TRIBUNE. Dans l’est de la RDC, les tensions avec le Rwanda ravivent des fractures anciennes. Dans cet affrontement complexe, les mots employés par les responsables politiques peuvent, à eux seuls, rouvrir des plaies jamais cicatrisées.
Le 10 janvier 2026, Patrick Muyaya, ministre congolais de la Communication et des Médias et porte-parole du gouvernement, qualifiait sur X l’adversaire rwandais de « poison rwandais ». En quelques mots, cette crise régionale complexe bascule dans un champ lexical inquiétant. Un affrontement entre États ne doit pas se transformer dans l’essentialisation et la déshumanisation de populations entières.
Le choix de ce terme n’est pas anodin. Il ne désigne ni une décision politique précise ni une action militaire identifiable. Il renvoie à une substance nocive, invisible, destinée à contaminer un corps sain. Le conflit armé qui oppose, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), les forces congolaises et leurs alliés locaux à des groupes armés actifs dans la région, avec l’implication contestée du Rwanda, est alors reformulé en menace organique. L’adversaire cesse d’être un acteur stratégique pour devenir une menace diffuse et sournoise au cœur de la nation.
En parlant de poison, le débat quitte le terrain des faits, des responsabilités étatiques et du droit international pour entrer dans celui de l’essentialisation. Il ne s’agit plus de critiquer la politique menée par Kigali, ni de documenter le rôle d’un État dans un conflit régional. Il s’agit de suggérer qu’un mal serait porté par des individus en tant que tels, du fait de leur origine rwandaise, tutsie ou rwandophone, réelle ou supposée.
Quand les messages préparent les violences
Dans une région où les frontières sont poreuses, où les populations sont imbriquées et où les loyautés sont souvent multiples, ce type de langage produit des effets immédiats. Sur les réseaux sociaux, dans certains discours militants et parfois dans l’espace public, la distinction entre gouvernement rwandais, forces armées, groupes rebelles et civils tend à s’effacer. L’adversaire militaire se confond progressivement avec des populations entières, y compris au sein des diasporas.
L’histoire contemporaine montre pourtant que ces mots ne sont jamais neutres. Les crimes de masse ne commencent pas par les armes. Ils commencent par le langage. Dans l’Europe des années 1930, la propagande nazie a présenté les Juifs comme une menace biologique pour la société, justifiant leur exclusion puis leur extermination au nom de la « santé » collective. Au même moment à l’Est, des millions d’« ennemis du peuple » périssaient dans des goulags.
Dans la région des Grands Lacs, cette mécanique est douloureusement familière. En 1994, au Rwanda, les Tutsis furent désignés comme des « cafards », des « envahisseurs », des « ennemis intérieurs ». La Radio-Télévision libre des Mille Collines ne se contentait pas d’invectiver. Elle répétait, martelait, structurait un imaginaire où tuer devenait un acte de protection. Les Nations unies ont, depuis, établi avec précision que la déshumanisation verbale constituait l’un des indicateurs les plus fiables du passage à la violence de masse.
Employer aujourd’hui des métaphores toxiques, biologiques ou virales pour désigner des Rwandais ou des populations rwandophones s’inscrit dans cette continuité discursive. Il ne s’agit pas d’établir des équivalences mécaniques entre des contextes différents, mais de rappeler que certaines catégories de langage ont une histoire et des effets documentés.
Refuser la haine pour préserver le débat politique
Dans un contexte de guerre, de peur et de mobilisation nationale, l’intention affichée importe moins que les effets produits. Lorsqu’un responsable public emploie un vocabulaire qui brouille la frontière entre critique politique et stigmatisation collective, il élargit l’espace du dicible. Il autorise des interprétations, des extrapolations et parfois des passages à l’acte qui le dépassent.
Critiquer un État, contester une stratégie régionale ou appeler à des sanctions internationales relève du débat politique légitime. Mais ce débat exige une discipline du langage. Dès lors que la critique glisse vers la désignation d’ennemis collectifs, elle cesse d’éclairer le réel et commence à produire de la violence symbolique.
Confondre un gouvernement avec un peuple est une faute politique. Confondre des civils avec des stratégies militaires est une faute morale. Dans une région durablement marquée par des massacres de masse, cette confusion n’est jamais sans conséquences.
La paix dans la région des Grands Lacs ne viendra ni de l’amnésie ni du déni, encore moins de la désignation de peuples entiers comme menaces existentielles. Elle suppose un langage capable de nommer les faits, d’identifier les responsabilités et de reconnaître les souffrances sans réactiver les catégories qui, par le passé, ont rendu l’irréparable possible.
L’histoire récente rappelle une vérité simple et sévère : les mots qui déshumanisent ne restent jamais sans conséquences. Les ignorer, ou feindre de les ignorer, serait une faute collective.
*Tigrane Yégavian, membre du comité de rédaction de la revue Conflits.

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