens (MEK) farouchement opposés au régime de Téhéran. Elle constitue le seul sanctuaire militaire au monde de cette organisation.
Experts en guérilla cyber
Fondé en 1965 par des étudiants opposés au régime du chah, le groupe a d’abord activement participé à la Révolution islamique avant de rompre avec les nouveaux dirigeants du régime des mollahs. Dans les années 1980, des membres du MEK s’installent chez l’adversaire irakien (la guerre entre l’Iran et l’Irak de Saddam Hussein a duré entre 1980 et 1988). Depuis, l’organisation s’est spécialisée dans la guérilla cyber : ses « fermes à clics » et ses milliers de comptes sur X, Facebook et Telegram œuvrent intensivement depuis l’Albanie pour amplifier les contestations au cœur de la République islamique.
Peu avant le début des frappes israélo-americaines sur l’Iran, le guide suprême Ali Khamenei avait prévenu : « Aucun refuge à l’étranger ne garantira la sécurité de ceux qui ont le sang des Iraniens sur les mains. » Depuis, le discours officiel s’est durci.
Au onzième jour de la guerre, le 10 mars, le général Esmail Qaani, commandant des forces Al-Qods et haut dirigeant des gardiens de la Révolution, s’était fait menaçant : « En abritant le quartier général des cyber mercenaires du MEK, Tirana a transformé son sol en une extension du champ de bataille », a-t-il clamé, ajoutant lors d’une cérémonie de commémoration à Téhéran en l’honneur des « martyrs » ne faire « aucune distinction entre ceux qui lancent les missiles et ceux qui dirigent les serveurs de sabotage depuis les collines de Manëz ».
Une demande américaine
Cette menace de frappes de drones iraniens sur le sol albanais ne perturbe pas le Premier ministre albanais Edi Rama, au contraire prompt à souligner la réaction de la Turquie qui, à deux reprises depuis le début de la guerre, n’a pas hésité, via l’Otan, à intercepter des missiles iraniens se dirigeant sur son territoire. Toutefois, les mesures de vigilance extrêmes ont été prises aux abords de la base du MEK : les patrouilles de police se sont multipliées et le nombre de caméras tournées vers la route a augmenté.
La présence de cette enclave sur le territoire albanais remonte à 2013, quand Tirana avait accédé à la demande américaine d’accueillir sur son sol ces combattants. Mais cette politique n’est pas aisée tous les jours : en 2023, le Premier ministre Edi Rama avait été contraint d’envoyer ses propres policiers à l’intérieur d’Ashraf-3 à la suite d’une série d’attaques cyber entre le MEK et la République islamique.
Un an plus tôt, c’est l’Albanie tout entière qui avait été visée par une attaque en ligne : ses services publics en ligne et ses archives gouvernementales avaient été gelés par « Homeland Justice », une organisation de la République islamique. En collaboration avec le FBI et Microsoft, l’enquête albanaise a prouvé l’origine étatique iranienne et même conduit Edi Rama à rompre ses relations diplomatiques avec Téhéran.
Refermée sur elle-même
Pour la première fois, un État décidait de cesser ses relations avec un autre à la suite d’une agression numérique. La situation s’est envenimée lorsque des résidents d’Ashraf-3 avaient à leur tour lancé des attaques contre des infrastructures de l’État iranien dans le but de soutenir les vagues de protestation en Iran, violant de facto l’accord « humanitaire » avec Tirana.
D’où la décision de procéder à cette descente de police musclée dans la base retranchée des opposants à la République islamique afin de prouver tant à Téhéran qu’à l’Otan que l’Albanie ne permettait pas à ses « invités » de faire régner l’anarchie.
Depuis, les multiples ordinateurs et serveurs saisis n’ont toujours pas été rendus et la base Ashraf-3 vit plus que jamais renfermée sur elle-même, refusant obstinément tout contact non autorisé avec l’extérieur et multipliant les vérifications d’identité aux abords de son sanctuaire.

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